17 novembre 2006
Les Bienveillantes, de Jonathan Littell, 1

« Ce dernier moment, qui effacera d’un seul trait toute votre vie, s’ira perdre lui-même, avec tout le reste, dans ce grand gouffre du néant. Il n’y aura plus sur la terre aucun vestige de ce que nous sommes : la chair changera de nature ; le corps prendra un a utre nom ; même celui de cadavre ne demeurera pas longtemps. « Il deviendra, dit Tertullien, un je-ne-sais-quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue. » »
Bossuet, cité dans Les Bienveillantes, de Jonathan Littell, p. 177-178.
Parvenu au terme du premier tiers du roman de Jonathan Littell, Les Bienveillantes, tout juste récompensé par le grand prix de l’Académie Française et par le prix Goncourt, j’ai plaisir à tenter de proposer quelques remarques introductives, et quelques premières hypothèses de lecture, sur ce grand livre. On pourra longuement discuter de la pertinence de l’entreprise de Littell, discuter, avec ou contre Claude Lanzmann, sur la pertinence de l’approche narrative appliquée à la Shoah. On pourra, si l’on n’a que cela à faire pour tromper le morne ennui du Paris littéraire, ricaner de la langue de Littell (on lui a reproché de mal écrire, de faire des fautes de français... voire de n’avoir pas écrit lui-même son livre), on pourra grimper sans relâche au sommet de sa petite tour d’innocence pour ne plus jamais avoir le courage de regarder les horreurs passées et en laisser d’autres se préparer tranquillement, dès lors... On pourra, enfin, tenter de rabattre la hauteur de la littérature, puisqu’avec Littell il est question d’une telle hauteur littéraire, sur toutes les petites questions plates, fades, qui n’ont pour seule fonction que d’asphyxier les grands livres.
Il sera bien plus délicat, et bien plus risqué, de commencer par ouvrir le livre, et d’avouer qu’il est impossible de lire ce livre, c’est-à-dire de le lire bien, à la vitesse à laquelle ses défenseurs comme ses contempteurs l’ont lu jusqu’à présent. Ce livre réclame ses heures, patientes, courageuses, fastidieuses car nul n’est tenu de supporter sans ciller les puissantes évocations de massacres perpétrés par les SS, et ce livre mérite que l’on s’attarde aussi sur les questions métaphysiques qu’il pose, à sa manière.
Max Aue, ancien officier nazi devenu industriel dans la dentelle, père de famille, en proie à des problèmes de constipation chronique, entreprend de raconter son passé d’officier SS, sa participation aux campagnes militaires, aux épurations ethniques, aux massacres, et les mille et un détails de sa vie, ses expériences homosexuelles, ses amitiés, et les moments de sa vie qui résistèrent à l’inhumanité de sa fonction et de ses actes. Voilà ce qui d’emblée interpelle : Aue n’est pas inhumain, Aue revendique son appartenance maintenue, par-delà tout jugement moral rétrospectif, à l’humanité, ce qui motive cet incipit sans âge, qui semble avoir été déjà mille fois entendu, mais sonne aussi sur un ton nouveau :
« Frères humains, laissez-moi vous raconter comment ça s’est passé. On n’est pas votre frère, rétorquerez-vous, et on ne veut pas le savoir. Et c’est bien vrai qu’il s’agit d’une sombre histoire, mais édifiante aussi, un véritable conte moral, je vous l’assure. »[1]
C’est l’une des grandes thèses du roman, c’est ce par quoi Littell veut d’emblée placer le propos non pas dans l’analyse psychologique d’un meurtrier, mais dans une anthropologie d’un type nouveau : la solidarité entre les hommes est un fait, et non une opinion philanthropique. Dans les situations extrêmes, souvenons-nous pour appuyer Littell de l’instituteur dans le Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas de Kertèsz, certains actes ont lieu qui laissent penser qu’on ne peut jamais diagnostiquer un pur déni d’humanité. Il n’y a pas à déclarer l’homme absent de la barbarie : l’homme demeure homme, même en se comportant en barbare :
« Si les terribles massacres de l’Est prouvent une chose, c’est bien, paradoxalement l’affreuse, l’inaltérable solidarité de l’humanité. Aussi brutalisés et accoutumés fussent-ils, aucun de nos hommes ne pouvait tuer une femme juive sans songer à sa femme, sa soeur ou sa mère, ne pouvait tuer un enfant juif sans voir ses propres enfants devant lui dans la fosse. Leurs réactions, leur violence, leur alcoolisme, les dépressions nerveuses, les suicides, ma propre tristesse, tout cela démontrait que l’autre existe, existe en tant qu’autre, en tant qu’humain, et qu’aucune volonté, aucune idéologie, aucune quantité de bêtise et d’alcool ne peut rompre ce lien, ténu mais indestructible. Cela est un fait, et non une opinion. »[2]
Il faut prendre la mesure de ce parti pris de Littell, anti-sartrien au possible, puisque l’essence demeure par-delà chaque choix de l’existence, et comprendre alors que c’est sur cette thèse que se bâtiront les introspections métaphysiques de Max Aue. Sans cette thèse, et en postulant, donc, que l’histoire des SS est une forme de barbarie, aucun discours ne serait possible. Analyse-t-on une psychologie barbare, si celle-ci n’est pas aussi comprise comme humaine ? Demande-t-on à un animal pourquoi il tue ? La réponse est clairement négative, il n’y a d’analyse du Mal et de la violence de masse, que si Mal et violence sont encore perçus comme humains, malgré tout le dégoût que cette idée peut susciter. A quoi bon une métaphysique du meurtre animal ? A quoi bon, même, cette démarche autobiographique du personnage de Littell, si celui-ci n’avait agi qu’en animal, voire en-deçà de tout comportement animal ?
Reconnaître l’humanité du Mal – ce qui n’est pas la même chose qu’en affirmer la « banalité », déduite par Hannah Arendt du mode de fonctionnement psychologique d’Eichmann, mécanique, planificateur et surtout aveugle et insensibilisé à l’homme défini comme être doué d’une inentamable dignité – n’est pas pour autant en affirmer la pleine intelligibilité. Les trois cents premières pages laissent penser, à cet égard, que Littell ne croit pas plus à l’inhumanité du nazisme qu’il ne croit à la possibilité d’une théodicée pour les temps barbares. Ce que Max Aue ne cesse d’approcher, ce n’est pas le Mal lui-même, ce n’est pas non plus l’ultime secret de sa propre psychologie, mais une série de grands phénomènes d’ordre métaphysique qui se trouvent répétés, approximés, déployés au fil des pages. L’approche de la mort, l’expérience d’espaces entre la vie et la mort, l’affrontement de mythes immémoriaux à des mythes futuristes, l’énigme de l’origine contre le vertige de l’eschatologie, et la quête de l’absolu sont les grands thèmes marquants de la Toccata et des Allemandes I et II qui constituent les deux premiers moments du roman.
Ce que révèle la mise à plat des différentes interrogations de Max Aue, noyées dans la gangue de récits de massacres interminables qui constituent le tissu du roman, son décor d’ombre, c’est tout simplement que ces thèmes métaphysiques sont ceux d’un homme cultivé maîtrisant les grands auteurs légués par la tradition de pensée philosophique et historique. Le roman place le lecteur face à la crise d’un humanisme qui avait perdu sa force éthique mais conservait son goût des grands questionnements sur le sens terminal de toutes choses. Le savoir théorique privé du sens originel qu’il devait permettre de procurer à l’homme : c’était le diagnostic de Husserl dans la Krisis sur le moment critique civilisationnel et/car d’abord scientifique qui était celui des années 1930 :
« La façon exclusive dont la vision globale du Monde qui est celle de l’homme moderne s’est laissée, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, déterminer et aveugler par les sciences positives et par la « prosperity » qu’on leur devait, signifiait que l’on se détournait avec indifférence des questions qui pour une humanité authentique sont les questions décisives.[...] Dans la détresse de notre vie, - c’est ce que nous entendons partout – cette science n’a rien à nous dire. Les questions qu’elle exclut par principe sont précisément les questions qui sont les plus brûlantes à notre époque malheureuse pour une humanité abandonnée aux bouleversements du destin : ce sont les questions qui portent sur le sens ou sur l’absence de sens de toute cette existence humaine. »[3] (Je souligne)
Perte de la force de l’éthique, perte de la soif de sens, adoption d’une attitude d’indifférence face aux plus grandes questions : telle est la forme du désir de savoir en temps de crise. On ne peut alors qu’être stupéfait de constater que Littell permet à son personnage Max Aue de toucher du doigt ce diagnostic husserlien. Mais il sera infléchi : il ne s’agit pas d’indifférence, d’une neutralité affective face aux phénomènes, de ce détachement garant de l’objectivité de la science. Il ne s’agit plus d’indifférence, mais d’un nouveau désir, morbide, de la pure contemplation, du désir de voir la mort, le processus du trépas des victimes. Ce désir de mort, qui est en fait la forme pervertie du désir de savoir, de connaître, sera plus qu’une indifférence amorale et, en ce cas précis, immorale, il sera perversité morbide d’un savoir ne visant plus que le cru, le prostitué, l’impudeur même :
« En feuilletant mon Platon, j’avais retrouvé le passage de La République auquel m’avait fait songer ma réaction devant les cadavres de la forteresse de Lutsk : Léonte, fils d’Aglaion, remontait du Pirée par le côté extérieur du mur Nord, lorsqu’il vit des corps morts couchés près du bourreau ; et il conçut un désir de les regarder, et en même temps ressentit du dégoût à cette pensée, et voulut se détourner. Il lutta ainsi avec lui-même et plaça sa main sur les yeux, mais à la fin, il succomba à son désir et, s’écarquillant les yeux avec les doigts, il courut vers les corps, disant : « Voilà, soyez maudits, repaissez-vous de ce joli spectacle ! » A vrai dire les soldats semblaient rarement éprouver l’angoisse de Léonte, seulement son désir, et ce devait être cela qui dérangeait la hiérarchie, l’idée que les hommes pussent prendre du plaisir à ces actions. »[4]
Les soldats prennent des photos des exécutions de civils qu’ils sont amenés à perpétrer lors de l’invasion et de la pacification des territoires de l’Est : ce qui est traqué, c’est le purement visible, la chair dans ses soubresauts, sans ses agonies, dans ses sanguinolences. La barbarie devient au fond le plaisir de voir la chair en convulsion, et de réduire le monde et l’existence entiers à ce pathétique spectacle de pendaisons, de balles dans la nuque, de fusillades.
Telle n’est pas pourtant l’aspiration la plus profonde de Max Aue, et, on pouvait dès l’ouverture de la Toccata s’en douter, c’est à un personnage SS mais irréductible à cette condition du SS moyen que le lecteur aura affaire. Aue manifestera à l’occasion de l’enquête anthropologico-biologico-linguistique menée sur les Bergjuden des qualités de compréhension et de synthèse de faits historiques et socioloiques remarquables, et ses lectures (la grande philosophie, Lermontov, etc.) témoignent en lui d’un tempérament aristocratique. Aue est l’exception SS par laquelle Littell ne fera pas seulement le portrait type du SS, mais ira extrêmement loin dans l’exploration d’un personnage incarné, donc singulier et contingent, d’une époque de l’histoire, confronté à des forces qui le dépassent. Dans les premières centaines de pages, il ne s’agit pas d’introspection à valeur d’exemple, d’un personnage qui aurait pu exister. Il s’agit bien plutôt, à mon sens, d’une fiction métaphysique, d’un personnage qui concentrerait des forces transcendantes en lui et les laisserait jouer à travers son corps, au fil de son existence. Le désir homosexuel, la quête de l’absolu, la mystérieuse maladie qui l’oblige à vomir ses repas vespéraux alors même qu’il parvient à supporter en journée des exécutions d’une sauvagerie sans borne (à une exception près, d’ailleurs, où il tend à faire l’expérience de la liberté absolue du refus de tuer facilement), les hiérarchies qui le poussent à changer de lieu d’intervention et de fonction, l’amitié de Thomas, autre officier SS, et de Voss, spécialiste des langues caucasiennes, les rêves où revient comme un anti-leitmotiv l’image de la défécation inarrêtable et indéfinie, les quelques gestes de pitié, voire de noblesse d’âme dont Aue peut parfois faire preuve : toutes ces passions font du narrateur des Bienveillantes le point où viennent confluer les grandes énergies métaphysiques auxquelles tout homme pourrait un jour être amené à se confronter.
Est-il alors question de vraisemblance psychologique, de restitution conjecturale d’un psychisme qui aurait pu, historiquement et rigoureusement parlant, exister ? Je crois que la question peut se poser, puisque dans tout roman où figure un personnage inscrit dans l’Histoire, une telle question est sensée, mais je la croirais volontiers secondaire par rapport au plan métaphysique sur lequel se joue l’intrigue d’ensemble.
[1] Les Bienveillantes, Jonathan Littell, Gallimard, 2006, p. 11.
[2] Ibid, p. 142.
[3] E. Husserl, La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, Gallimard, Tel, traduction G. Granel, p. 10.
[4] Jonathan Littell, Les Bienveillantes, Gallimard 2006, p. 97.
03:25 Publié dans Littératures | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, critique littéraire, Mal, nihilisme, judaïsme, roman
Commentaires
La banalité du mal, chez Arendt, c'est aussi et surtout le mal administré, le mal comme découlant non pas d'Eichmann mais de la bureaucratie ; c'est le mal comme nor-mal, comme résultat logique d'une absurdité bureaucratique où tout perd sens, où l'impersonnalité de l'ordre hiérarchique ne demande qu'à être exécuté, jamais compris ; le mal dans sa banalité, c'est le mal dans son anonymat. Et c'est pour ça que l'on a tant hurlé après Arendt ; son ouvrage, d'une certaine manière, ne faisait d'Eichmann qu'un rouage, fût-il majeur, de l'immense monstre froid bureaucratique, et donc déculpabilisait l'homme, le nazi, le monstre qui n'était plus tout à fait monstre ; un monstre subalterne, en somme...
Ecrit par : Gai Luron | 19 novembre 2006
Nous sommes bien d'accord sur tout cela.
Passage qui m'avait beaucoup tourmenté: quand Arendt montrait que la lecture de Kant par Eichmann ne comportait pas de contresens, mais était mal appliquée... toujours ce même problème du passage de l'impératif catégorique à la détermination de maximes de la volonté plus concrètes et valables... Toujours ces "mains pure, mais pas de mains"... Arf, et dire que je fus jeune kantien fasciné par la morale du chinois de Königsberg...
Ecrit par : Bruno | 19 novembre 2006
Eh eh eh, tu t'en tires plutôt pas mal finalement!
Ecrit par : Elise | 19 novembre 2006
Je crois avoir repéré une petite coquille :
"dans ses soubresauts, sans ses agonies, dans ses sanguinolences."
"...,Dans ses agonies,.." plutôt non?
Pas la peine d'afficher ce commentaire...
En tout cas, je lirai la suite.
Ecrit par : cedric | 28 novembre 2006
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