17 novembre 2006

Les Bienveillantes, de Jonathan Littell, 3

Au fil du roman, à travers les nombreuses scènes de mise à mort, Max Aue approfondit les conclusions de la petite thanatologie qu’il élabore pour lui-même. L’une des conclusions les plus tenaces et les plus répétées consiste à reconnaître que l’instant de la mort véritable n’est pas palpable ni discernable. On ne voit jamais que l’agonie ou le cadavre, mais non le pur instant où la personne meurt réellement. La chose paraît d’ailleurs bien plus rassurante ainsi : la mort une fois advenue perd de sa puissance d’épouvante, comme Aue et le docteur Hohenegg le constatent en discutant[1].

On croirait néanmoins à tort qu’Aue soit nazi en raison de cette fascination pour l’instant du trépas. Aue n’est pas un idéologue, c'est un juriste de formation qui trouve, dans l’Allemagne en voie de nazification, un travail dans la SS et devient peu à peu officier SS. Aue est lui-même malade face au spectacle des massacres. Mais comme nous l’avons dit, il ne s’agit pas là d’un portrait psychologique qui voudrait faire le jour sur la totalité des motivations et des émotions d’un bourreau, mais une exploration d’une possibilité métaphysique inédite qui aurait très bien pu s’incarner dans les circonstances du génocide perpétré lors de la seconde guerre mondiale. Le questionnement philosophique, quoique freiné par la pensée de type aphoristique, n’est cependant jamais totalement abandonné, et resurgit au fil des rencontres, notamment celle de Voss, le spécialiste des langues d’Europe de l’Est et du Caucase. Lorsque de nouveau la pensée, de façon salutaire, peut s’adosser sur la science la plus honnête et la plus rigoureuse, ici représentée par Voss, elle renaît, et l’enquête sur l’origine absolue de l’humain redevient pertinente, c'est-à-dire qu’elle retrouve les plus grands geste théoriques inventés par l’Occident philosophique : la confrontation du monde à la raison humaine, et l’auto-critique, au sens d’une revisitation prudente et discriminante de ce qui demeure valide dans la traditionalité dont on hérite.

C'est dans cette perspective que Voss, contre les théories officiellement acceptées par les nazis, propose une énergique et remarquable critique du fantasme de l’originarité pure de l’allemand par rapport aux autres langues :

« Originel, c'est plus un phantasme, une prétention psychologique ou politique qu’un concept scientifique. […] Et toute notre idéologie raciale et völkisch actuelle, d’une certaine manière, s’est érigée sur ces très anciennes prétentions allemandes.»[2]

Le personnage d’Aue est marqué par cette origine inassignable. Il la ressent, la retrouve, la perçoit au fil de ses pérégrinations. Pour achever de raconter la disparition mystérieuse de son père parti rejoindre son frère, le narrateur en vient à montrer la structure d’éclatement centrifuge permanent qui est la sienne et qui le mène à enquêter sur la mort, mais aussi à raconter toute sa vie :

« […] c'est ma mère, un jour, qui m’a expliqué cela, et je n’ai jamais pu confirmer ses dires, ni retrouver ce frère qui pourtant a bien existé. Je ne racontai pas tout cela à Partenau : mais à vous, je le raconte. »[3]

L’homme vient d’un gouffre, et s’en va vers un gouffre. C'est cette vérité que Littell entendait explorer, lui qui a déclaré récemment à la presse : « Un livre est une expérience. Un écrivain pose des questions en essayant d’avancer dans le noir. Non pas vers la lumière, mais en allant encore plus loin dans le noir, pour arriver dans un noir encore plus noir que le noir de départ. On n’est très certainement pas dans la création d’un objet préconçu. »[4]

D’un gouffre à l’autre, le mythe a toujours pris en charge l’éloignement dernier, que ce soit dans les mythes de l’immémorial, des origines absolues, avec les cosmogonies et les mythologies, ou au contraire, par l’eschatologie, en décrivant les fins dernières de l’histoire. En Aue se joue l’affrontement des mythes du primordial aux mythes millénaristes futurocentrés. Cet affrontement lui-même ne saurait rendre compte à lui seul de l’expérience de bourreau, que Littell a voulue centrale dans le roman, mais il sera raconté dans Les Bienveillantes en empruntant une parole autre que le discours scientifico-historique. Littell prend alors en charge, par cette enquête sur les racines mythiques ou mythologisantes de la pensée nazie, l’une des grandes questions face auxquelles les historiens ne donnent pas encore d’informations suffisantes : la motivation du bourreau :

« La question du bourreau est la grande question soulevée par les historiens de la Shoah depuis quinze ans. La seule question qui reste est la motivation des bourreaux. Il me semble après avoir lu les travaux des grands chercheurs qu’ils arrivent à un mur. C'est très visible chez Christopher Browning. Il arrive à une liste de motivations potentielles sans pouvoir arbitrer entre elles. Certains mettent davantage l’accent sur l’antisémitisme, d’autres sur l’idéologie. Mais au fond, on ne sait pas. La raison est simple. L’historien travaille avec des documents, et donc avec des paroles de bourreaux qui sont une aporie. A partir de là, comment construire un discours ? »[5]

Avec Max Aue transparaît assez peu l’idéologie millénariste des nazis, puisque celle-ci est sans cesse biaisée, voire contredite, par la démarche de réflexion solitaire et par la rencontre de Voss. L’un des épisodes les plus marquants de ce premier tiers du livre dont nous parlons est d’ailleurs le moment où Aue se laisse commander par un vieillard juif, Nahum ben Ibrahim, qui lui intime de l’exécuter dans l’endroit qu’il lui indiquera. L’empire de mille ans, l’espace vital, le troisième Reich semblent alors vaciller face à la foi d’un homme qui affirme avoir cent vingt ans, et se souvenir de tout ce qui a précédé sa naissance, puisque l’ange ne lui a pas scellé les lèvres, ce qui, dans la tradition judaïque, signifie l’oubli de la vie pré-natale. Et le vieillard de citer le Livre de la création de l’enfant, dans les Petits Midr       aschim :

« Et lorsque vient le moment où il [c'est-à-dire : l’enfant] doit venir au monde, l’ange se présente devant lui et lui dit : Sors, car le moment est venu de ton apparition au monde. Et l’esprit de l’enfant répond : J’ai déjà dit devant celui qui fut là que je suis satisfait du monde dans lequel j’ai vécu. Et l’ange lui répond : Le monde dans lequel je t’amène est beau. Et ensuite : Malgré toi, tu as été formé dans le corps de ta mère, et malgré toi, tu es né pour venir au monde. Aussitôt l’enfant se met à pleurer. Et pourquoi pleure-t-il ? A cause du monde dans lequel il avait vécu et qu’il est obligé de quitter. Et dès qu’il est sorti, l’ange lui donne un coup sur le nez et éteint la lumière au-dessus de sa tête, il fait sortir l’enfant malgré lui et l’enfant oublie tout ce qu’il a vu. Et dès qu’il sort, il commence à pleurer. Ce coup sur le nez dont parle le livre, c'est cela : l’ange scelle les lèvres de l’enfant et ce sceau laisse une marque. [qui est le petit creux au milieu de la lèvre] »[6]

N’ayant pas oublié ce qui s’était passé bien avant sa naissance, le vieillard sait où il va mourir et où il sera enterré, et accomplit lui-même cette prophétie en venant voir Max Aue pour lui donner des ordres. Face à ce qui précède la vie, le Juif et le nazi obéissent tous deux. Bien des commentaires pourraient être proposés, sur le fait qu’en un certain sens, c'est le Juif qui, choisissant le moment de sa mort et demandant au nazi de l’exécuter, est finalement le véritable homme invincible, sur le fait aussi qu’ici le bourreau et sa victime retrouvent une part d’humanité commune dans le devoir à accomplir, sur l’évocation inévitable que la tombe creusée sur l’esplanade d’où l’on voit tout le Caucase rappelle la tombe creusée là-haut, dans le ciel, où l’on n’est pas à l’étroit, du Todesfuge de Paul Celan…

Comme lors de l’enquête portant sur l’origine des Bergjuden, de ces hommes convertis au judaïsme dont les nazis ne savent pas dire s’ils sont racialement juifs et à ce titre doivent ou non être exterminés, la force nazie, cette force qui réclamait à ses hommes de résister à la « tentation d’être humain » et de se convaincre que « Führerworte haben Gesetzeskraft »[7], trouve dans certains niveaux de spiritualité sans âge sa limite, à peu près au moment où l’offensive allemande commence à être freinée voire vaincue sur le front Est, comme si une secrète correspondance se tissait entre la défaite spirituelle du nazisme et sa défaite militaire et géo-stratégique. Ce genre de correspondances, si elles ne relèvent pas de l’objectif, et si elles ne recèlent pas de rapport causal entre elles, si donc elles n’ont pas leur place dans le discours de l’historien, trouveront parfaitement leur place dans une fiction, un ordre de vérité ayant sa propre pertinence. Dans le roman, le moment où le nazisme rencontre une civilisation, ici incarnée par ce vieillard stupéfiant de courage et d’une foi inébranlable, coïncide, comme par une sorte d’homothétie ou de métaphore, avec le moment où la force rencontre une force plus grande encore, sur le front russe.

Littell n’utilise pas la forme romanesque pour exprimer son interprétation personnelle du génocide, et du fait même qu’il ne parle pas en historien mais bien en romancier, absolument aucune des critiques qui lui ont été adressées dans les médias ne porte ni ne saurait porter ; il convient bien plutôt d’évaluer dans quelle mesure le courage de parler du génocide pourrait déboucher sur une forme nouvelle de roman, voire de langue. Si l’on veut bien prendre la mesure du fait que le roman ne se laisse pas dévorer par le discours, il faut repenser, de manière urgente dans le cas de ces Bienveillantes, le type de correspondances que le roman permet d’établir, par jeux d’images, par hypothèses fictionnelles sur les potentialités psychologiques et métaphysiques de certains personnages. Peu importe de savoir si les nazis ont eu l’occasion de s’intéresser de près à la spiritualité de ces Juifs qu’ils ont voulu exterminer jusqu’au dernier ; ce qui compte, c'est la possibilité qui est donnée par le roman de confronter la force barbare et sans entrave à la force d’un esprit qui incarne la spiritualité et la traditionalité d’une civilisation qui n’a pas encore abdiqué son humanité. Ce qui compte, c'est cette approche de la mort, c'est cette exploration des inconsciences, des flottements entre la vie et la mort sur lesquelles nulle lumière ne sera sans doute jamais définitivement faite, ce qui compte enfin c'est que puisse progresser la littérature elle-même par ce livre immense.

En relevant ce défi, Littell adopte une langue dont on lui reprocha les anglicismes, l’inélégance, l’incorrection… en vain. Cela ne trompera personne : Littell sait écrire, Littell a su trouver la langue à la fois orale et intellectuelle, calme et parfois tourmentée, qui correspondait à son personnage, et à son ambition. Ainsi se déploient parfois des paysages d’une beauté inhumaine, une parole qui semble vouloir se purifier de tout sentiment humain, qui semble désirer une minéralité apaisante, sans y parvenir toutefois :

« Le soir tombait. Un givre épais recouvrait tout : les branches tordues des arbres, les fils et les poteaux des clôtures, l’herbe drue, la terre des champs presque nus. C'était comme un monde d’horribles formes blanches, angoissantes, féeriques, un univers cristallin d’où la vie semblait bannie. Je regardai les montagnes : le vaste mur bleu barrait l’horizon, gardien d’un autre monde, caché celui-là. Le soleil, du côté de l’Abkhazie sans doute, tombait derrière les crêtes, mais sa lumière venait encore effleurer les sommets, posant sur la neige de somptueuses et délicates lueurs roses, jaunes, orange, fuschia, qui couraient délicatement d’un pic à l’autre. C'était d’une beauté cruelle, à vous ravir le souffle, presque humaine mais en même temps au-delà de tout souci humain. Petit à petit, là-bas derrière, la mer engloutissait le soleil, et les couleurs s’éteignaient une à une, laissant la neige bleue, puis d’un gris-blanc qui luisait tranquillement dans la nuit. Les arbres incrustés de givre apparaissaient dans les cônes de nos phares comme des créatures en plein mouvement. J’aurais pu me croire passé de l’autre côté, dans ce pays que connaissent bien les enfants, d’où l’on ne revient pas. »[8]


 


[1] Ibid, p. 177.

[2] Ibid, p. 252-253. On lira avec profit la petite démonstration du personnage de Voss sur la langue allemande.

[3] Ibid, p. 182.

[4] Le Monde des Livres, édition du 16 novembre 2006 : « Il faudra du temps pour expliquer ce succès ».

[5] Le Monde des Livres, 16 novembre 2006.

[6] J. Littell, Les Bienveillantes, p. 262-263.

[7] Ibid, p. 100. « Les paroles du Führer ont force de loi. »

[8] Ibid, p. 310.

Commentaires

On dirait du Jankélévitch le coup de la mort qu'on ne voit jamais ; on en reste toujours au presque rien temporel qui précède, à l'infinitésimal qui sépare la vie de la mort.

Ecrit par : Gai Luron | 19 novembre 2006

Merci Gai Luron, ton commentaire montre qu'une approche philosophique du bouquin pourrait bien avoir quelque pertinence... Je me sens conforté dans mon idée de prendre ce livre au sérieux, et non de le lire seulement comme une monstruosité littéraire.
Husserl, Jankélévitch, Platon... A qui le tour?

Ecrit par : Bruno | 19 novembre 2006

Bonjour,
je découvre votre blog avec ghrand plaisir. Je fais moi aussi une chronique sur les Bienveillantes car il me semble impossible et vain d'évoquer en quelques lignes ce roman qui pose de nombreux problèmes et soulève des questions d'ordre philosophique, métaphysique, linguistique.
Je suis d'accord avec vous, Max Aue n'est pas un simple executant S.S. Il ne supporte pas le spectacle des exécutions nazies au point qu'il fait des cauchemars et se vide régulièrement.
Votre billet est vraiment très intéressant, je reviendrai donc régulièrement.

Au plaisir de vous relire

Ecrit par : Anne-Sophie | 20 novembre 2006

Le cas Aue est passionnant à disséquer: les moments cruciaux ne sont pas (au moins dans les 300 premières pages) abordés du point de vue psychologique. Ou du moins: on en apprend toujours moins de ce côté-là qu'on ne souhaiterait. La lumière n'est pas faite. C'est ce qui a justifié mon hypothèse qui consiste à voir en Aue le carrefour ou la scène où se croisent des forces métaphysiques (désir, idéologie, haine, esthétique, mythe).
Merci pour le compliment!

Ecrit par : Bruno | 22 novembre 2006

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