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28 septembre 2006
Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas, Imre Kertész

« …streicht dunkler die Geigen dann steigt ihr als
Rauch in die Luft
dann habt ihr ein Grab in den Wolken da liegt man nicht eng“
„...assombrissez les accents des violons alors vous montez
en fumée dans les airs
alors vous avez une tombe dans les nuages on n’y est pas à l’étroit. »
Paul Celan, Todesfuge / Fugue de Mort, cité par Imre Kertész.
« La culture ancienne tombe en ruine, puis en cendres, mais au-dessus des cendres planeront des spectres. »
Wittgenstein, cité par Imre Kertész.
Apprendre à vivre, enfin : tel est l’impossible chemin que tente de frayer Imre Kertész dans son Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas. Il y va d’un soulagement qui est impossible, parce qu’il n’est pas désiré, parce qu’en juif rescapé d’Auschwitz, un tel apprentissage n’est plus possible. Mais si l’auteur de la prière juive – le Kaddish est la prière des morts – ne peut plus lui-même recevoir un enseignement de vie, il se trouve confronté à la génération des juifs qui n’ont pas vécu la Shoah, mais dont la judéité leur pèse comme un insupportable fardeau. C'est l’histoire de ce récit : l’auteur rencontre une jeune femme, bien plus jeune que lui, et la jeune femme, qui deviendra son épouse, est intimement convaincue qu’au contact de cet homme marqué par la douleur, elle pourrait assumer enfin une judéité qu’elle n’a pas librement reçue en héritage. L’âme désertée par la foi du peuple d’Israël, elle continue d’appartenir à ce peuple, sans savoir pourquoi.
Le long monologue qu’est ce Kaddish est une double réponse, à chaque fois une négation, à deux personnages, et toujours à propos du même sujet. Au philosophe Oblath qui demande à l’auteur s’il a des enfants, puis à sa femme qui lui dit vouloir un enfant, il est répondu « non ! » à chaque fois, un non scandé, qui vient envahir les moments cruciaux du texte, le non de la révolte, et tout autant de l’impossibilité de se révolter, une dernière fois, une fois encore, face à l’horreur passée. L’auteur, au rythme de ce non, s’engage dans un récit de prière, ponctué d’un « amen » final qui en appelle à l’accomplissement et à l’extinction de sa vie propre, et il prie, en évoquant chaque moment de sa survie, pour cet enfant dont il n’a jamais su et ne saura jamais être le père.
Kertész place cette situation sur un plan de la parole où tout discours échoue, et où seule la prière, c'est-à-dire un abandon de soi-même au reliquat de sacralité qui existe peut-être encore dans le monde, peut encore être prononcée. De cette impossibilité d’engendrer, aucune explication ne sera avancée comme pertinente : la psychanalyse, passagèrement évoquée, achoppe, bien trop empêtrée dans la lourdeur terrienne de ses notions (complexe d’Œdipe qui privilégie l’amour de la mère, ou plutôt la haine du père ?), alors que, Kertész nous le dit d’emblée : tout son texte creuse sa tombe dans le ciel, comme dans le poème de Paul Celan, « Fugue de Mort ». A Auschwitz, l’homme juif a vécu une expérience qui ne le laissera plus jamais vivre apaisé en homme de la terre. A jamais s’institue pour lui un mystère, lorsque l’abîme de l’histoire lui fit construire dans le ciel une tombe où « l’on n’y est pas à l’étroit ». Hegel lui-même est mis à mal, ce « H. » - « le philosophe, pas l’autre… » nous rappelle explicitement Kertész – qui pensait voir dans l’Histoire l’avènement toujours plus accompli de l’Esprit absolu. Kertész est encore proche de Hegel, car le philosophe de l’intellection du mal via la plus gigantesque des nôodyssées jamais théorisées par un esprit humain ne constitue que l’un des deux versants d’une impossible alternative. « Auschwitz ne s’explique pas », tranchent les uns. « Si, répondent les autres, Auschwitz doit pouvoir s’expliquer, d’ailleurs nous l’expliquons. » L’alternative est simple : obscénité contre obscénité.
Face à cela, le Kaddish se profère, solitaire, malade de ses propres souvenirs, avide d’arriver enfin à sa propre auto-liquidation. Le texte est d’une impitoyable violence avec le corps vieillissant de son auteur, qui, si l’on lit bien le texte, semble n’être jamais vraiment revenu d’Auschwitz, puisqu’il entretient avec la perspective de sa propre liquidation (le mot évoque l’exécution inéluctable d’un contrat) une relation malsaine de désir, de répulsion, et d’attraction fatale.
Le texte procède alors dans les instants d’existence qui restent à son auteur, dans les souvenirs, par phrases interminables, le plus souvent tissées en emboîtements de sentiments, d’émotions, de courtes informations. La tombe qu’il creuse dans les hauteurs du ciel se fait asphyxiante, la psalmodie est lancinante, lourde, envahissante. Et toute la prière se fait le pivot qui joint les deux significations qu’aurait pu revêtir la venue au monde d’un fils. La question initiale voyait l’existence de l’homme comme possibilité qu’un jou un fils soit ; la même question, modifiée par le temps et la prise de conscience qu’Auschwitz a, à tout jamais, stérilisé une certaine sensibilité juive, deviendra celle de l’inexistence de l’enfant considérée comme la « liquidation radicale et nécessaire de [l’] existence [du père]. » (p. 43-44 de l’édition Actes Sud)
Kertész saisit parfaitement le moment où l’horreur nazie pourrait effectivement devenir stérilisante, des années après la défaite historique du national-socialisme. Ce moment serait celui où, contrairement à certains des hommes qui vécurent Auschwitz, les survivants et leurs descendants abandonneraient définitivement la volonté de refuser la mort. Il faudra à cette génération, semble dire Kertész, avoir le courage de décider de se comporter en homme libre. Car la véritable liberté est celle de l’instituteur qui, voyant la portion de nourriture allouée à l’enfant alité sur une civière, a le courage de défier les garde-chiourmes nazis pour refuser l’attitude rationnelle qui aurait consisté à voler la portion, pour mettre toutes les chances de survie biologique de son côté. L’instituteur laisse triompher l’inexplicable, il a le courage de refuser que l’humain se laisse réduire à du biologique voulant uniquement assurer la pérennité de son corps propre organique.
L’ambivalence du « non » prévaut dans toute cette longue prière, puisque le non est un signe de liberté, le refus de la loi quand celle-ci est inhumaine et entend asservir corps et esprits, mais le non est aussi celui de l’abandon découragé, des bras baissés lorsque de nouveaux défis sont proposés à l’homme, après avoir franchi l’abîme et lui avoir survécu. C'est pourquoi l’auteur, si fier parfois de refuser d’être père, surpris de voir que sa jeune femme voulait auprès de lui « apprendre à vivre », alors qu’il pense n’avoir rien à apprendre à personne, si enclos dans le travail qui l’empêcha, dit-il, de devenir fou de malheur, soit-il, éprouve un choc, un dégrisement lorsque son ex-femme vient un jour à leur rendez-vous avec deux petits enfants qu’elle a eus d’un autre homme.
On parlera à l’infini de ce que la judéité est encore ou non capable de vouloir pour elle-même après la Shoah. On n’en finira sans doute jamais d’espérer le bonheur du peuple d’Israël après et malgré cela. On continuera à lire des ouvrages, à écouter des paroles, on se plongera dans Les Bienveillantes de Jonathan Littell peut-être aussi. On écoutera un Kaddish, une toccata… Et toujours le commentaire devra, après avoir tenté, toujours maladroit, forcément maladroit, de suivre ces cheminements de la mémoire, se taire et laisser la place aux œuvres elles-mêmes :
« Parfois, comme une martre pelée qui aurait survécu à la grande extermination, je traverse encore la ville. A certains bruits, certaines images, je dresse l’oreille comme si mes sens engourdis et encroûtés étaient agressés par l’odeur des bribes de souvenirs. A côté de certaines maisons, à certains coins de rue, je m’arrête, terrifié, les narines dilatées, je scrute les alentours d’un œil effrayé, je veux m’enfuir mais quelque chose me retient. Sous mes pieds bouillonnent les égouts, comme si le torrent sale de mes souvenirs voulait sortir de son lit pour m’engloutir. Qu’il en soit ainsi ; je suis prêt. Dans un dernier, grand résumé j’ai montré ma vie faillible, opiniâtre – je l’ai montrée pour ensuite, portant le baluchon de cette vie dans mes deux mains tendues, m’en aller et, comme dans l’eau noire et tempétueuse d’un torrent,
sombrer,
mon Dieu !
faites que je sombre
pour l’éternité,
Amen. »
(Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, I. Kertész, p. 157)
16:55 Publié dans Littératures | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, critique littéraire, Mal, judaïsme
Commentaires
Tu penses te mettre au marketing ? En tout cas, tu sais susciter l'envie ! J'vais surement aller voir ce bouquin un peu plus en détail.
Ecrit par : Aurélien | 28 septembre 2006
Non, pas dans l'immédiat. Content surtout que les livres vous attirent, toi, Nathalie, les autres... Après, comment moi je les lis, ce que j'en comprends, c'est autre chose...
Changement de ton d'article à venir, vise un peu ce que je vais mettre en ligne là, maintenant... J'attends ta réaction, et celle de tous, sur le sujet que j'ai essayé d'aborder selon une perspective bien trop négligée à mes yeux: celle de la littérature.
Ecrit par : Bruno | 28 septembre 2006
Mon cher Bruno,
Gaston-Granger dit de Wittgenstein que c'est avant tout un poète ; je crois que la citation qu'en a faite Kertèsz le confirme admirablement. Superbe éclat wittgensteinien.
C'est asez saisissant de lire ces errances, cette espèce de brisure dans l'être des rescapés de la Shoah ; cette présence au monde vécue comme l'insupportable sursis.
Ecrit par : Gai Luron | 29 septembre 2006
Je me permets de signaler qu'il manque un "o" à assombrissez dans la citation de Celan
Ecrit par : Gai Luron | 29 septembre 2006
le "o" ne manque plus grâce à ta relecture précise de ce texte. Cela me fait penser qu'il faudra que je reprenne le texte intégral de Todesfuge et sa traduction par JP Lefebvre, et que je les recopie ici-même. Le plus beau et le plus important poème du XXème siècle, je crois.
Le texte de Kertész est très étrange, au fond, il mêle des choses anodines et leur subite impossibilité (vie sexuelle, paternité, etc.).
J'ai assez peu commenté l'écriture et les paradoxes philosophiques qu'elle engendre, je laisse chacun découvrir cela tranquillement, j'ai voulu éviter d'être aussi long que d'habitude.
Il y a bien sûr "Apprendre à vivre enfin" à ce sujet, c'est l'entretien de Derrida avec Jean Birnbaum, un journaliste du monde.
Et pour le reste, tout était déjà dit dans le titre: le résultat de la Shoah, c'est ce petit bonhomme, cet ange humain, qui aurait dû venir, pouvoir venir, et qui n'a pas pu venir au monde.
Très beau texte chez toi sur la liberté, Gai Luron. Rapide, tranchant, intransigeant aussi... Quand tu auras réussi, d'ici quelques jours, à prendre la distance et la bonne perspective sur ces événements, essaie de voir ce que tu pourras en faire philosophiquement et/ou poétiquement. Tu devrais pouvoir écrire encore de très belles lignes à ce sujet.
Ecrit par : Bruno | 29 septembre 2006
Le personnage de Wittgenstein m'intéresse beaucoup, tu sais, Gai Luron. Sa phrase est impressionnante, certes, mais dès le Tractatus, et même dans la traduction de GGG qui ne restitue pas toujours, aux dires des connaisseurs, la dimension poétique des phrases de Wittgenstein s'imposait quelque chose comme une sécheresse, une férocité aussi, même si c'était pour parler de choses aussi chiantes que les propositions ou la logique.
Il y a un petit bouquin de Roland Jaccard sur Wittgenstein qui est très bien, et restitue certains éléments de la psychologie de Wittgenstein, ça doit s'appeler "L'enquête de Wittgenstein" je crois, en PUF perspectives critiques.
Ecrit par : Bruno | 29 septembre 2006
Oui, réédité en biblio essais pour être précis...
Ecrit par : Gai Luron | 30 septembre 2006
Je suis définitivement maso de m'amuser à essayer de te recommander des livres. Systar est tellement moins cultivé, lettré et raffiné que Gai Luron, la distance est infinie entre eux...
Au fait, petite précision, due au fait que je te voyais te plaindre du manque de temps pour lire: ce Kaddish peut se lire en un après-midi, d'ailleurs je crois qu'il doit se lire d'une traite, pour conserver la cohérence et la continuité de cette prière. dit trivialement: 150 pages imprimées en gros caractères...
Ecrit par : Bruno | 30 septembre 2006
Oh, je t'en prie, Gai Luron ne porte pas en lui l'infinie distance levinassienne. Le Gai Luron possède même un cd de michel sardou - pour rebondir sur Finkie...
Je lirai donc Kaddish si ce n'est pas trop long (moins long que les Bienveillantes, en es-tu sûr ?)
Ecrit par : Gai Luron | 30 septembre 2006
sûr et certain, c'est bien moins long. 15 pages de Bienveillantes = 1 Kaddish entier, environ.
Gai Luron possède un CD de Michel Sardou... avec le titres "Musulmane", sans doute? (une belle chanson, par ailleurs...).
Finki m'amuse toujours, avec son côté: je préfère Le Parrain avec Al Pacino au Grand Pardon d'Arcady avec Roger Hanin... ça doit s'appeler le sens des proportions, ou quelque chose comme ça.
Ecrit par : Bruno | 30 septembre 2006
cool
Ecrit par : Buddy | 04 octobre 2006
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