30 octobre 2006

Gondry, le touche-à-tout, par Aurélien Debord

 
 

Comme beaucoup de personnes, j'adore recevoir des invitations. Invitations pour un anniversaire, une crémaillère, un gala, une conférence, elles me font jubiler ! A mon tour d'en envoyer une. Destinée à tous, certains l'ont peut-être déjà reçue, elle vous convie à la rencontre de Michel Gondry. Qui est-il ? Faisons simple. Michel Gondry est un réalisateur français d'une quarantaine d'années. C'est tout ?! Non, bien sûr, si ce n'était que cela, le carton que je vous adresse serait bien mince. Laissez-moi vous expliquer en quelques mots pourquoi il serait bien dommage de le refuser.

 

 
podcast

 

Michel Gondry débute en tant que réalisateur de clips musicaux. Il travaille tout d'abord et pour un moment avec la géniale Björk (quoi géniale ?! j'ai tout de même le droit d'avoir une chanteuse préférée, non ?!). Tout commence avec le clip Human behaviourqui témoigne de la singularité du travail de Gondry. Clip tout à fait délirant faisant cohabiter des ours en peluche géants avec des chasseurs, on y retrouve aussi Björk en train de dîner dans une sorte de cabane faite en carton-pâte ! Ces deux-là se sont bien trouvés : un réalisateur décalé avec une chanteuse qui l'est tout autant. Ils vont travailler encore ensemble sur de nombreux projets : Army of me, Hyperballad, Joga... L'ensemble des clips dénotent toujours d'un cachet particulier, la patte Gondry en quelque sorte. Remarquons la pertinence de son travail par un exemple, prenons Joga. Dans ce clip, Gondry parvient avec brio à embrasser en quelques minutes la foultitude des paysages islandais, de ses fjords à ses volcans. Il persiste dans un délire alternant vertiges, perte d'horizon ou encore décors enfantins... Il faut ici s'arrêter sur ce caractère « enfantin ». Si Gondry a bien quelque chose à lui c'est de se servir de l'enfance comme d'une source d'inspiration. Si beaucoup le font et en nourrissent leurs travaux, généralement le résultat en apparaît dépourvu et ce n'est qu'une rigoureuse exégèse de l'oeuvre qui permet de dire que X ou Y a puisé dans son enfance pour l'oeuvre A ou B. Chez Gondry, l'apparition de l'enfance est manifeste, elle saute aux yeux, et le plus étonnant est qu'il parvient à laisser aller cette nonchalance de l'enfance, à préserver son innocence. Enfance recueillie en sa pureté mais à laquelle le talent et le professionnalisme du réalisateur donnent son ampleur. Gondry parvient à maîtriser cette composante mais sans jamais l'étouffer.

Ce qui se révèle frappant dans ses clips, c'est la juste adéquation de l'image avec l'univers musical qu'elle illustre. A tel point que l'on pourrait presque se demander : si Björk chante ainsi, parcourt cet univers, n'est-ce pas en partie du à son travail avec ce réalisateur singulier ? Gondry a travaillé ensuite avec des artistes très variés allant des Stones au Daft Punk en passant par Iam.

Vous l'aurez compris notre homme est lié à la musique. Un de ses derniers films en date, Bloc Party,retrace un concert et son organisation. Ce film est évocateur sur le style Gondry et sur cet ajustement toujours idoine de la vidéo à la musique. En effet, le concert filmé se déroule à Brooklyn et réunit quelques grandes figures de la soul, du hip-hop (The Fugees, Kanye West, The Roots...), la caméra suit, toujours en rythme, si bien qu'on se retrouve, nous aussi, à hocher la tête en harmonie avec le public. Comment une caméra peut-elle être en rythme ? Tout simplement en laissant le beat venir, couler naturellement ; sans le forcer par l'image mais plutôt en en faisant le nouveau metteur en scène.


 

Les clips c'est bien mais ça ne dure que cinq minutes. Passons alors à ses films ! Le premier est Human Nature. Ce long-métrage est une sorte de fable ironique sur l'Humanité (pas le journal...). Un chercheur maniaque, un peu névrosé (osons !), tente de civiliser un homme resté à l'état de nature. Sa femme, quant à elle, une naturaliste avertie, prône le « laisser aller » de la nature, il en résulte un débat entre deux conceptions de l'Humanité, de ce qu'elle est, de ce qu'elle doit être. Le film pioche son ironie, voire son cynisme, lorsque l'homme, recueilli dans son innocence originelle, devient civilisé. Il est alors en proie à tous les penchants les plus bas de l'Humanité : libido, méfiance, complot. [Je tiens à ajouter que l'adjectif bas s'inscrit dans le contexte moraliste dit « classique », qu'il ne reflète en rien mon opinion personnelle qui, au contraire, affectionnent tout à fait ces trois penchants. ] Gondry nous cède alors un regard caustique et attachant sur nous tous.

Puis il y eut Eternal sunshine of the spotless mind. Film tout à fait émouvant, où deux personnes vivent un amour aussi puissant que douloureux. La jeune femme va décider alors d'effacer, grâce à une nouvelle invention, tous les souvenirs de son amour malheureux. Le jeune homme, tout à fait désespéré, décide à son tour de recourir à ce procédé, mais une mauvaise manoeuvre engage la perte de tous ses souvenirs. Alors commence une aventure au sein même de la pensée de cette homme qui va toujours lutter pour préserver ses souvenirs contre l'avancée de cette machine qui tente de les effacer. Au fil de ses souvenirs, il se rend compte qu'il est lié à cette femme de manière indéfectible et qu'il ne peut cesser de l'aimer, qu'il ne peut être privé de cet amour. Ce film est extrêmement touchant, reflétant ce que je nommerai [encore une fois je suis de plein pied dans le subjectivisme] l'Amour parfait. Nous y voyons une aventure où tout ne va pas toujours bien, où ces deux héros se brouillent, reviennent ensemble, mais où toujours, un lien les attache, sorte d'attachement fusionnel, viscéral.

Plus récemment, notre ami Michel (c'est tout de suite plus sympa que « Gondry ») nous a livré La science des rêves où encore l'amour et lié à la mémoire. Histoire d'un jeune homme qui tombe amoureux de sa voisine mais ne sachant jamais si il est dans le domaine de la réalité ou du rêve. Ainsi quel souvenir est le bon ? A-t-il fait ceci ou cela ou bien n'est-ce qu'une part de rêve ? Si bien qu'à la fin du film, nous ne savons pas très clairement ce qu'il en est de la situation réelle !


Pour finir, je ne peux que vous conseiller si vous voulez connaître un peu mieux le « travail » de cet homme, un double DVD : The Work of Michel Gondry. (à ma connaissance il n'existe pas de version francophone, mais ce n'est pas bien grave, vu l'adorable accent anglais de notre cher Michel).



En espérant de ne pas trop avoir de retours de cartons...

 

  

Commentaires

Beau travail Mister Aurélien, ça fait plaisir de découvrir pour de bon ce réalisateur bien connu, mais à qui on ne s'intéresse sans doute pas assez... Je parle surtout pour moi, bien entendu !

Ecrit par : George | 31 octobre 2006

Continue de nous envoyer d'aussi convaincants cartons!

Ecrit par : Nathalie | 31 octobre 2006

Ah, je suis heureux de voir qu'au moins deux cartons ont été bien reçus !*

Si j'ai voulu faire une petit présentation de "Mimi" c'est parce qu'il a un style novateur et si différent de ses camarades réalisateurs. Il laisse l'émotion entrer dans ses films, et ce pas par n'importe quelle porte, par la plus élégante, celle de la pudeur, de l'intimité.
Puis il y a toujours une part de narcissisme à accomplir à vouloir faire découvrir aux autres ce qu'on s'imagine être le mieux dans un domaine ;) Je n'y échappe pas !

Ecrit par : Aurélien | 31 octobre 2006

Ah mais c'est un narcissisme teinté de générosité... Du moment qu'on accepte un éventuel désaccord du destinataire. Encore heureux, que tu n'y échappes pas !

Ecrit par : George | 01 novembre 2006

Libido, méfiance, complot: sympathie pour ces trois penchants, dis-tu...
Il va vraiment falloir que je resserre les boulons idéologiques de ce blog qui commence à m'effrayer moi-même. Si ça continue, je vais sortir mon AK Taguieff 47.
Beau boulot, cher Aurélien, tout ceci est remarquable, les pellicules que tu avais tant soignées sont très réussies.
Vivement ton prochain dérapage "idéologique", sobrement intitulé (titre pressenti lundi...): "Lien charnel", je crois, à propos d'un auteur controversé...
Je note la très courtinienne formulation "foultitude", sans doute reprise suite à une séance de 3h30 sur Michel... (Foucault, pas Gondry!!!)

Plaisir, enfin, de voir citer ici-même Björk, que j'aime beaucoup. Human Behaviour, hyper ballad... j'aime beaucoup toutes ces chansons. Peut-être y vas-tu un peu fort sur la "complication de et dès l'origine", comme aurait dit Derrida, en pensant que c'est l' "univers" (comme aurait dit Raphaëlle Ricci) de Gondry qui nourrit celui de Björk...

Ecrit par : Bruno | 10 novembre 2006

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