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21 septembre 2006
Thank you for smoking, par Timothée Le Moing
Premier film à grand tirage de deux hommes : Jason Reitman, réalisateur, et Aaron Eckart, acteur principal, Thank you for smoking ose aborder de face le problème de la tolérance et du tabac au cinéma, qui a été interdit depuis peu sur toutes les toiles (au point que désormais, seuls les méchants ou les Européens fument à Hollywood). Il met en scène le personnage de Nick Nailor, défenseur principal de la cause du lobby du tabac aux Etats-Unis. Homme au verbe facile et cinglant, Nick est confronté durant le temps du film à la demande d’un sénateur (fort démagogue) de mettre sur chaque paquet de cigarette le symbole du poison. Parallèlement, Nick doit gérer sa vie personnelle et notamment ses amis, deux autres représentants, celle du lobby de l’alcool et celui du lobby des armes à feu (au fort accent et au parcours plus qu’hilarants), et son fils, Joey Nailor. Voici pour la trame de fond dont je peux raconter plus au risque de tout dévoiler.
Pourquoi parler de ce film plus que d’un autre ? Parce que, comme tout premier film d’un réalisateur il est plein d’idées et d’espoir. Parce que, comme tout premier rôle principal d’un acteur, on s’attend à quelque chose de grand, et là, il faut l’avouer, on n’est pas déçu du voyage. Enfin, parce que le sujet nous affecte puisque la cigarette sera interdite dans les établissements publics, ne serait-ce que d’enseignement, dès janvier prochain.
Ce film réintroduit un personnage depuis trop longtemps abandonné par Hollywood : la grande gueule.
Il est vrai qu’elle est fort belle d’ailleurs, et que, pour couronner le tout, le sourire d’ange de Nick Nailor, comme si ce n’était pas assez déjà, est assez dévastateur. Nous voici donc avec un rhéteur et un orateur de premier ordre. Pas de ceux qui prétendent savoir parler et qui ne font que remplir. Nick Nailor convainc les masses, et il le fait avec excellence. Il manie ainsi les deux armes du langage : l’aspect esthétique du langage, art du rhéteur, et la force de conviction des foules par le verbe, art de l’orateur. C’est pourquoi ce film séduit : voir un personnage principal, dans une production hollywoodienne, qui réussit à déplacer des montagnes autrement que par le travail ou la violence (sans doute les deux valeurs les plus prônées par la cité des anges) reste rare à l’Ouest de l’Atlantique, surtout, quand comme dans le présent cas, c’est fait avec talent.
Nick Nailor, pourtant, ne se contente pas de convaincre les masses, son verbe devient créateur puisqu’il fait rêver. Dès lors, le surnom de « Yuppie Méphisto », dont il hérite au cours du film, ne peut lui aller qu’à merveille. Quel autre personnage,
Méphisto mis à part, fait rêver en parlant du mal ? C’est pour ça que Nick Nailor est un rôle plus qu’intéressant : le réalisateur a tout fait pour qu’il soit assimilé au diable du Faust. Il parle à la troisième personne durant tout le film, pour expliquer le pourquoi du comment d’un scène, et dès qu’il le fait, le temps se fige, le tout symbolisé par un arrêt sur image ou par un flashback élégant. Sa maîtrise du temps de la narration du film le place sur le devant de la scène, où il se trouve depuis le début certes, mais bien au devant des autres personnages. Aucun, ne peut rivaliser avec lui, et tous les savent, même ses ennemis. Mais être Méphisto incarné sur Terre ne suffit pas pour le bonheur, et Nick Nailor en a conscience. Le réalisateur le rappelle à son humanité par la présence de son fils, Joey, à qui son père apprend l’art de la rhétorique et de l’orateur, à un tel point d’ailleurs que parfois, on en vient à se demander, à plusieurs reprises dans le film, si l’élève n’a pas dépassé prématurément le maître (Le traitement de cette relation ajoute d’ailleurs au fait que ce film est bon, en dépassant le standard mielleux du père qui refuse de voir son fils faire le même « sale boulot » que lui). Nick Nailor, Méphisto humain, défend donc une position plus qu’impossible, mais faut il encore accepter que le diable puisse être blond…
Enfin, ce film est bon car il ne se dérobe pas face à la difficulté du sujet. Même s’il ne peut pas traiter toute la question du tabac et de ses problèmes, il en aborde les principales lignes. Plus encore il dépasse cette question en la généralisant : qu’est ce que la tolérance et la liberté d’action dans la société américaine actuelle ? Aux yeux du réalisateur, qu’il faut quand même féliciter d’avoir cette audace, une société tolérante est à l’opposé d’une société qui en viendrait à imposer ses choix à chacun. Certes, l’idée américaine de liberté se retrouve rapidement derrière une telle thèse : qui peut empêcher un homme d’agir librement du moment qu’il agit de son propre chef et qu’il ne gène personne ? Par là, le réalisateur entend soutenir l’idée que tout homme est suffisamment intelligent pour pouvoir opérer un choix, sous entendu suffisamment instruit (la part importante des parents dans l’éducation au choix est largement abordée et soutenue dans ce film) pour faire un choix qui sera bon pour lui et qui ne nuira pas aux autres. Jason Reitman se lève ainsi contre une Amérique (qui n’est pas sans rappeler l’Angleterre puritaine) qui entendrait régenter la vie des tous les citoyens, sous prétexte de gouverner une masse de moutons plus que crédules devant le battage médiatique. Il veut ainsi, en profitant du sujet de la cigarette, pousser sans doute les citoyens au débat de sorte qu’ils soient moins passifs face aux décisions de leur gouvernement.
Thank you for smoking est donc un film à voir, surtout au regard de l’expérience du
réalisateur qui en tire d’autant plus de mérite. Le traitement est bon, quoiqu’imparfait, et AaronEckart prouve sa valeur en tant qu’acteur. C’est pourquoi je conseille de courir regarder la bande-annonce si des doutes subsistent encore…
Timothée Le Moing
21:45 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : Cinéma, Etats-Unis

Commentaires
Je m'excuse humblement quant à la qualité des photos qui n'est pas au rendez-vous de ce que j'en attendais. Si une personne charitable peut m'aider à retrouver la voie de la qualité graphique, je l'en remercie d'avance.
Ecrit par : Timothee Le Moing | 21 septembre 2006
Merci Timothée pour cette petite folie que tu nous offres. Pour les photos, la procédure est tellement pénible, en termes de mise en page, que je suis fort tenté de ne pas chipoter: tes photos sont très bien comme ça!
Grand Chef du Systar
Ecrit par : Bruno | 21 septembre 2006
Est-ce que quelqu'un a lu "je fume, pourquoi pas vous" de Muray et E. Lévy ? Il paraît que c'est très bien et que ça recadre parfaitement la question de la "tabacophobie" au sein d'une problématique de liberté civile, et d'intervention maternante de l'Etat.
Ecrit par : Gai Luron | 22 septembre 2006
Tu as là son adaptation sur grand écran. Même si je n'ai pas eu le temps de lire plus que la quatrième de couverture et quelques lignes de tout ledit livre, il s'agit apparemment d'une transcritpion assez fidèle des positions de l'écrivain quant au rapport entre Etat et citoyens autour du problème de la cigarette.
Ecrit par : Timothee Le Moing | 22 septembre 2006
Il me semblait que la loi française interdisant de fumer dans tout lieu public datait déjà d'une quinzaine d'années... (héhé, j'aime bien jouer les moralisatrices puritaines...)
Ecrit par : Nathalie | 22 septembre 2006
Moralisatrice puritaine, après pédago de service: que de cordes à ton arc...
Ecrit par : Bruno | 22 septembre 2006
Témoignage personnel: je n'ai pas fumé en sortant de ce film ni dans le RER qui m'emportait vers ma banlieue, alors j'ai dû en capter un message inconscient, je ne sais pas lequel, l'image peut-être du vieillard sur le point de mourir avec sa valise pleine à craquer de dollars que lui apportait Nick Nolte et qu'il s'est laissé refiler, gage de la brillante rhétorique du héros.
Mais de retour chez moi, j'ai allumé une cigarette et de ce film, il ne me reste que de vaines paroles et de rares effluves de fumées (personne n'allume une cigarette dans le film, est-ce une manière de répondre insolemment à la loi tout en la contournant, dans ce cas, le film est assez habile)... Bref, un grand vide comme celui que me procure encore quelquefois la cigarette.
Bien à vous et bravo pour cet article brillant
Ecrit par : celia | 22 septembre 2006
J'essaie néanmoins de distribuer mes nombreux défauts entre différents blogs, pour passer inaperçue...
Et pour revenir à l'article, c'est toujours un plaisir de lire la prose de Timothée.
Ecrit par : Nathalie | 22 septembre 2006
Finalement le drame c'est qu'on a fait de la cigarette un problème moral alors que ce n'est qu'un problème vital ; Nietzsche avait, à nouveau, raison...
Ecrit par : Gai Luron | 22 septembre 2006
Finalement le drame c'est que tous les "castrateurs" (écho onfrayen surement ;) -cf le poujadisme onfrayen-) n'ont jamais eu la clope au bec et ressenti le plaisir d'inhaler l'onctueusité fumante.
Ecrit par : Aurélien | 25 septembre 2006
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