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15 octobre 2006

La tache, de Philip Roth

                                            

 

Certains rites de purification traversent la vie des sociétés : mûs par des désirs d’accéder à une pureté morale, politique, sexuelle, les hommes laissent se produire au milieu d'eux des mécanismes d’exclusion, de mise à distance, dont l’exemple le plus spectaculaire est celui du sacrifice de la victime, dans les rites religieux.

Ce schéma, dont les variations nombreuses s’étendent de la pratique grecque du bouc émissaire à la purification des communautés par nettoyage ethnique, que celui-ci soit meurtrier ou réclame des déplacements massifs de population, pourrait néanmoins être compliqué si l’on concevait pureté et impureté, intégrité close et ouverture non pas comme des opposés intemporels qui s'affrontent dans l’histoire, mais comme des pôles déjà entremêlés depuis toujours. Il n’y aurait plus chute après un péché originel, car aucune pureté édénique ne viendrait plus donner la hauteur, le socle, d’où l’humanité aurait chuté. L’ambivalence serait l’origine, et puisque les grands textes, bien souvent, se laissent relire pour interpréter les phénomènes psychologiques et historiques, l’âme humaine ne serait pas une âme de la chute, comme le narre la Genèse, mais une âme d’emblée marquée par une tache, « the human stain ».


Telle est l’idée qui dirige avec force et subtilité le récit de Nathan Zuckerman, le narrateur du roman La tache, de Philip Roth. L’histoire, résumons-la plus rapidement que permis, est celle d’un professeur prestigieux de lettres anciennes, brillant universitaire, mis à pied par les autorités de sa faculté pour avoir demandé si deux élèves absentéistes existaient réellement, ou bien n’étaient que des spooks – comprenez : des spectres, mais aussi, en argot, comme nous l’indique la traductrice Josée Kamoun, l’équivalent de : bougnoules, ou bamboulas. Jusque-là, rien de bien passionnant : un cas d’anti-racisme pernicieux, qui devient ridicule tant il est pointilleux et cède à la transformation catastrophique de la langue en dialecte purifié par les codes de la political correctness... Mais Roth est un auteur malin, extrêmement subtil, qui sait qu’on ne saurait répondre à un manichéisme à la petite semaine par son exact symétrique, faisant jouer une simple inversion des polarités. C’est pourquoi dans le fil du roman nous apprendrons que Coleman Silk, ce professeur mis à pied, est d’origine noire, mais que sa peau, au fil des hasards de la génétique, est claire au point de le faire passer, à première vue, pour un blanc type caucasien. Silk a plus ou moins rejeté cette ascendance, et son frère Walter lui a interdit de reprendre contact avec sa famille. Dès l’origine, il n’y a donc pas faute, mais noir et blanc entrelacés dans l’histoire, dans les moeurs, et même, c’est ce que montre ce personnage, dans le patrimoine génétique.

Chacun des personnages gravitant autour de Coleman Silk est marquée de la même tache primordiale, reçue en héritage de forces génétiques, étatiques, ou sociales, face auxquelles nulle lutte n’était possible. C’est le cas de Delphine Roux, jeune universitaire brillante qui incarnera la fronde anti-Coleman : d’origine aristocratique, normalienne de Fontenay, elle se heurte bien vite à l’intelligence américaine, bien moins prétentieuse, mais tout aussi puissante que la sienne, imbibée de théorie littéraire et de présupposés de lecture féministes, psychanalytiques, etc. , et s’interrogera sur le sens de sa quête de réussite, sur l’échec qu’elle semble y connaître en se heurtant à l’intelligence de Silk, quand bien même pour un motif bidon elle parvient à le faire exclure de l’université d’Athena... C’est le cas de Faunia Farley, femme de ménage et aide dans une ferme, qui s’est construit un personnage de femme illettrée, et trouve dans les corneilles, oiseaux charognards, d’improbables amis, au point de désirer devenir une corneille. Faunia est la maîtresse de Coleman, et connaît avec lui une relation basée essentiellement sur les rapports sexuels, cherchant dans cette forme d’immanence un désir d’être ensemble qui ne soit pas biaisé ni entravé par les conventions sociales et morales de l’époque. Mais, et c’est encore un cas de tache originelle inscrite dans l’identité du personnage, Lester Farley, son mari, fou de haine et de rancoeur envers elle depuis la mort de leurs deux enfants dans un incendie, cherche à se venger, tandis que depuis son retour du Vietnam la violence est devenue pour lui à la fois chose banale et source d’une souffrance que Roth sait rendre de façon poignante.

En chacun de ces êtres jouent des déterminismes plus ou moins prégnants et asservissants, qui imbibent d’emblée les personnalités de tares, de handicaps contre lesquels ces personnages ont, ou non, la force d’entrer en lutte. Chacun de ces personnages, dont la psychologie est longuement mise en place et développée par la narration de Nathan Zuckerman, devient alors poignant, les morts comme les survivants. Bien des moments de confusion des valeurs, de promesses de dépassement de celles-ci par des formes d’existence libérées de tout regard contempteur de la communauté ou des interdits moraux, nous introduisent à cette idée que l’humain n’est pas le théâtre d’antagonismes simples binaires, mais un entrelacement de pulsions, de soifs de tous ordres : sexuels, intellectuels, spirituels aussi, comme le rappelle l’étrange oraison funèbre prononcée à l’enterrement de Faunia, sur la forme de panthéisme très personnelle qu’elle s’était fabriquée, sorte d’amour de l’immanence, de la présence non pas signifiée – c’est peut-être pour cela aussi qu’elle faisait semblant de ne pas savoir lire, afin de ne pas laisser la mémoire de l’absence et des absents l’envahir par le biais des signes linguistiques tenant lieu des choses elles-mêmes. Tout est dans le demi-jour, et s’il y a quelque part en soi ou dans le monde une tache, elle ne peut être que l’homme lui-même, posté sur un grand lac de glace, en train de pêcher dans un trou : petit point d’humanité incertaine, qui vient peut-être de commettre un meurtre, et dont la présence vient remettre en cause l’innocente pureté d’un paysage naturel dont Roth nous précise qu’il nous évite de ressentir l’effroi du sublime. Entre la peur et le réconfort, dans l’incertitude, puisque, une fois encore, l’événement qui eut lieu à l’origine et fut l’origine lui-même nous est inconnaissable, Roth nous présente une humanité qui n’a pas en horreur toutes les conventions, puisque le thème de son roman n’est absolument pas la faillite de toute civilisation, mais une humanité qui sait qu’elle n’a jamais été, n’est pas, et ne sera jamais, innocente.

Ce thème de l’innocence est passionnant, il semble nourrir le coeur théorique de la réflexion de nombre de romanciers actuels sur l’identité américaine, puisque James Ellroy, au début d’American Tabloid, écrivait déjà que « L’Amérique n’a jamais été innocente », phrase passionnante d’où Dantec avait tiré la conclusion inductive que c’était la civilisation elle-même qui n’avait jamais été innocente. Il était donc tout à fait saisissant de constater qu’au-delà de deux auteurs de polars,habitués de parler de la mort au centre de la vie, un auteur comme Philip Roth pouvait proposer, sur quelques centaines de pages, une investigation de l’âme américaine intégrant ce refus capital et décisif du mythe de la pureté.

Ainsi Nathan écrit-il, à l’occasion de l’enterrement de son ami Coleman Silk :

« Certes, moi, je sais qu’il n’y a pas de fin au processus, pas d’aboutissement juste et parfait. Mais pour autant, à quelques pas du cercueil qui reposait dans la tombe fraîchement creusée, on n’aurait pu m’ôter de l’idée que cette fin-ci laissait à désirer, même si elle était censée rendre à Coleman sa place prestigieuse dans l’histoire de l’université. Trop de vérité demeurait encore cachée.

J’entendais par là la vérité sur sa mort, et non pas celle qui allait se faire jour quelques instants plus tard. Il y a vérité et vérité. Le monde a beau être plein de gens qui se figurent vous avoir évalué au plus juste, vous ou votre voisin, ce qu’on ne sait pas est un puits sans fond. Et la vérité sur nous, une affaire sans fin. De même que les mensonges. Pris entre deux feux, me disais-je. Dénoncé par les esprits intègres, vilipendé par les vertueux, puis exterminé par un fou criminel. Excommunié par ceux qui ont la grâce, les élus, les évangélistes omniprésents des moeurs du moment, et puis expédié par un démon brutal. Deux appétits humains se sont rejoints en lui. Le pur et l’impur, dans toute leur véhémence, mouvants, semblables dans le besoin de se trouver un ennemi. Les mâchoires de la scie se sont refermées sur lui, pensais-je. Il s’est fait trancher le cou par les dents acérées de ce monde. Ce monde d’hostilité. » (p. 421-422 de l’édition Folio Gallimard, traduction de Josée Kamoun)


Bonus Track :


Il n’était pas possible, après cette sommaire présentation, de faire l’impasse sur une perle du roman, qui trouve d’ailleurs quelques échos dans la suite du récit : le parcours de Delphine Roux, universitaire franco-française dans toute sa splendeur, que Roth (et J. Kamoun...) ont parfaitement « croquée » :

« Après le lycée Jeanson, le lycée Henri-IV, où elle avait approfondi sans ménager sa peine la littérature française, et la philosophie, l’anglais, et la littérature anglaise. A vingt ans, après le lycée Henri-IV, l’Ecole normale supérieure de Fontenay, avec l’élite intellectuelle française... « on n’en reçoit que trente par an ». Thèse : « Le déni de soi chez Georges Bataille » (Bataille, allons bon, pour changer !). A Yale, les étudiants chics travaillent tous sur Bataille ou Mallarmé. Il n’a pas grand mal à comprendre ce qu’elle cherche à lui faire comprendre, d’autant qu’il connaît un peu Paris pour y avoir, grâce à une bourse Fulbright, passé un an avec femme et enfants, du temps qu’il était jeune professeur ; il connaît un peu ces jeunes Français ambitieux, formés dans les lycées d’élite. Parfaitement préparés, connaissant les intellectuels qui comptent, des jeunes très intelligents, immatures, dotés de l’éducation française la plus snob, se préparant ardemment à être enviés toute leur vie. On les voit traîner le samedi soir dans des petits restaurants vietnamiens pas chers rue Saint-Jacques, parler des grands problèmes, jamais de banalités, jamais de la pluie et du beau temps – débats d’idées, philosophie et politique, à l’exclusion de tout autre sujet. Même pendant leurs loisirs, lorsqu’ils sont en tête à tête avec eux-mêmes, ils pensent l’incidence de Hegel sur la vie intellectuelle française au XXème siècle. L’intellectuel s’interdit d’être frivole. La vie c’est la pensée. Conditionnés à être violemment marxistes ou violemment antimarxistes, ils souffrent d’un effarement congénital devant tout ce qui est américain.[...] Ses jeunes étudiants l’amusent. Elle cherche encore leur côté intellectuel. Elle est sidérée par la façon dont ils s’amusent. Leur façon de penser, de vivre, hors de toute idéologie, dans le chaos. Ils n’ont jamais vu un film de Kurosawa – même ça, ils l’ignorent. Elle, à leur âge, elle avait vu tout Kurosawa, tout Tarkovski, tout Fellini, tout Antonioni, tout Fassbinder, tout Wertmuller, tout Satyajit Ray, tout René Clair, tout Wim Wenders, tous les Truffaut, les Godard, les Chabrol, les Resnais, les Rohmer et les Renoir. Eux, ils n’avaient vu que Star Wars.[...] A contrecoeur, elle pose sa candidature, et la voilà, avec son kilt et ses bottes, dans le bureau du doyen Silk, en face de lui. Pour avoir le prochain poste, le poste chic, il faut en passer par Athena. Sauf que pendant près d’une heure le doyen Silk va l’écouter quasiment se disqualifier pour le poste en question. Structure narrative et temporalité. Les contradictions internes de l’oeuvre d’art. Rousseau s’avance masqué, mais sa rhétorique le trahit (la tienne aussi, en somme, se dit le doyen, au vu de l’essai autobiographique [Delphine a écrit un essai autobiographique pour présenter sa carrière universitaire...]). La voix du critique n’a pas moins de légitimité que celle d’Hérodote. Narratologie. Diégétique. La différence entre diégésis et mimésis. L’expérience entre parenthèses. La qualité proleptique du texte. Coleman n’a pas besoin de lui demander ce que ce jargon veut dire. Il le sait, dans l’original grec, ce que ces mots de Yale veulent dire, ce que les mots de l’Ecole normale supérieure veulent dire. Et elle, le sait-elle ? Il y travaille depuis trois décennies, il n’a pas de temps à perdre. Il se demande : pourquoi une femme aussi belle tente-t-elle de dissimuler la dimension humaine de son expérience sous ces mots-là ? Peut-être parce qu’elle est si belle, justement. Il se dit : Elle est si contente d’elle, elle se leurre tellement. »(p. 256-259)

Commentaires

Excellente analyse de M. Roth, y a vraiment rien à ajouter.
Toutefois, je désapprouve avec force le bonus track ; on reçoit beaucoup plus que 30 élèves par an à l'ENS !
Voilà, c'était la remarque utile du jour...

Ecrit par : Gai Luron | 16 octobre 2006

Doit-on tirer de cette remarque de Gai Luron des conclusions concernant l'ensemble de l'oeuvre de Philip Roth, et considérer que tous les chiffres sont ainsi revus à la baisse ?
Frémissons tous en choeur à cette pensée.
A part ça, chapeau Bruno, ça fait du bien de te lire après une bonne journée de travail !

Ecrit par : George Abitbol | 16 octobre 2006

Bah alors j'attend avec force impatience ta version de "pourquoi nous aimons Derrida" Bruno - pardonne moi de ce tutoiement parfaitement intempestif, tout est de la faute de Gai Luron bien entendu. Tant pis, je vais calmer mes appétits dérridiens avec une bonne journée de finitude...
Cordialement**

Ecrit par : Agathe | 18 octobre 2006

Personne ne cherche ici à minimiser cette vénérable institution qu'est l'ENS... de surcroît, 30 dans le texte c'est seulement à Fontenay-Saint-Cloud... Les normaliens peuvent encore conquérir le monde.
C'était la réponse inutile au commentaire utile de la journée.
Nathalie

Ecrit par : Nathalie | 18 octobre 2006

Zoyeux zanniversaire M. B!

Ecrit par : Nathalie | 27 octobre 2006

Merci, chère Nathalie. Ton post-scriptum est exquis, je l'ai commenté dès que je l'ai découvert.

Bien à toi,

Bruno

Ecrit par : Bruno | 28 octobre 2006

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