01 novembre 2006

Case, boîte, catégories ou la revanche du contenant sur le contenu, par Nathalie


 

Au commencement, il y eut…la boîte. Pour ces quelques lignes, le Verbe attendra son tour, c’est Hésiode qui présidera à la cérémonie. La boîte donc, de Pandore s’entend, mais nul n’en imaginait d’autre.

Une conversation m’a, il y a peu, incitée à examiner la signification qu’on peut accorder au contenant, à l’objet enfermant que ce dernier soit physique, boîte ou case, ou intellectuel, catégorie, par rapport au contenu. Le territoire est miné, inconnu aussi, et s’avancer en terre de conceptualisation ne m’est pas plus naturel qu’une séance de bronzage sur herbe à un gardon. J’en appelle dès lors à ta bienveillante indulgence, Lecteur.

Le rapport contenant/contenu, hormis sa douce redondance sonore, semble aller de soi, impliquant une hiérarchie inverse de l’ordre dans lequel je les ai proposés. Le contenu est l’essence, l’objet que le contenant vient mettre en valeur tel l’ostensoir d’or et de pierreries souligne l’éclat du véritable joyau qu’est l’hostie dans la célébration eucharistique. Jusqu’ici tout paraît simple. Le contenant se place dans une relation d’étroite dépendance vis-à-vis de son contenu, il n’est qu’ajout, artefact superflu. Mais le jeu se fausse bien vite, car ce contenant, que l’esprit relègue naturellement à la seconde place, manifeste une étonnante autonomie et s’arroge sans ambages un statut largement supérieur.

Revenons donc à notre prime exemple : la boîte de Pandore. La formule elle-même exprime la victoire du contenant. Métonymie ! Me direz-vous. Reproche-t-on à Victor Hugo d’en avoir fourni le canonique exemple avec ses « voiles au loin descendant vers Harfleur » ? Loin de moi l’idée de vouloir reprocher quoi que ce soit à Victor Hugo, mais mon esprit de contradiction tend à répondre : pas seulement. Le mythe donne à la boîte un rôle qui se refuse au pur symbolisme. La boîte ne se contente pas de contenir, si l’on me pardonne cette allitération de mauvais aloi.

Pandore reçoit la maîtrise de tous les malheurs du monde. À l’instar de l’Eve biblique, elle est instigatrice de désordre dans un âge d’or masculin que la féminité et son cortège de mystères viennent bouleverser. Mais, à la différence d’Eve, Pandore n’est pas corporellement l’objet du délit. Le corps féminin comme source des malheurs, de l’asservissement, voire de l’engloutissement de l’énergie masculine est une image fort répandue. Héraclès aux pieds d’Omphale en est le plus hellène exemple puisque cette pensée – sinueuse et décousue, je te le concède, Lecteur – a été placée sous les auspices de l’aède de la Cosmogonie. Hésiode cependant y renonce. Les charmes de Pandore sont, pour une fois, innocents, nul danger niché au creux de courbes dont on soupçonne l’harmonie, les dieux grecs ayant bon goût, c’est bien connu. L’essence du malheur humain est donc extérieure. Elle possède une existence propre, brouillard de fléaux prêt à fondre sur le monde tel un nuage de moustiques sur la côte camarguaise un soir de juillet. C’est là qu’intervient la boîte qui est tout d’abord récipient. Allez donc transporter les fléaux de l’humanité entre vos doigts ! Le malheur, volatile, se répand à l’air libre, d’où le besoin d’un contenant. « Besoin », le mot est lâché, porte ouverte à toutes les fenêtres, terme insidieux qui lie structurellement le contenu, essentiel, au contenant, autoproclamé indispensable. La boîte de Pandore se définit alors en regard de ce qu’elle recèle comme la peau par rapport à l’âme. Elle contient, protège et enferme. Le rôle qu’elle acquiert est moral, éthique, puisqu’elle se pose en garde-fou, dernier rempart d’une humanité potentiellement souffrance du fait de son contenu.

Voilà comment une vulgaire pyxide se hisse au premier rang de la mémoire collective. L’inversion de perspective est patente, elle inaugure un renversement de point de vue qui accorde au contenant le pouvoir définisseur et classificatoire d’une nature auparavant immanente au contenu et immédiatement appréhensible. Prenons un exemple prosaïque. Nous avons tous, en notre âge tendre, eu l’occasion d’apercevoir, dans le placard d’une grand-tante aimante et attentionnée, la silhouette ronde et métallique d’une boîte de gâteaux au beurre. Ma madeleine de Proust avait la chaude couleur jaune de biscuits dont l’emballage déclarait l’origine danoise, détail sans intérêt mais qui leur donnait une allure exotique. Quelques années plus tard, j’avisais sur une étagère de mon garage une boîte identique à celle de mes chers biscuits. Le cœur battant et l’œil gourmand, je m’avançais, certaine d’y retrouver les délices de ma jeunesse. Vous devinez la suite. Ce fut une réserve de clous, pointes et autres résidus des velléités familiales de bricolage qui m’accueillit en soulevant le couvercle.

L’anecdote est bien futile, rapportée à si peu de distance du grand Hésiode, elle rappelle néanmoins les surprises de l’autonomisation croissante d’une catégorie aux dépens de ce qu’elle recouvre. Dans son Petit Prince, Saint-Exupéry dessine un mouton à l’enfant. Trop vieux, trop malade, le mouton est visiblement fort laid, avatar animalier des talents graphiques de l’aviateur. Vient alors l’Idée : la boîte.


 

En enfermant son mouton, Saint-Exupéry le dérobe aux yeux de l’enfant. Il lui rend le pouvoir et la liberté de l’imagination, me direz-vous. Il se débarrasse surtout d’une sollicitation, répondrai-je. Le contenant boîte rejoint la fonction définie plus haut : il absorbe la nature de l’essence contenue tout en l’évacuant. Le mouton n’a plus qu’à s’endormir et ne surtout pas se réveiller… Saint Exupéry n’a pas précisé s’il disposait dans sa boîte une réserve de fourrage pour le garder en vie.

 
 

Commentaires

Premier papier pour la "maison systar" qui se révèle être vraiment très plaisant.
A quand le prochain ?

Ecrit par : Aurélien | 01 novembre 2006

La "maison systar" est une fort bonne maison, si les maîtres de céans me réinvitent, je reviendrai.

Ecrit par : Nathalie | 02 novembre 2006

Je n'ai toujours pas compris pourquoi tu n'as pas choisi, chère Nathalie, d'illustration montrant une boîte. A part la boîte cranienne à gauche, je ne vois rien.
Tu es réinvitée quand tu le souhaites, à condition d'orthographier proprement mon nom de famille et surtout celui de Juan...
Ta propre lecture de Powys, par exemple? (simple suggestion!)

Ecrit par : Bruno | 10 novembre 2006

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