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03 novembre 2006
Sylvain Luc, l'Homme-Guitare (par François C.)

Voici un guitariste qui devrait ravir les écoutilles des amateurs de pureté sonore et de trouvaille mélodique. A l’occasion de la sortie de son nouvel album, Joko ( je ne l’ai pas encore acheté, ce qui pourtant ne saurait tarder), Sylvain Luc a donné, fin octobre, deux concerts au Petit Journal Montparnasse. Il se trouve que ce vénérable troquet est si proche de mon logis qu’il en partage presque le même paillasson : Nous n’avions donc guère d’excuse, Buddy Holy et moi, pour ne pas aller voir ce musicien hors pair que nous avions découvert grâce au Trio Sud, formé il y a maintenant six ans avec le contrebassiste Jean-Marc Jafet et le batteur André Ceccarelli.
Le 19 octobre au soir, nous étions donc assis à quelques mètres de la scène du Petit Journal, attendant avec un brin d’impatience l’entrée des musiciens. Le hasard voulut que ce fût au moment où je me décidai à aller commander des boissons – je vous laisse deviner lesquelles – que Sylvain Luc s’installât sur un tabouret, et fît vibrer, dans la salle soudain silencieuse et le long des moëlles épinières, son premier accord.
Les improvisations de Sylvain Luc sont de celles qui s’imposent à l’oreille et qui restent, au bout de quelques écoutes, comme d’ineffaçables mélodies intérieures : véritable miracle d’une création ad hoc dont le fruit s’installe peu à peu parmi les chants familiers et irremplaçables, mystérieuse alchimie de la matière sonore qui prend vie devant des Pygmalions ébahis. Peu de guitaristes ont été capables d’une telle transmutation de la ligne mélodique aléatoire en parole unique : Wes Montgomery sans doute, Biréli Lagrène parfois, Django Reinhardt évidemment… Je laisse le soin au lecteur de ne pas s’offusquer et de compléter à sa guise cette courte liste très synthétique et abitboléenne.
Je ne tardai pas, ce soir-là, à acquérir la certitude que le petit Basque était bel et bien prodigieux : il joue, littéralement, comme il respire. L’instrument n’est plus un obstacle à la libre transposition du son pensé, il l’a amadoué depuis bien longtemps, on ne sait comment : le travail seul n’aurait jamais pu aboutir à une si parfaite assimilation de la greffe. Chacun de ses gestes, d’une précision presque nonchalante, produit le son voulu. Le son, tel qu’il nous parvient, est chargé de cette volonté esthétisante. Par moments, les apprentis guitaristes que nous sommes se regardent les uns les autres, éberlués, et demandent : « Mais comment y fait ça ? Avec l’ongle ? La pulpe du doigt ? Le poignet ? Le bouton de manchette ? » On a beau savoir que ses guitares Godin sont truffées d’autant de micros que les bureaux du Watergate, on ne peut toujours pas s’empêcher d’attribuer ces modulations sonores à une maîtrise quasi magique de l’instrument.
Mais je m’égare dans des considérations guitaristiques, alors que l’intérêt profond et la véritable beauté du jeu de Sylvain Luc ne sont pas là. On peut retenir d’un reportage télévisé, disponible sur Google Vidéo, ces quelques mots qui résument parfaitement l’idée qu’il se fait de sa propre musique : « le plus important, c’est de mettre de l’âme dans ce qu’on joue ». Il y a en effet tant d’âme, dans son phrasé, qu’on ne saurait l’écouter sans la sentir. La virtuosité technique est entièrement mise au service de cette animation du son de la guitare, et ce à tout moment, chaque fois que l’occasion d’effleurer une corde se présente. « Une corde » : j’écris cela par commodité, car il n’y a pas, à la surface de l’instrument, un millimètre carré qu’il ne mette à contribution pour exprimer sa créativité rythmique, harmonique ou mélodique. Je vous laisse en juger par vous-même en écoutant un extrait d’ « Eraldi », une de ses compositions, tirée de l’album Trio Sud (Avec l'aimable autorisation de Francis Dreyfus Music).
La personnalité musicale de Sylvain Luc, aisément repérable, était enrichie ce soir-là par l’apport de musiciens « invités », au nombre desquels on comptait l’harmoniciste Olivier Ker Ourio, le violoncelliste Eric Longsworth, le percussionniste Keyvan Chemirani, et le célèbre Michel Portal à la clarinette. Jacky Terrasson, absent, fut remplacé au pied levé par un excellent pianiste dont je n’ai pas saisi le nom. Tous ces musiciens, qui se succédèrent sur scène aux côtés du guitariste, soutenus la plupart du temps par un bon duo basse-batterie (également anonyme ici), nous ont régalé par la variété de leur répertoire, la qualité de leurs improvisations et leur belle entente mutuelle, qui conférait au concert des airs d’apéro musical, ce qui n’était pas pour nous déplaire.
C’est donc avec enthousiasme que je vous invite à découvrir – ou à redécouvrir – ce guitariste hors du commun. Quelques liens :
http://video.google.fr/videoplay?docid=295920081682589863... : une présentation sous forme de reportage, intitulée « Le petit géant », composé de petites interviews et d’extraits de concerts. http://video.google.fr/videoplay?docid=-51941078344635177... : Live à Marciac, en 2000, avec Biréli Lagrène : la vidéo est d’assez bonne qualité.http://video.google.fr/videoplay?docid=823555790523454933... : Autre live, « Sweet Marciac », avec Biréli Lagrène, Christian Escoudé et Philippe Catherine. La qualité de l’image et du son est moins bonne.
http://www.dreyfusrecords.com/discs_ns.php?a=28&l=1 : Le site officiel de Sylvain Luc, avec une biographie et une discographie complètes.
10:40 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note

Commentaires
Parfait, cet article.
Ta perspective sur la musique y est très proche de ce que Dantec explique dans Grande Jonction sur la guitare. Quand les grands esprits se rencontrent...
Ce devait être une fort belle soirée, à l'évidence.
A Blois, je regarderai les liens vidéo tranquillement.
Bruno
Ecrit par : Bruno | 10 novembre 2006
Merci Bruno pour ce sympathique commentaire.
J'ai fait hier l'acquisition de l'album Joko, je n'y tenais plus !
Bel album qui rappelle tout à fait le concert auquel nous avons assisté, PE et moi.
Mais du coup, une question me turlupine : que dit Dantec à propos de la guitare, exactement ?
Car, honte à moi, je n'ai pas lu Grande Jonction.
Quant aux liens vidéos, le premier, que je te conseille plus particulièrement si tu veux avoir une vue à peu près complète sur le bonhomme, est téléchargeable - les autres aussi d'ailleurs... Mais le plus récent date d'il y a quatre ou cinq ans.
A biental,
Franc Suisse.
Ecrit par : François | 10 novembre 2006
Puis-je te renvoyer à mon texte intitulé: Nietzschean Rock n roll, cher François? J'y évoque le lien entre l'homme et sa gratte. L'idée est que l'originalité provient du type de rapport physique que le guitariste crée avec sa guitare électrique. Tout cela est question d'une maîtrise acquise qui deviendrait une habitude seconde, si tu veux. De l'acquis qui jouerait à se faire passer pour de l'inné ou du naturel. Ma conception de l'art, d'ailleurs...
Il n'est pas honteux de n'avoir pas eu le temps de lire GJ quand on prépare une agrégation, et qu'on a lu Villa Vortex l'an dernier. Tu ne saurais être soupçonné de mauvaise volonté dantecquophobe.
A très biental,
Pruneau Dasein
Ecrit par : Bruno Gaultier | 10 novembre 2006
Ah oui c'est vrai, je n'avais pas lu cet article... Je m'en vais le faire de ce pas, tout ceci m'a l'air fort intéressant.
Je te passerai mes CD de Sylvain, ça te plaira peut-être, du coup !
A mercredi peut-être (Logarithm's Private Birthday Party)...
Franc Suisse.
Ecrit par : François | 12 novembre 2006
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