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21 septembre 2006

Rodmoor, de John Cowper Powys, 2

    

 

Face à ce dernier rempart des puissances de vie, l’amitié étrange qui unit Sorio et Stork déploiera comme une force tranquille et invincible la gigantomachie des deux chevaliers du Néant.

Le nihilisme, s’il en est bien un, d’Adrian Sorio est d’abord une détestation nourrie à l’encontre de la chair et de la terre. Son amour du Néant est extrêmement religieux, mais il est en quête d’un temps d’adoration d’une pureté telle qu’il se mettra à haïr la musique dans l’église de Rodmoor. La musique religieuse n’est pour Sorio rien d’autre qu’une gangue qui vient susciter la vulgaire émotion psychologique. Tandis que Nance, à l’écoute de cette musique, se trouve transportée en un monde d’une douceur nouvelle, Adrian refuse catégoriquement cette forme de prière qui ne maintient aucune distance avec le monde et emporte l’âme dans nombre de mirages qui lui feront encore fautivement aimer la vie terrestre. (p. 271-272)

Sorio, chercheur de lumière, fait le choix d’aimer la vérité plus que l’être lui-même, et fait le choix mortel de la consomption dans une transcendance luminale, pour refuser l’incarnation. Le Néant qui est le sien n’est pas une fin ultime où toute chose vient s’épuiser et se dissoudre dans un Rien absolument vide. Sorio fait le choix du Néant parce qu’il ne sait pas aimer le monde : son enfant est loin, l’amour le partage entre Nance et Philippa, tour à tour aimées et délaissées, et il a, une fois déjà, traversé le grand défilé de la folie. Dans le Néant, il n’y a pas rien, mais une lumière qui viendra mettre un terme à toute imperfection et à toute contradiction, bien trop présentes sur les rivages de Rodmoor. Car Sorio est, plus que tout autre, sur un rivage, en bordure de monde, les yeux rivés vers un soleil marin qui ne se lèvera qu’à la fin du roman, sur la plage, où il est victime d’un accident cérébral et où Philippa s’enchaînera à son cadavre pour aller mourir dans la mer, entraînée par le poids du corps de son amant. La lumière promise au-delà du monde n’est pas loin, seul posent problème le seuil de la mort, et l’entrée dans la folie qui frappe Adrian à la fin du récit. Adrian a fait l’erreur de continuer à chercher conjointement une vérité absolue sur l’être, sur la blancheur de la lumière qui attend chaque homme après la mort, et le bonheur, croyant pouvoir atteindre les deux sans sombrer dans la folie :


« Ce que je démontre dans mon livre, c'est que ce « néant », cette « mort », si tu veux, vers laquelle toute chose tend n’est qu’un nom pour ce qui gît au-delà de la vie… je veux dire pour ce qui gît au-delà de l’extrême limite de la vie de toute chose individualisée. Nous reculons devant cela, tout le monde recule devant cela parce que c'est l’anéantissement de toutes les associations d’idées familières, la destruction de l’instinct qui nous pousse à être nous-mêmes ! Mais, bien que nous reculions devant cela, quelque chose en nous, quelque chose qui est plus profond que nous-mêmes nous pousse à cette destruction. C'est pourquoi, quand les gens ont été outragés dans les racines même de leur être, lacérés et écorchés au-delà du supportable, quand ils ont été, pour ainsi dire, passés la roue et mis en pièces, ils sont souvent emportés par la douce et délicieuse marée d’un immense bonheur profond, indescriptible par des mots. » (p. 292)


Ce n’est pas un néant immédiat que Sorio semble vouloir, puisqu’il en passe par l’image de la grande lumière blanche, celle qui viendra éteindre à jamais les bougies, apparaîtra lorsque même les ténèbres auront disparu, lorsque l’amour et le soleil auront été depuis bien longtemps passés et vaincus. C'est l’ablation absolue, la séparation d’avec l’existence, d’avec toute matière et toute sensation, et ce n’est qu’ultimement que Sorio avouera que c'est encore bel et bien le vide qu’il désire ardemment, au terme d’un processus de destruction qui emportera les êtres bien au-delà de tout.


Un tel désir de vide par-delà la mort de toute chose conduit Sorio à la folie. Ce n’est jamais vraiment de toutes les forces de la vie, terrestres ou célestes, érotiques ou spirituelles, que Sorio devra se méfier et se protéger pour parvenir à son point de néant tant désiré, mais de son ami Stork. Avec Stork, on est plus loin encore dans l’amour de néant.

Wittgenstein disait qu’il était naïf de croire que l’on pouvait douter de tout, et disant cela, il manifestait d’une éclatante manière une férocité philosophique indépassable, capable de mettre à mort jusqu’aux sceptiques relativistes les plus radicaux. Il en va de même ici entre nos deux personnages: l’amour du néant que Sorio éprouve est, aux yeux du dandy diabolique Stork, encore une marque de naïveté, il témoigne encore d’une trop grande tendresse devant la vie. Stork désire la folie de son ami, ce qui est plus encore que sa mort. Stork veut posséder l’esprit perdu de son ami. Par haine du monde, Stork encouragera secrètement l’aliénation d’Adrian Sorio, et détestera Nance de représenter l’autre voie d’espoir où Adrian aurait pu se libérer du Néant.


En somme, avec Sorio et Stork, Powys prophétisait les deux formes symbiotiques du nihilisme contemporain : l’aveugle fou de lumière qui se précipite en insensé dans les mirages de la grande lumière d’au-delà de la mort, et l’homme, bien plus malin, criminel, barbare, qui désire que le premier entre dans cette folie meurtrière, suicidaire, et organise patiemment cette aliénation mentale. Stork n’évoque aucun au-delà, aucun apaisement, fût-il dans le néant d’une « lumière » qui n’est plus ni clarté ni ténèbre, seul le gouffre pur l’intéresse, seul la proximité de l’abîme le séduit, l’ultime visée de transcendance qui animait encore le cœur fou de lumière d’Adrian est évacuée par Stork, pour qui il ne reste que la forme d’un trou de mort où il convient de ne pas plonger trop vite, afin d’organiser le basculement intégral du monde en celui-ci, mais aussi et surtout parce que la mort elle-même est bien trop naïve, est un refuge pour les naïfs et les innocents. Comment ne pas alors se laisser submerger par la puissance insondable des mots de Powys, relatant les pensées de son personnage le plus pervers et le plus fascinant du roman… ?


« Quand il le voulait, il apercevait toujours le gouffre tel qu’il était : comme la désolation du vide, un espace profond et glacial, dépourvu de bruit et de mouvement, de vie et d’espoir et de fin. Il n’y avait pas la moindre touche de folie dans la vision.

Ce qu’il lui était permis de voir, en raison d’une diabolique clarté d’esprit refusée à la majorité de ses amis, c'était simplement l’absurde vérité de la vie, son alchimie glaciale et son inutilité mortelle. […] Ce qu’il voyait ainsi, avec les yeux de l’âme, était l’effroyable solitude de la sienne. Il voyait cet espace vide, creux, glacial, et il savait que c'était la région où habitait son âme, son indicible réalité, sa vérité d’épouvante. C'est pourquoi aucune idée de suicide ne lui vint jamais à l’esprit. Le gouffre était trop profond. En se tuant, il ne ferait que détruire les quelques distractions qui lui assuraient une liberté temporaire. Le suicide ne ferait que le précipiter – telle était, du moins, la conclusion à laquelle il était parvenu – dans les profondeurs de son âme, c'est-à-dire au plus profond de l’abîme auquel il échappait en vivant à la surface de lui-même. Ce dont il avait conscience, sous ses cristallines aménités, c'était d’une sorte de mort vivante ; et on ne se réfugie pas dans la mort pour échapper à la mort.

On comprendra aisément combien lui semblaient risibles les réactions névrotiques de Sorio aux êtres et aux choses. Êtres et choses étaient précisément ce à quoi Baltazar s’accrochait pour échapper à la mer glacée qui s’étendait sous la surface de toutes choses. On imaginerait aussi volontiers combien absurdes, fantastiques et irréels lui semblèrent les quelques aperçus que Sorio lui avait donnés de ce qu’il appelait sa « philosophie de la destruction ». Qu’il était pathétique, lamentable et enfantin de vouloir bâtir une philosophie fondée sur l’effort fait pour atteindre l’ultim horreur de cette « mer glaciale » ! » (p. 328-329)


Entre la glace et le spectre, pétrification et entité fantastique, c'est en la terre de Rodmoor, ravagée par la folie, la haine et l’alcool, que Powys mit donc en scène, pour son deuxième roman, les deux formes les plus accomplies du nihilisme contemporain. Toutes les hypothèses s’ouvrent sur le sens réel que le roman devait prendre, in fine. Roman de l’impossible survie de l’homme en territoire humain mortel ? Roman de la mer dévoratrice, roman fantastique de terroir ? Ou préfiguration des bêtes immondes qui toujours demeurent en germe dans le cœur humain et qu’un contexte humain, territorial, sentimental viendra étouffer dans l’œuf, ou au contraire nourrir d’un infernal engrais ?

Stork se suicidera pourtant, l’eau vient à bout de toutes les formes de nihilisme du roman. L’eau pourrit tous les corps malades, elle est au fond le grand fossoyeur. Elle noie les promenades dans les brumes, provoque l’épouvante, ronge par les sels marins visages et mains d’hommes, imposant à la fin du récit une loi qui semble ne pas souffrir de l’émergence du nihilisme. C'est dans ce secret de l’existence, dans cette eau qui rend fou et en même temps maintient en vie, que l’amour du Néant trouve à la fois son triomphe, puisque les fous de lumière mortelle s’y suicident ou y meurent par accident, et sa défaite, puisque ces mêmes êtres finissent par céder à son appel, y compris le plus grand de tous les monstres du roman, Stork, qui succombe à la tentation du suicide lorsqu’il comprend que l’Adrian dément qu’il désirait depuis toujours lui sera arraché par l’innocence et la force vitale de Nance Herrick.

C'est par le génie de Powys, par le foisonnement terrien, humain et quasi animiste de son écriture, où terre des profondeurs, eau de mort et pierre inébranlable de la foi chrétienne se rencontrent pour s’affronter à chaque phrase, que, sur quelques kilomètres carrés de l’East Anglia, de sordides histoires de dandys, de philosophe ratés, de jeunes filles innocentes et de gentlemen locaux déchus parviennent à s’élever à la hauteur d’un immense défi jeté à la face des nihilismes qui attendaient les faveurs du siècle pour croître et prospérer…

Commentaires

A peine si j'ose laisser quelques mots après ce texte. Ma culture philosophique (si l'on peut désigner ainsi quelque chose qui se définit plus justement par une absence) ne me permettra sans doute point d'apprécier à sa juste valeur la portée exacte de ce roman. Pourtant, il m'est avis qu'il se retrouvera bientôt sur mes étagères car ce que tu en dis me donne fort envie de le dévorer et me renvoie par ailleurs à Wutherings Heights d'Emily Brontë. La comparaison fera peut-être hurler, mais en te lisant, je n'ai pu m'empêcher de penser à l'omniprésence du vent en tempête sur la lande, à la folie de Catherine et à l'inlassable autodestruction d'Heathcliff. Peut-être ces deux romans n'ont-ils que l'Angleterre en partage?

Ecrit par : Nathalie | 22 septembre 2006

Les hauts de hurlevent: je n'ai (toujours) pas lu, j'avais dû travailler sur un extrait en prépa...
Néanmoins, le roman de Powys, accroche-toi bien chère Nathalie, est dédié "aux mânes de [l'une des soeurs] Brontë".
Autrement dit: t'as tapé dans le mille.
En fait, peut-être aurais-je dû le mentionner, mais je suis assez peu calé en littérature britannique, je n'ai pas d'approche systématique ou encyclopédique de la littérature, je vais plutôt par réseaux d'auteurs selon des thèmes, des sensibilités, ou le bouche-à-oreille le plus basique. Cela t'explique que tu ne liras sans doute jamais, sauf en philo peut-être, d'approche génétique ou réellement intertextuelle des oeuvres dans mes articles. Je n'ai tout simplement pas compétence pour statuer sur la genèse et la situation des oeuvres dans la littérature mondiale.
Merci de ce mot, Nathalie!

Ecrit par : Bruno | 22 septembre 2006

Hormis dans l'univers fantasmé de certains professeurs de français, je ne crois pas qu'une approche systématique ou encyclopédique de la littérature soit possible ou souhaitable. La rencontre avec un livre est tellement souvent un hasard (la couverture qui nous fait de l'oeil sur une table de librairie), un ricochet inattendu (ou comment partie pour chercher du Simone de Beauvoir, je me suis retrouvée avec du Richard Millet), ou encore la concrétisation d'une complicité (la bibliothèque de mes amis est l'amie de ma bibliothèque)...

Ecrit par : Nathalie | 23 septembre 2006

joli chiasme final!
L'approche systématique permettrait de situer les oeuvres dans les courants, éventuellement de gommer les contresens auxquels les lectures "immanentistes" peuvent parfois me conduire... Je prends toujours des risques! Sauf éventuellement en science-fiction, où j'ai les idées à peu près claires sur le genre, son histoire, pour avoir pas mal lu sur tout cela lorsque j'étais au lycée. Ma bible de référence, à l'époque, c'était le "Guide totem de la science-fiction" de Lorris Murail, paru chez Larousse je crois. Il est sans doute un peu dépassé maintenant, des auteurs y sont négligés ou absents, mais quelle mine d'or sur l'histoire du genre...
"certains professeurs de français": des noms, Nathalie, des noms!!!

Ecrit par : Bruno | 23 septembre 2006

Non, Bruno, je ne me ferai point sycophante et ne dénoncerai point mes professeurs de classe préparatoire du lycée Henri IV, l'une d'entre eux étant d'ailleurs à la retraite depuis quelques années. Paix à ses blonds cheveux et ses jupes multicolores...

Ecrit par : Nathalie | 23 septembre 2006

Tu ne visais donc pas monsieur Le Gallo, j'en suis fort aise. C'est marrant comme ce prof, au fond, c'est de ses obsessions stylistiques et de ses quelques remarques simples mais efficaces sur la littérature, que j'ai le plus appris.
Par ailleurs, même quand ça radote, si ce que ça radote est drôle, en bon public je me marre. donc les "qu'en pensez-vous? le moins souvent possible...", les "kévin Mouille-pieds" et autres m'amusaient bien, au fond.

Ecrit par : Bruno | 23 septembre 2006

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