25 septembre 2006

Grande Jonction, 1: Welcome to the Territory

                     


podcast
 

Depuis Cosmos Incorporated, Maurice G. Dantec a laissé s’instaurer dans son œuvre une colonne de lumière qui reliera, pour toujours, les hommes de la terre au ciel de Dieu. Depuis les événements relatés avec une densité peu commune dans Cosmos Incorporated, depuis la chute de l’immense Métastructure qui avait permis l’avènement de l’Unimonde humain, de cette Unimanité où le Credo des credo était : « Un monde pour tous, un Dieu pour chacun », depuis donc la destruction de l’empire des fausses transcendances, il était possible de penser que tout était joué, que l’homme connaîtrait une rédemption, que l’enfant né de la boîte noire assurerait à jamais le salut de l’homme pour les temps futurs.

Tel n’est pourtant pas le cas, nous dit d’emblée Dantec dans Grande Jonction, car Cosmos Inc ne faisait que frayer le chemin pour une possible conversion, et n’abordait que le mystère de la Création. L’homme, représenté par Plotkine, le tueur dont la quasi-naissance cybernétique ouvrait la narration de Cosmos Inc, se reconnaissait créature d’un Être qu’il approchait, seul, reconnaissant dans l’amour porté à la femme humaine l’image de l’amour que Dieu avait pour l’homme. C'était le temps des martyrs, le temps des catacombes, le temps du secret vital et de la prière dans l’infinie solitude. Mais voilà : Dantec n’a pas oublié que la prière n’est pas toujours acte de solitude, ni que la foi chrétienne a horreur de l’ombre. La lumière qui habite les Evangiles et les écrits de Saint Jean n’est pas une lumière qui déserte le monde ; elle doit y venir pour rappeler à l’homme que la condition d’être créé et que l’habitation d’un monde, le temps de la vie terrestre, sont des chances, de véritables bénédictions, par-delà la Chute originelle et le surgissement du Mal et de la mort dans le monde.

La colonne de lumière solitaire, si indestructible et si étincelante soit-elle, n’avait pas vocation à demeurer unique, isolée en un point des abords de la ville de Grande Jonction. Elle devait irradier un territoire, s’étendre, donner à Dantec l’occasion d’ajouter à sa vision du monde futur l’axe horizontal qui permettrait à la foi de toucher les hommes désertés par l’Esprit et perdus dans une réalité sans horizon de salut.


C'est le grand mouvement de cette Grande Jonction : il s’agit de donner un horizon aux choses et aux hommes, de dessiner cet horizon, cette lumière lointaine et pourtant si proche d’une aube que les hommes doivent réapprendre à regarder. L’écriture de Dantec, employant (parfois trop ?) l’anaphore, se transmue définitivement en cantique, prophétise par versets futuristes, comme le montrent les innombrables – mais aussi souvent bienvenus sur le plan littéraire – « Nous sommes les Médecins du Camp » et autres « Welcome to the Territory », qui permettront à la prose de Dantec d’élever la musique pop au rang de nouveau chant de l’âme priante…

Tout ne s’est pas achevé, loin de là, dans les processus de narration cosmogonique qui étaient survenus, en 2057, dans l’une des pièces de l’hôtel Laïka, toute la lumière de Dieu ne s’est pas répandue sur le monde à partir de ce point du temps et de l’espace où la Métastructure s’est effondrée. Dantec nous le confie dès les premières pages du roman : tout reste à faire. Car les forces obscures qui animent, sur le plan métaphysique, la vie et la mort du langage et de l’esprit, ne sont pas encore prêtes à se laisser habiter par l’Esprit. Au contraire, elles ont su profiter de la béance laissée par la mort de la Métastructure pour évoluer et attaquer de nouveau la liberté humaine, en détruisant le langage. En effet, des cas isolés, mais toujours plus nombreux avec le temps, de déstructuration progressive du langage puis de traduction de celui-ci en séries indéfinies de nombres binaires (011000101000111011001111010101…) surgissent sur le Territoire, les hommes perdant peu à peu les langues avant que leur corps lui-même ne meure et ne soit retranscrit en pures données numérisées, prêtes à être réintégrées dans une uniformité qui signifierait définitivement la mort de l’homme :


« Ce que fait la chose, l’Après-Machine, si tu veux, c'est tout aplanir sur un même niveau d’équipotence, tout réduire au dénominateur commun, mais sans avoir besoin d’une quelconque « interface », d’un pseudo-réel positif, elle est une sorte de « Métastructure en creux », elle ne tue pas le langage, elle le fait survivre à son degré zéro, elle le machinise pour l’incorporer à l’homme, afin que celui-ci régresse complètement selon la dévolution générale, comme toutes les machines. Et pour conduire sa mission à bien, elle convertit tout en langage numérique tu me suis ? », dit ainsi Youri McCoy (p. 23).


Dantec ouvre son récit selon deux axes : le problème de la dévolution du langage d’une part, son appauvrissement en une pure numéricité qui ne laisse plus la moindre place au secret, ni, donc, à la singularité humaine, puisque les codes secrets constituant le corps sont finalement restranscrits en nombres binaires et stockés dans des boîtes noires d’enregistrement, et d’autre part l’approfondissement du monde qu’il avait imaginé pour Cosmos Inc, sans lui donner la profondeur d’un monde habitable.

C'est donc dans la crise dévolutive du langage, et de la chair - puisque, dans la perspective de Dantec, à la source de toute chair se trouve toujours le Verbe divin – que le Territoire qui entoure l’ancien cosmodrome de Grande Jonction se déploie. Le roman veut montrer la croissance d’un monde par un processus d’inversion/intensification que Dantec injecte explicitement au cœur de sa narration depuis au moins Villa Vortex. J’ai tendance à penser que c'est dès Babylon Babies, même si Dantec ne l’y thématise pas encore, que ce processus travaille la façon qu’a l’auteur d’imaginer ses personnages et leur devenir, et de penser… le premier tome du Théâtre des Opérations présente à cet égard de nombreuses occurrences où Dantec applique à sa pensée ce schéma du dépassement intensifié, que ce soit lorsqu’il évoque les mutations possibles du corps humain, la précipitation de l’humanité dans un devenir métaphysique inconnu à ce jour, qui prendra à contre-courant les erreurs de l’époque tout en naissant de celles-ci, que ce soit, encore, sur la démocratie, dont Dantec disait qu’elle devait être « dépassée » par encore mieux qu’elle-même, phrase qui lui attira bien des injustices médiatiques par la suite…!

Deux foyers pour la narratogenèse de Grande Jonction, donc, l’exploration du territoire encore libre (puisque le reste du monde est livré à des hordes d’extrémistes religieux qui persécutent les chrétiens, rappelons-le, nous sommes bel et bien au temps des catacombes !), et la dévolution de l’homme en pure numéricité, qui est en fait la transposition narrative de la très belle pensée de Joseph Ratzinger, citée au début de la deuxième partie de l’ouvrage :


« Aujourd'hui, si la loi universelle de la machine est acceptée, il ne faut pas oublier que les camps pourraient préfigurer la destinée d’un monde qui adopte leur structure. Les machines qui ont été mises au point imposent la même loi. Selon cette logique, l’homme doit être interprété comme un ordinateur et cela n’est possible que s’il est traduit en nombres. La Bête est un nombre et transforme en nombres. Toutefois, Dieu a un nom et nous appelle par notre nom. Il est la personne et recherche la personne. » (cité par M. G. Dantec, p. 221-222).


C'est dans la crise que le Territoire se déploie, et qu’il inculque à ses enfants – inoubliables Chrysler Campbell et Youri McCoy, jeunes mercenaires rompus à l’art de la guérilla en milieu hostile, qui finiront, au contact de l’enfant-prophète Gabriel Link de Nova, par trouver la foi ! – sa propre Loi, où la survie n’est possible que si l’on sait accepter que toute prolifération de vie authentique est nécessairement entrelacée à la présence de la Mort prédatrice. Loi biochimique des plantes vénéneuses proliférantes du Territoire, asphyxiantes pour le lecteur, qui en trouve à deux ou trois reprises des accumulations onomastiques assez déconcertantes, et loi humaine et plus qu’humaine imposée par le shérif Wilbur Langlois, définissent les conditions d’existence des derniers hommes libres : le monde où ils vivent sait accepter la présence irrémissible de la mort, et organiser le rapport à cette mort. Youri et Chrysler représentent deux manières complémentaires d’organiser ce rapport : Chrysler le fait sur le mode machinique, par computation et analyse de données, puis calcul dépassionné des solutions qui se présentent, tandis que Youri, dont le cheminement spirituel est le plus intéressant dans le roman, puisque Dantec a privilégié bien souvent le point de vue de ce personnage en focalisation subjective, symbolise un rapport à la fois intuitif, affectif et métaphysique à la mort. Chrysler quantifie froidement, quand Youri interroge l’essence de la mort, ou plutôt son aspect par définition inessentiel, en engageant la totalité de son existence personnelle.

C'est ainsi Youri qui comprend le mieux l’activité d’enregistrement des morts à laquelle Chrysler et lui se consacrent dans les premières centaines de pages du livre : puisque le monde est en train de redevenir un camp, et que, dans un premier temps, aucune solution n’est trouvée face à la « Chose » qui numérise la langue et les corps, les deux mercenaires qui vivaient du trafic de machines recyclées par le pouvoir de guérison des machines de Link de Nova, ne sont rien de plus que les « médecins du Camp », ni guérisseurs ni soigneurs, mais intendants-enregistreurs, cartographes de l’avancée territoriale de la nouvelle mort qui menace l’humanité.


Ce que nous dit Dantec, dans la première partie du roman, n’est rien d’autre qu’un souhait de bienvenue dans un monde en crise, dans un monde qui a vaincu l’empire de la fausse individualité, mais pour mieux se précipiter dans celui de la plus effroyable uniformité des êtres. Mais tout n’est pas perdu par avance, puisque le Territoire, et Heavy Metal Valley protégée par la Loi d’Airain du shérif Langlois, ne sont pas encore soumis à l’arasement de toute authentique singularité, et puisque le Vatican envoie une cargaison de livres aux hommes encore libres de Heavy Metal Valley, anticipant l’attaque qu’il subira, menée par les néo-islamistes européens, afin de sauver ce qui du langage, et de la liberté de l’homme devant son Dieu Créateur, peut encore l’être.

La quête de l’horizontalité, lors même que la verticalité spirituelle est chose acquise, ténue mais désormais bien réelle, réclamera impérieusement un récit des grands espaces et de la mort, un récit du duel frontal, un récit de la chasse et de la protection : bienvenue, donc, dans le western revu et corrigé par Maurice G. Dantec.

Commentaires

"L’écriture de Dantec, employant (parfois trop ?) l’anaphore".
Merci de le noter! "Trop", en effet, et vous n'évoquez pas le recours tout aussi lourdaud, à mon goût, aux chiasmes entrelacés de (pseudo) paradoxes, entre autres fautes de style.

Quel dommage que Dantec ne passe pas un peu plus de temps à se relire, à faire lire, et en outre: quel dommage que Dantec lise tant d'essayistes, de philosophes, et de Pères de l'Eglise, pour si peu de Chateaubriand, de Barbey, bref, d'écrivains stylistes...!

Il faut croire que la pensée et l'imagination de Dantec, adultes, vont être encore quelque temps être altérées par son style tout de même bien adolescent...

Écrit par : Jean-Baptiste | 25 septembre 2006

Jean-Baptiste, je me permettrai de n'être pas aussi sévère que vous avec l'écriture de Dantec. Dantec écrit assez vite, je pense, avec son corps, comme si sa prose accompagnait sa respiration corporelle, par exemple. J'aime penser que sur ce roman, Dantec a joué autant qu'il l'a pu avec les poncifs de mise en scène des grands westerns, avec les effets d'annonce, du genre "leur heure était venue", etc. Le résultat était amusant.
Je reparlerai demain et dans les jours à venir de tout cela... mais d'emblée: comment faites-vous pour séparer l'imagination, la pensée, d'une part, et ce que vous nommez les pseudo-paradoxes d'autre part?
Sur les lectures de Dantec, enfin: il lit aussi Bloy, qui est une très belle plume, ne croyez-vous pas? il aime aussi Céline, champion du "style"... Et je crois assez peu à ce que vous semblez sous-entendre, à savoir l'idée que pour obtenir un "style", il faudrait fréquenter des auteurs réputés "stylistes" avant d'écrire soi-même. Pour Dantec, qui a lu Nietzsche, Maistre, Bloy, Debord même, où que vous alliez chercher, vous verrez qu'il a lu de très grandes plumes.
Ceci dit, discutons, discutons encore sur tout ceci... Je vous remercie, Jean-Baptiste, pour vos remarques.

Bruno

Écrit par : Bruno | 25 septembre 2006

Bruno,

Pour être très franc, je n'ai pas le sentiment, en lisant Grande Jonction, que les faiblesses de style de Dantec soient précisément des artifices de mise en scène façon "western"... J'ai l'impression qu'il s'agit plutôt de tics d'écriture. Voyez aussi l'utilisation sytématique de l'adjectif "pur" (une "pure énergie", une "pure électricité", une "pure beauté", etc...) et de l'adjectif "antique".

Ces adjectifs, que l'on trouve à peu près 200 fois chacun dans le roman, ont certes une signication, et tiennent leur rôle, et pourtant: Dantec n'aurait-il pas pu trouver d'autres termes, se fouler un peu plus? Les clichés, en écriture, ne sont pas toujours dénués de valeur artistique, comme le savait Paulhan par exemple, mais leur répétition peut agacer.

De plus, on constate de nombreuses répétitions dans le roman (et je ne parle pas ici des anaphores), preuve de maladresse et d'absence de relecture sérieuse...

Mon propos est donc celui-ci: nous avons affaire à un important roman, mais l'on peut regretter que son écriture ne soit pas plus ciselée. On peut d'autant plus le regretter que le roman comporte de beaux passages...

Écrit par : Jean-Baptiste | 26 septembre 2006

Hum, ça donne envie de découvrir Dantec quand même. Je suis complètement sans préjugés à l'égard de la SF, je n'y connaît rien de rien.
Je voulais vous dire que j'ai trouvé passionnants vos commentaires sur le dialogue sur Derrida chez G Luron. Le possible, l'évènement, le réel... Très musilien, très inspirant.
Bonne journée**

Écrit par : Agathe | 26 septembre 2006

Hum, ça donne envie de découvrir Dantec quand même. Je suis complètement sans préjugés à l'égard de la SF, je n'y connaît rien de rien.
Je voulais vous dire que j'ai trouvé passionnants vos commentaires sur le dialogue sur Derrida chez G Luron. Le possible, l'évènement, le réel... Très musilien, très inspirant.
Bonne journée**

Écrit par : Agathe | 26 septembre 2006

Eh bien, Agathe, si ce n'est les 25 euros du livre, plus aucun obstacle ne se dresse sur votre chemin vers la prose de Dantec!
A propos de mes quelques interventions sur Derrida: il y en aura d'autres, Thibaut m'ayant proposé de participer à un petit dossier consacré au thème "pourquoi nous aimons Derrida". J'ai une idée ou deux sur le texte que je donnerai pour l'occasion, je vais y travailler cette semaine...
Si vous voulez retrouver les textes sur lesquels je me base, voyez le premier chapitre de "Politiques de l'amitié", un paragraphe aborde l'événement et le possible. C'est cette opposition qui m'a arrêté et que j'ai travaillée.
Et Dieu que je m'amuse à parler dans le même mouvement de Derrida et de Dantec, les deux étant à peu près inconciliables...

Écrit par : Bruno | 26 septembre 2006

Au fond, Jean-Baptiste, si je tempère mon enthousiasme primesautier sur Grande Jonction, et si je me penche sur le style du livre, sans doute vais-je me ranger à votre avis. 800 pages en moins d'un an, cela implique une vitesse d'écriture exceptionnelle, et peut-être le phrasé de Dantec, les images qu'il emploie, la variété qu'on pouvait espérer sur le plan de l'écriture, en ont-ils pâti.
Juan Asensio, sur son Stalker, le disait déjà, il y a quelques jours: Albin Michel aurait peut-être dû imposer et s'imposer un travail de relecture plus fourni. Maintenant, je ne suis ni auteur ni éditeur, et il ne m'appartient pas de spéculer vainement sur le "chef d'oeuvre" qu'aurait pu être Grande Jonction. C'est pourquoi mes prochains textes sur ce livre porteront sur les thématiques abordées par Dantec et poseront la question de leur pertinence. Nous trouverons là, puisque vous semblez néanmoins avoir aimé le livre, bien des points d'accord, sans doute.

Écrit par : Bruno | 26 septembre 2006

Arf, je déteste ne pas avoir d'avis !
Quitte à me répéter, songer à lire Dantec pour laisser un commentaire sur ce blog.

Écrit par : Gai Luron | 26 septembre 2006

ta passion du jugement, de l'assertion, de l'évaluation, te perdra, Thibaut.
Allez, un petit effort, va chez Gibert au premier étage, rayon science-fiction, il y a une colonne d'exemplaires de "Grande Jonction" qui t'attend. Ensuite, tu descends tout Raspail et chez Gallimard, où bien sûr tu as déjà ta carte de fidélité avec réductions quand la carte est pleine, tu prends "les bienveillantes" de Jonathan Littell.
Et ensuite tu reviens inonder mon blog de tes commentaires comme toujours parfaits.

Écrit par : Bruno | 26 septembre 2006

Héhé ; si je vais chez Gibert c'est pour attendre les 50 % de réduction sur Littell ou Dantec !

Écrit par : Gai Luron | 27 septembre 2006

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