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27 septembre 2006

Grande Jonction, 2: Too Much, Magic Bus...!

                 


podcast

C'est un « western sur l’infini » que Maurice G. Dantec propose avec Grande Jonction. La formule avait de quoi dérouter, et l’on se souvient que le western que, déjà, Dantec annonçait pour Cosmos Incorporated n’avait été que partiellement développé ; mis à part le schéma initial de l’homme venu dans une ville pour en tuer un autre, l’intrigue avait ensuite tourné au thriller en huis-clos dans l’hôtel Laïka où tout s’était peu à peu focalisé. Les descriptions de territoires en voie de junkisation, c'est-à-dire de transformation de composants électroniques en matériau bon pour la décharge, l’inspiration par laquelle Dantec nous présentait les communautés dissidentes de chrétiens, tout ceci ne nous faisait pas réellement échapper à l’impression d’enfermement cependant que l’action se focalisait peu à peu dans les chambres et sous l’étrange coupole de l’hôtel Laïka, où Plotkine allait rencontrer l’amour et assister à la naissance de l’enfant issu de la Black Box.

Grande Jonction relève bien plus nettement le défi du roman sur le territoire américain. L’omniprésence de la mort, et de formes de survie passant par le meurtre à même la terre nécessitait, effectivement, le choix non plus du thriller, puisque après la Création, la mort n’était plus au centre de la vie, mais apparaissait comme une présence diffuse, mais de quelque chose comme un western.

Dantec reprend alors les éléments structurants du western : la présence du shérif, garant et unique source de la Loi sur le territoire soumis à sa juridiction, une population à la fois soumise à cette Loi et protégée par elle – en l’occurrence, il s’agit de la population de Heavy Metal Valley – et l’intrusion dans ce fragile équilibre de paix maintenue et de violence contenue, de personnages qui ne sont pas près à se laisser soumettre. L’épisode du convoi attaqué en pleine nature nous est aussi resservi par Dantec, et avec quel talent narratif !

 L’adoption de ce genre ne correspond pas uniquement à un exercice de style, il n’est pas simplement la réalisation par l’auteur d’un livre de tous les types possibles de narration, que de livre en livre Dantec s’amuserait à reprendre pour les magnifier ou les subvertir. Parce que Grande Jonction est d’abord le moment dans l’œuvre de Dantec où l’homme redécouvre la terre, dans sa verdoyance, dans sa fragilité biologique, dans sa mutabilité, après la noirceur urbaine de Villa Vortex et le monde surtechnologisé/détechnologisé de Cosmos Incorporated, le western s’impose comme une évidence. Une simple analyse des titres le révèle : le schéma du vortex indique un monde où une réalité peut être transportée en un autre point de l’espace, où tout circule, où le Mal s’incruste peu à peu de lieux en lieux, réapparaissant en tout point du tourbillon. Kernal s’enfermait dans le territoire qu’il ne cessait pourtant d’explorer plus avant, que ce soit par son enquête sur le terrain ou par la découverte de la bibliothèque de Wolfmann. Cosmos Incorporated n’indiquait pas non plus une réelle conciliation de l’homme avec sa terre. Bien plus, et toujours d’après une simple analyse du titre : le monde est à vendre, le monde est à enclore, à incorporer économiquement, politiquement, technologiquement.

Toujours les héros de Dantec ont été de grands cartographes, pour qui les cartes et les terrains s’interpénétraient peu à peu : Toorop, Darquandier, Kernal, Plotkine, parfois aussi grands lecteurs, connaissaient géographiquement la terre sans parvenir à l’habiter. Toorop y passait comme un éclair de lumière impliqué fugacement dans un road trip mortel, puis dans la protection de Marie Zorn ; Darquandier discernait la fractalité secrètement constitutive des choses et des comportements humains sans jamais trouver le repos ailleurs que dans l’enquête et le perfectionnement de sa neuromatrice… Kernal, encore, fliquait le territoire du mal, mais s’enfermait au fond toujours plus pour mieux pouvoir comprendre l’empire de la mort qui s’étendait sur l’Occident, et tout comme le « Manuscrit trouvé à Sarajevo », sa vie était une petite lumière au cœur des ténèbres que celles-ci ne parvenaient guère à enclore. Plotkine, enfin, vivait en direct et en continu l’expérience de sa propre création, de sa propre venue au monde, s’apercevant qu’il n’était pas l’homme qu’il croyait être, qu’aucune identité réelle ne lui avait été assignée en ce monde à titre d’homme, mais qu’il n’était lui-même rien de plus que l’intrigue, le « plot », ce qui mène la narration à s’accomplir, à se déployer et à accoucher d’un monde nouveau.

Dans aucun de ces précédents personnages, immenses annonciateurs des Youri McCoy, Chrysler Campbell et Gabriel Link de Nova, ne pouvait se discerner l’homme habitant de la terre. L’Esprit ne s’était pas diffusé dans chaque parcelle du monde, et la technologie seule faisait office de principe producteur de sens pour les existences : freinant ou favorisant la croissance des êtres, elle finissait par devenir une entité de contrôle global de l’humanité, d’une efficience ontologique telle qu’elle n’avait plus besoin d’être matérialisée en un point géographique mondain pour exister. Telle était la Métastructure, voile immense qui masquait aux hommes la présence de l’Esprit Saint.

Or, avec à nouveau un titre parfaitement significatif, et riche à merci de significations formellement distinctes, mais ontologiquement unifiées et similaires, Grande Jonction annonce la rencontre qui n’avait pas encore eu lieu dans l’œuvre de Dantec : pour la première fois, des hommes disent avoir envie de vivre sur la terre où ils sont nés. La jonction entre l’homme et la terre qui l’a vu naître et l’a protégé, la jonction d’une singularité individuée humaine et d’une Loi unique pour tous, mais respectueuse de chacun, la Loi d’airain du shérif Wilbur Langlois, doit s’accomplir dans le roman. Et pourquoi, dans ce cas-là, ne pas commencer le roman en narrant la superbe « jonction » d’un enfant et de sa guitare électrique, la magie électrique qui en résulte, et découvrir, au fil des pages, que cet enfant, né dans l’hôtel Laïka en 2057, au moment même où la Métastructure de contrôle global s’est effondré et a péri, est un enfant du Territoire, un enfant de la terre… ?


On pourrait souligner que Gabriel est aussi le premier personnage de Dantec à incarner l’artiste. Les autres personnages, pourtant vivants et étrangement attachants, étaient de simples vecteurs de processus narratifs (Dantec écrit parfois: « narratiques ») qui les excédaient et finissaient toujours par avoir raison d’eux, en quelque sorte. Gabriel Link de Nova, investi d’un don non pas messianique mais à tout le moins prophétique, demeure, malgré l’innocence de ses douze ans, maître de son destin, et plus encore, de la destinée de l’homme.


Tout concourt donc pour que Maurice Dantec trouve, pour la première fois sans doute depuis qu’il écrit, l’ambition et surtout les moyens de raconter ce qu’est un monde, ce qu’est une beauté nichée au cœur du monde. Tel est le sens obvie de cette « pureté » qu’il a toujours à la plume, de cette pureté des lumières d’aube. Dans Villa Vortex, l’expérience de la pureté des choses, de leur aspect « épuré », ne renvoyait qu’aux modifications psychotropiques dues aux drogues et à l’action endurcissante de la méthédrine sur l’esprit de Kernal. Ici, le western, la mission d’acheminement du convoi de livres jusque vers le Territoire de Heavy Metal Valley, à travers les paysages magnifiques du Canada, rappellent à Youri que la Beauté habite encore le monde, et que bien des lieux du monde valent encore la peine que l’on se batte pour eux. Il faut penser à Youri, ce jeune homme qui apprend à donner la mort pour apprendre vivre, comme à un enfant du junk, un enfant de la machine rongée, désarticulée, comme à l’enfant d’un monde pollué par la technologie décédée. Il ne sera alors plus étonnant de relire, sous la plume de Dantec, lorsqu’il décrit la succession de pensées fugaces de Youri, de retrouver l’étonnement devant la « pureté » du monde, devant cette beauté qui laisse enfin respirer l’âme. Car c'est une véritable respiration que s’accorde Dantec après ses deux derniers romans, asphyxiés et asphyxiants. C'est le souffle pris, largement capté par les poumons emplis de toutes les saveurs de l’air d’aurore, comme lors de cette aube qui se lève sur la petite ville :


« Sainte-Anne-des-Monts.

L’aurore plonge le paysage au cœur d’une nuée rose. La ville est en train d’apparaître au bas de la butte où ils viennent de s’arrêter. Le fleuve est très large à cet endroit, dans l’estuaire même, autant dire face à l’océan. La petite cité est un port, regroupé au bord de la mer au bas des monts Chics-Chocs, les contreforts orientaux des monts Notre-Dame. Elle dispose d’un véritable môle, structuré autour d’une digue et d’un grand quai d’embarquement. On y distingue plusieurs églises, typiques du vieux Québec d’avant le XXIème siècle, avec leurs clochers argentés qui scintillent doucement dans la jeune lumière matinale. Une douzaine d’éoliennes de toutes générations font tourner leurs étoiles hélicoïdales dont les silhouettes se dessinent délicatement sur le fond bleu-orange de la journée qui s’annonce. »(p. 359)


Cette Grande Jonction est à l’image de la plongée du regard vers la petite ville de Sainte-Anne-des-Monts : elle a quelque chose d’une aurore, d’une mise en lumière, et du premier souffle donné à l’homme. Enfin, un roman dantecquien de la respiration, c'est-à-dire, comme nous le verrons, et puisqu’avec Dantec les phénomènes corporels innervent la narration, une inspiration qui signifie la Révélation, et une expiration sacrificielle qui verra les défenseurs du Territoire, à la fin du roman, mener une dernière fabuleuse bataille pour donner à l’humanité la chance de partir dans l’espace pour survivre.

Tout finira par trouver sa raison d’être dans le roman de Dantec, tout trouvera son sens, et le choix du western était évidemment dicté par cette ambition d’écrire un livre sur le prophète, un livre sur la Révélation, sur l’inspiration donnée par Dieu au prophète. Mais plus trivialement, et avant que ce genre ne nous livre toute sa portée eschatologique, le western a permis à Dantec de proposer un grand voyage où il est donné aux hommes du Territoire, Youri et Chrysler, de prendre une grande bouffée d’air frais comme jamais ils n’en avaient connue :


« Le lac Ferré fait scintiller une flotille d’étoiles aquatiques, galaxie de cristaux plongée dans une nuée d’or liquide, le ciel est constellé de nuées échevelées qui partent en tous sens, captant l’ensemble des fréquences qu’irradie la haute atmosphère, les montagnes ont l’air d’un bloc de diamant attendant dans l’obcurité d’un piège millénaire, la Beauté continue de résister, se dit Youri, rien n’est perdu. » (p. 369)


Par la reprise des histoires de cow-boys, Dantec ne fraye pas, toutefois, en territoire parfaitement inconnu de lui, puisqu’il est depuis plus de dix ans passé maître dans l’art de mettre en scène traques, enquêtes, interrogatoires musclés, fusillades et autres mandales faciales… Tout à la fois sensible et virile, cette Grande Jonction rappelle aux fidèles de Dantec ce sens de la mise en scène de la violence mortelle qui n’appartient qu’à lui. Les amateurs des interrogatoires d’anthologie que proposait Villa Vortex retrouvent, épisodiquement, cet art de la conversation musclée, où l’outrance du style finit toujours par se transmuer en une forme d’humour. A croire que les scènes de thriller de Dantec sont conçues comme un match de rugby : un sport de voyous, pratiqué par des gentlemen… Je vous propose, à nouveau, de juger sur pièces la saveur de ces moments de pur plaisir narratif, en écoutant Chrysler menacer l’un des hommes qui avaient rendez-vous avec Pluto Saint-Clair :


« - Ma patience a tendance à se réduire très vite. Lorsque j’ai posé une question une seconde fois on peut dire qu’elle a atteint ses limites. Et quand ma patience a atteint ses limites, mon doigt se contracte sur le premier objet de métal qui se trouve à sa portée. Je vais donc te poser des questions et tu as intérêt à y répondre dès le premier coup, sinon je peux te garantir qu’une seule de mes cartouches de douze empêchera qu’on puisse t’enterrer quelque part avec ta tête, car elle aura disparu comme une pastèque dans un broyeur. Est-ce que tu m’as bien compris, hombre ? » (p. 436)


Si très souvent le style de Dantec lui fut reproché comme bien trop techno, trop méta-philosophique, trop surchargé, boursouflé, saturé de métaphores malhabiles, il doit être possible de mener la contre-attaque pro-Dantec par une question simple : comment expliquer qu’au milieu de ces pages prétendûment ratées sur le plan stylistique, surviennent pourtant, et d’une manière qui semble toujours inéluctable, des moments de pure beauté, où chaque mot vient prendre sa place, parfaite, évidente, nécessaire, et illuminer le mot suivant ? On évoquerait volontiers, à cet égard, de nombreux passages de la fin de Grande Jonction, lumineux, où le sentiment de compassion et l’éblouissement devant le sacrifice final et l’envol de l’humanité rescapée, accompagnée de son dernier prophète Link de Nova, naissent et se déploient jusqu’aux dernières lignes, parfaites à mes yeux.

Mais pour rester dans notre thématique du western – vous me pardonnerez d’ailleurs de n’avoir pas scolairement décrypté toutes les allusions aux films de genre que Dantec a pu faire, puisque, la plupart du temps, elles m’ont échappé… hmm, hmm, passons – disons plus volontiers que la force de l’écriture de Dantec est de savoir par moments épouser à la perfection ce dont elle parle. Pour le western, et particulièrement pour cet époustouflant chapitre qui orne le cœur de l’ouvrage, intitulé Magic Bus, Dantec laisse ses mots trouver d’eux-mêmes leur configuration : la phrase nominale s’impose d’elle-même, par moments, tandis que les rythmes des assauts, des balles et des morts se glissent dans chaque paragraphe, scandés par le refrain des Who que Youri a laissé tourner en boucle dans l’habitacle de son pick-up tandis que le convoi de protection de la bibliothèque envoyée par le Vatican tente de repousser une attaque de dizaines de néo-islamistes cavalant à dos de dromadaires et lâchant des meutes de rottweilers en guise de premier assaut, le tout dans les majestueux décors du Canada…


« A chaque coup, il fait mouche. A chaque coup, son visage reste impénétrable. A chaque coup, il a juste fait son travail. Le ciel, sans fin. Le monde, fini. La nuit est un jour noir.

Too Much, Magic Bus !

La carabine Ruger est chambrée en .223 Remington, ce n’est pas un très fort calibre, surtout pour une arme légère comme celle-ci. Youri sait fort bien qu’il ne peut espérer concurrencer le sniper français. Sa tactique est simple. Vider le maximum de cartouches en un minimum de temps sur la surface la plus réduite possible, à la plus courte distance praticable. La nuit est noire et les étoiles brillent.

I Want my Magic Bus, Too Much, Magic Bus ! » (p. 388)


L’écriture nous révèle un Dantec spectateur-enregistreur de son propre univers. L’écriture du western revient à écrire le film western avant l’heure, par découpages de plan, annonces des procédures de la caméra (gros plan zoomé pour montrer la vue subjective du sniper français Frank Lecerf, jusqu’au chef des islamistes, demeuré en retrait sur les hauteurs et habillé, bien sûr, en officier nazi… hâtivement, sur ce détail : on est alors bien plus dans le « too much » que dans le « magic bus », si l’on peut dire…). Voilà pourquoi Dantec a l’amabilité de nous apprendre que la nuit, il fait noir et qu’en général, les étoiles ça brille : il s’agit moins, en ce cas, de renseigner le lecteur sur un élément descriptif que de forcer le regard à se diriger comme l’auteur/réalisateur le souhaite, vers la minéralité, vers cette pureté des paysages quotidiens qui depuis au moins le premier tome du Théâtre des Opérations est toujours un objet d’étonnement pour Dantec oiseau de nuit, pour Dantec homme solitaire passant ses nuits à lire et à travailler sur fond musical rock. Le western est un genre qui a horreur de l’accessoire, de l’inutile, de l’inessentiel. Il permet de conduire le regard spectateur ou lecteur, ou plutôt de l’initier, à un regard amoureux du désert, amoureux de la simplicité nue de la roche, du désert, et d’une situation élémentaire de vie ou de mort entre deux êtres. Cet aspect-là, Dantec l’a parfaitement saisi, son roman obéit très fidèlement à cet aspect de réduction au sens quasi phénoménologique du terme, c'est-à-dire, si vous préférez, à une « reconduction » du regard à la minéralité primordiale des choses : les situations sont basiques, binaires le plus souvent, ternaires parfois si l’on veut, et elles se déploieront dans des décors d’une sobriété majestueuse, les éléments étant restitués à une pureté que l’on capte bien peu souvent au quotidien… Eh oui : assistez-vous tous les soirs à des couchers de soleil rougeoyants, une légère larme de sueur coulant de votre front, fièrement monté sur votre canasson ou dans votre pick-up sur les routes de l’Arizona ? Moi, non…

Allons plus loin encore dans l’interprétation, et souvenons-nous de notre lecture du roman de Don DeLillo Les Noms. Dans ce roman survient un moment où un réalisateur à la fois farfelu et génial, Frank Volterra, rêve de travailler à un film sur la secte des tueurs onomastiques, et conçoit ce film comme un essai sur le cinéma américain, sur l’essence de ce cinéma, dont le western n’est que la manifestation sensible la plus immédiatement accessible au spectateur. Comme le montre indirectement l’extrait des propos de Frank Volterra qui suit, c'est peut-être tout Grande Jonction qui se conforme ici à une certaine essence américaine de l’art. Il n’importe alors pas réellement de spéculer sur le fait que Dantec serait sciemment allé aussi loin dans la réflexion sur le western, au point de saturer son écriture de ces procédés d’origine cinématographique, et non pas littéraire. Il importe surtout de constater, conformément à notre propre présupposé de lecture et à l’aveu même de Dantec que son livre se serait écrit tout seul, qu’il se passe quelque chose, dans ce roman, de cinématographique, et d’américain, les deux dimensions étant, à terme, indissociables.


« Les gens parlent des westerns classiques. Ce qu’il y a de classique, c’est toujours l’espace, le vide. Les lignes sont toutes tracées pour nous. Il ne nous reste plus qu’à introduire les personnages, des hommes aux bottes poussiéreuses, certains visages. Des silhouettes dans de grands espaces, voilà de quoi parle le cinéma depuis toujours. Le cinéma américain. C’est la situation. Des gens dans un espace sauvage, aride, désert. L’espace est le désert, l’écran, la pellicule, quelle que soit ta manière de le voir. Que font les gens ici ? C’est leur vie. Ils sont ici pour construire leur vie. Cet espace, ce vide, c’est ce qu’ils doivent affronter. J’ai toujours aimé l’espace américain. Les gens au bout d’un objectif longue distance. Nageant dans l’espace. Mais la situation n’est pas américaine. Il y a quelque chose de traditionnel, de renfermé. Le secret remonte loin. Je crois qu’il remonte loin. Et ces tours, elles sont parfaites, elles me donnent mon sens vertical. La vieille pierre usée, déchiquetée, couleur de terre. Des lignes de terre plate. Des lignes qui rejoignent la mer en diagonale. Qui montent et descendent les collines, les murs de pierres, comme du tissu cicatriciel. Et puis ces tours qui surgissent çà et là, inattendues. Noires et blanches. De toute façon, les couleurs naturelles ne s’en écartent guère. Rien qu’aujourd’hui, tu pourrais y compter cinquante nuances de gris.

- Comment en tires-tu un film ? De la situation ? Où est le film ?

- Ecoute. Tu as un endroit dépouillé, puissant. Quatre ou cinq visages intéressants, mystérieux. Une intrigue étrange. Une victime. Un piège. Un meurtre. Pur et simple. Voilà à quoi je veux revenir. Ce sera un essai sur le cinéma, sur ce que c’est vraiment que le cinéma, ce qu’il signifie. Ce ne sera comme rien que tu connaisses. Oublie les liens entre les gens. Je veux des visages, la terre, un climat. Des gens parlant n’importe quelle langue. Trois, quatre langues différentes. Je veux intégrer les voix à un paysage sonore. Le mot parlé sera un élément du paysage. J’utiliserai les voix comme son synchrone, et comme narration off. Les voix seront des voix filmées. Le vent, le braiement des ânes, la chasse des chiens. Et puis ce fil qui évolue au long du film. Un fil de narration ténue. Tout le reste s’assemble autour du fil, s’y accroche. » (Les Noms, Don DeLillo, Actes Sud, p. 256)


J’aurais bien de la mauvaise foi à affirmer encore que l’écriture de Dantec est, pendant quelque huit cents pages, une intégrale réussite. Mais le mariage scellé entre la dimension du western qui me semble contaminer le récit de Dantec, bien au-delà des intentions initiales de l’auteur, dont nous ne savons rien, et qui ne président pas, conformément aux principes d’une herméneutique bien comprise, à l’interprétation de l’œuvre elle-même, entre donc cette dimension de western et les fulgurances ponctuelles de la narration, ce mariage suffit à racheter certaines imperfections. Qu’il suffise de voir, ensuite, la façon dont Dantec a su laisser la musique rock inonder de fluidité sonore sa prose, par moments, et nous aurons élucidé les aspects élémentaires de la prose qui nous a ici été donnée. Nous serons alors fin prêts pour pénétrer plus avant dans la dimension tout entière prophétique de l’œuvre, et pour avancer nous-même, avec l’auteur, et plus encore avec son livre, sur les chemins de l’Esprit.

Commentaires

Ce que Satan pense de Dantec...
http://wrath.typepad.com/wrath/lectures/index.html

Ecrit par : Gai Luron | 27 septembre 2006

Oui, je venais de le lire, à l'instant, par les commentaires qui traînent chez toi...
Je ne suis pas d'accord avec elle. Si tu viens de lire l'article ci-dessus, tu as peut-être vu que j'essayais de montrer que d'un bouquin comme Grande Jonction, il est inutile d'attendre de belles phrases ciselées, stylisées, écrites dans la langue de Voltaire ou de je ne sais quelle plume prosatrice du siècle classique. L'idée d' "écrire" un western, c'est-à-dire un FILM, avant toute chose, est vraiment bonne, y compris parce que Dantec, pour moi (ici je signale que ce sont les premières remarques de Jean-Baptiste, qui est venu discuter sur ce blog de Grande Jonction, qui m'ont forcé à creuser plus avant la question de ce "style" de Dantec), a parfaitement retranscrit dans sa prose ce que le personnage de DeLillo, Volterra, dit du cinéma américain en général, et du western en particulier. Même si j'ai concédé que parfois, c'est vrai, on n'était pas forcément à quinze jours ou trois semaines près, Dantec aurait pu prendre son temps pour nous fignoler tout ça plus encore dans le détail de certaines phrases et dans l'usage de certains procédés.
Sur le côté "en france, c'est réfléchir qui pose problème", je ne suis pas non plus d'accord, parce que c'est vraiment le côté le moins intéressant de Dantec, cette espèce de personnage inutilement arrogant qu'il COMPOSE pour les médias - d'après ce que je sais, de Juan notamment, il n'est pas comme ça au quotidien... - et que ses lecteurs et ses proches par la pensée finiront par trouver injuste. "Mais c'est de la provoc', c'est marrant et efficace! " me répondra-t-on. Ah bon? n'est-ce pas plutôt inutile?
Sur la théologie, je ponds un truc après-demain sur Duns Scot dans Grande Jonction, j'enverrai le lien à mademoiselle Wrath la londonienne, pour l'occasion... Je préfère préparer un produit fini avant d'aller lui laisser un mot chez elle sur la question.

Ecrit par : Bruno | 28 septembre 2006

Je ne crois pas que Dantec se "compose un personnage". Il suffit de lire "le théâtre des opérations" pour comprendre que la France contemporaine le dégoûte. A juste titre, d'ailleurs...

Ecrit par : wrath | 28 septembre 2006

Bonjour mademoiselle Colère, qui m'avez précédé dans les visites commentées sur blogs respectifs.
Je soutenais simplement ce n'est pas cet aspect-là de Dantec qui m'intéresse, mais ce qu'il en fait littérairement. Que le personnage Dantec ait des positions villiéristes, ne rechigne pas à se classer de lui-même dans les déclinologues, peu me chaut. En revanche, dès qu'il parle de sujets plus "philosophiques", dès qu'il redevient auteur à part entière, c'est-à-dire qu'il donne un texte qui ne sert pas uniquement à dire ses idées, là il m'intéresse. Et sur Duns Scot, par exemple, il m'intéresse, tout comme sa lecture de la querelle dite du monopsychisme, réintroduite dans la narration de Cosmos Inc, m'avait passionné.
Enfin je soulignais que ce n'est certainement pas toute la France qui le dégoûte: il a des lecteurs, que je sache, qui sont français et partagent nombre de ses opinions. Ce qui le dégoûte, c'est la gauche con, un esprit étroitement positiviste qui tenterait de nier toute autre forme de pensée que lui-même, la complaisance devant l'émergence de certains communautarismes religieux (entre autres)... Concédez-moi que cela n'est pas la France entière, si?
Ceci dit, il faut que je vienne chez vous lire vos nouvelles... A bientôt!

Ecrit par : Bruno | 28 septembre 2006

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