« Les Bienveillantes, de Jonathan Littell, 3 | Page d'accueil | Internet: l'avènement de l'agir connificationnel? (2) »

19 novembre 2006

Internet: l'avènement de l'agir connificationnel? (1)

                                         

Jürgen Habermas a développé, tout au long de son parcours philosophique, une passionnante théorie de l’ « agir communicationnel ». Celle-ci s’enracine dans une méditation sur la constitution de la subjectivité humaine : à quelles conditions l’homme est-il, ou devient-il, un sujet capable de penser, de parler et d’agir ? Rappelons les grands arguments et la thèse forte de cette théorie.

Tout part du repérage de cercles logiques et d’inconséquences dans les conceptions kantiennes de l’impératif catégorique d’une part, de la genèse de la subjectivité d’autre part. Pour Kant, au fond, nous dit Habermas, le sujet est solitaire, et il est soit auto-engendré, soit pré-donné depuis sa naissance. Voilà un sujet qui, au plus profond de soi-même, serait capable de trouver seul la loi universelle à laquelle la maxime de sa volonté doit se conformer. Voilà aussi un sujet qui saurait parler seul, et pour qui la rencontre d’un autre sujet, la situation d’intersubjectivité autrement dit, serait seconde.

Selon Habermas, cela n’est pas possible. Il n’y a au début qu’un simple locuteur qui prend place dans un schéma de communication avec d’autres locuteurs. Et ce n’est que par, grâce à cette situation de communication intersubjective, que le locuteur pourra exister comme tel, se constituer comme un sujet. Prendre place dans cette communication intersubjective relèvera alors de ce que Habermas nomme la « pragmatique universelle ». L’homme n’est d’abord que l’unité de fonctionnement d’une communauté d’interlocuteurs qui l’excède. Cela se justifie et se comprend par le fait qu’un individu isolé est incapable d’instituer des règles par lui seul et pour lui seul, que ce soit pour parler ou pour se déterminer, il est incapable d’édicter par lui-même des règles qu’il pourrait suivre utilement. Ces règles permettant la parole, c'est dans une communauté d’utilisateurs de celles-ci que le sujet pourra les trouver.

Passons sur le fait que cela pose la problématique question du premier homme à avoir parlé selon des règles (comment a-t-il fait ?), et retenons que la communication, pour Habermas, est essentielle à la constitution de l’individualité et de la capacité de s’exprimer et d’agir.

Dire cela, c'est d’emblée jouer le jeu d’un certain optimisme, pour ne pas dire angélisme, ou encore naïveté, ce que Jürgen Habermas, avec une grande honnêteté intellectuelle, reconnaît d’ailleurs dans Le « concept » du 11 septembre[1], lorsqu’il en vient à tenter de penser l’échec communicationnel[2] qui est survenu entre les terroristes et l’ « Occident ». Car il faut alors déduire de ce qui vient d’être dit que la rationalité se constitue toujours au sein d’un débat qui permet donc aux individus de s’améliorer. Un tel débat est la définition de la démocratie proposée par Habermas.

Au fond, dès que nous communiquons, nous nous engageons tacitement, pour peu que soit en vue une véritable communication (mais que seront alors les types de dialogues qui ne respecteront pas ces présupposés, et vers quoi mèneront-ils ?), à permettre au dialogue de progresser selon une libre et honnête argumentation jusqu’au moment où le meilleur argument l’emportera. Toute communication a son telos, a sa progression vers un point ultime où triompherait l’argument le meilleur, et donc, convenons-en, la raison elle-même. C'est par la communication que ne cesse de se bâtir une « rationalité résiduelle » qui prendra place au cœur de notre quotidien.

Ce schéma communicationnel est la forme concrète que prend le grand et beau mot de « démocratie », et Habermas le définit comme opposé à ce qu’il appelle le « système », ou les impératifs systémiques qui obéissent toujours non pas à l’idée d’un progrès de la rationalité, mais à une stratégie :

« Je considère, depuis lors, l’économie et l’appareil d’Etat comme des domaines d’action intégrés systémiquement et qui ne peuvent plus être transformés de l’intérieur, c'est-à-dire transposés dans un mode politique d’intégration, sans que leur signification systémique propre ne soit endommagée et leur capacité fonctionnelle contrariée. La faillite du socialisme étatique l’a confirmé. L’horizon d’une démocratisation radicale se caractérise désormais davantage dans la perspective d’un déplacement des formes au sein d’une « division des pouvoirs » par principe maintenue. Ainsi, ce n’est plus entre les pouvoirs de l’Etat, mais entre les différentes ressources de l’intégration sociale, qu’un nouvel équilibre doit être établi. L’objectif n’est pas tout simplement l’ « abolition » d’un système économique devenu autonome sous sa forme capitaliste et d’un système de domination devenu autonome sous sa forme bureaucratique, mais plutôt la domestication démocratique du processus de colonisation des domaines du monde vécu par les impératifs systémiques.[3] »

Ce système s’oppose au monde vécu à qui il tente d’imposer ses impératifs stratégiques, il s’oppose donc à la démocratie elle-même, qui en retour tentera de le limiter, en rendant possible la constitution d’une opinion librement déterminée par les citoyens au cours de débats relevant de l’activité communicationnelle[4].

Démocratie-étoile contre Stratégie-système, avec victoire tendanciellement envisageable pour la première : Systar serait heureux dans un tel monde où le système ne serait pas nié mais jugulé par mieux que lui. Systar serait, à terme, devenu admirateur d’Habermas, y compris pour les réserves lucides et très honnêtes que celui-ci avait pu avoir à l’encontre du pari qu’il faisait jadis sur les vertus mélioratives de la communication.

Mais la réflexion ne pouvait s’arrêter là : elle ne pouvait pas ne pas prendre en compte les récentes mutations de l’activité du débat sur Internet. L’historien d’Internet à venir devra tenter de jauger, à l’évidence, dans quelle mesure les pratiques de discussion et la façon dont chacun se définit et intervient dans le débat ont pu évoluer à la faveur du média Internet. Blogs, forums, mails ont démultiplié les modalités de communication. En effet, rendant possible le message à la fois anonyme (du moins en apparence…) et public, c'est-à-dire consultable par tout autre participant à la conversation ou tout autre visiteur du site, rendant aussi parfaitement bénigne et sans conséquences la pratique de l’insulte, de l’antisémitisme le plus obscène comme de son insupportable inverse la reductio ad Hitlerum[5], tous ces moyens dont dispose aujourd'hui l’internaute pour signifier sa présence en public nous obligent à nous demander si Internet est bien cet espace de démocratie, ou de démocratisation en cours des moyens d’expression de chacun. Car entendons-nous bien : quiconque veut faire aujourd'hui référence à la démocratie ne doit pas avoir en vue la soi-disant liberté qui consiste à livrer à tout-va sa petite opinion (un ami au verbe plus fleuri et plus incarné que le mien dirait sans doute : son petit éjaculat) sur tout, avec une charge affective parfois tellement négative qu’elle en devient suspecte. La démocratie n’est pas le règne du « tout peut être dit sur tout, sur n’importe quoi et n’importe comment. »

Non, non, et non : redisons avec force, et en tentant de nous placer à la hauteur d’un Habermas, que la démocratie ne saurait se dispenser d’aspirations à la normativité, et que même dans une démocratie, toutes les opinions ne se valent pas. C'est même la démocratie elle-même, anti-voltairienne en cela, qui réintroduit, à terme, des hiérarchies entre opinions, et rend caduque la phrase célèbre et fort peu récupérable, de Voltaire : « Je combattrai vos idées toute ma vie mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous puissiez les exprimer[6]. » A voir la façon dont se sont déroulées certaines conversations auxquelles nous avons pris part ces derniers temps sur la Toile, une telle hauteur de l’idée de démocratie ne nous semble pas trouver à s’incarner sur Internet en l’état actuel des choses. Examinons quelques exemples concrets qui nous permettront, une fois exposés, de redéfinir le type d’agir propre à Internet, lors même que la notion habermassienne de « communication » ne suffit plus à définir celui-ci.



[1] Le « concept » du 11 septembre – Dialogues à New York (octobre – décembre 2001), Jacques Derrida et Jürgen Habermas, avec Giovanna Borradori, Galilée, 2003.

[2] La litote est de moi.

[3] Jürgen Habermas, « L’espace public trente ans après » (article).

[4] Pour obtenir plus de précisions, et pour retrouver le texte synthétique dont cette très sommaire présentation d’Habermas est inspirée, on lira, dans le livre déjà cité sur le 11 septembre, le texte de Giovanna Borradori intitulé : « La reconstruction du concept de terrorisme selon Habermas ».

[5] Astucieusement formalisée sous le nom de loi de Godwin, qui dit la chose suivante, à la fois étrange, inattendue et pourtant parfaitement constatable sur Internet : « Plus une discussion sur Internet dure longtemps, et plus la probabilité qu’elle finisse par parler du nazisme ou d’Hitler, et que, partant, elle s’interrompe alors, s’approche de 1. »

[6] La phrase de Voltaire pourrait être valide, mais il resterait à savoir ce qu’est une « idée », et si nier la Shoah ou le génocide arménien est réellement une « idée » valant la peine qu’on en défende la possibilité d’expression…

Commentaires

"la démocratie ne saurait se dispenser d’aspirations à la normativité, et que même dans une démocratie, toutes les opinions ne se valent pas"

En effet, ça va toujours mieux en le disant.
Bien qu'approuvant tout à fait cette assertion, une question ne cesse de me succiter : qui va se faire le juge, l'instaurateur de cette normativité ? Qui va pouvoir dire (quoiqu'à mon avis chacun puisse le faire), avoir la légitimité pour affirmer : l'opinion A est supérieure (ou plus prudemment "ne se place pas sur le même plan") que l'opinion B ?

Faut-il s'en remettre une fois de plus au "bon sens", à cette honnêteté intuitive que avons tous en nous ? Serions-nous alors une fois de plus face à une impasse, à une démonstration impossible ?
Bien que par mes aspirations philosophiques personnelles, je n'accorde pas à la "démonstration" un primat qualitatif, je serai curieux de voir comment nous pourrions réduire cet intuitionisme (bien qu'à mon avis, il n'y est pas à le faire et surtout que cela soit impossible).

Ecrit par : Aurélien | 21 novembre 2006

Excellente intervention, Aurélien. Quelques éléments de réponse sur l'instaurateur de normativité:
- selon Buddy et George: ce serait Django Reinhardt, secondé par Biréli Lagrène et Sylvain Luc.
- selon Systar: un comité constitué de messieurs: Franz Rosenzweig, Maurice G. Dantec, Michael Jordan, Taguieff, Finkie, Manent, Trigano, Gai Luron, Belle Lurette, Stalker, Transhumain et deux ou trois autres personnes compétentes.
- selon Damien: un énorme ordinateur.
- selon Platon: un philosophe-roi (mais est-ce encore de la démocratie, alors?)

et caetera...

Ecrit par : Bruno | 22 novembre 2006

pour l'instauration de la normativité, selon biréli, faudrait sacrément augmenter les taux d'alcoolémie légaux au volant !!!

j'ai eu droit à un duo avec sylvain luc, il y a qqs années, c'est tout de même du haut vol !

Ecrit par : incipit tragedia - mickael :) | 22 novembre 2006

Alors là Incipit Tragedia, tu m'intéresses ! As-tu vu Sylvain et Biréli à Marciac ? Je me permets de te signaler mon article sur S. Luc, au bas duquel figure un lien vers une vidéo de ce concert...

http://systar.hautetfort.com/archive/2006/11/02/sylvain-luc-l-homme-guitare.html

Si j'en crois le concert auquel j'ai assisté le 19 octobre, Sylvain Luc a encore progressé depuis cette époque...

Ecrit par : François | 22 novembre 2006

Tiens, Incipit tragedia est un joueur de jazz (manouche?).
Vous semblez avoir plusieurs cordes à votre arc... la SF, Dantec, le manouche... une méfiance pour la sociologie soralienne de la taille de bite... Nous allons nous entendre!

Ecrit par : Bruno | 23 novembre 2006

je les ai vus ensemble il y a de ça deux ou trois ans, dans une petite ville de la Drôme, à Romans sur Isère. Concert de 200 personnes, tous venus pour de la haute voltige. Si on dit que le trio jazz est un exercice particulièrement difficile, le duo gratte pendant 1h30, c'est un vrai calvaire ! Je suis plus mélomane que musicien, mais mes connaissances jazzeuses du conservatoire, elles aussi, ont pris une grosse trempe. Les deux musiciens n'ont pas le même vécu du jazz, me semble-t-il, ni la même approche. ce sont deux très grands musiciens, quoi qu'il en soit.

merci pour l'article, je vais y jeter un oeil !

Ecrit par : incipit tragedia - mickael :) | 23 novembre 2006

Mon Dieu cette photo : je n'arrive pas à m'y faire. Je me demande si le troll ne serait pas plus agréable !

Ecrit par : Gai Luron | 25 novembre 2006

Courage, Gai Luron, tu t'y feras. On se fait à tout. Tiens, rien que pour te faire peur, je pourrais mettre des photos de ton grand ami Martin Heidegger...

Ecrit par : Bruno | 25 novembre 2006

J'en ai de magnifiques, où l'on ne sait plus le distinguer du Führer tant le regard est haineux et la moustache hideuse. Pouah !

Ecrit par : Gai Luron | 25 novembre 2006

Allons, allons, pas d'ââââmalgââââmes, je te prie. Martin était un beau campagnard avec une trombine champêtre et sportive. Rien à voir avec le monocouillu.

Ecrit par : Bruno | 26 novembre 2006

Un air sportif Martin ? Un homme qui avait besoin d'une canne à 30 ans pour marcher ? Hum...
Et il était vraiment monocouillu Monsieur Hitler ? Tu me l'apprends.

Ecrit par : Gai Luron | 26 novembre 2006

Il paraît en tout cas qu'à Davos, Heidegger avait incarné une sorte de philosophe sportif, qui se pointait aux séances en tenue de ski, contrairement à Cassirer, qui était sapé en costard et passait donc pour l'université vieillissante... Comme quoi il ne faut jamais juger au look, ni à la puissance oratoire (il paraît que le public avait eu l'impression que Heidegger avait "dominé" Cassirer) un bonhomme.
Hitler: ça se disait, oui, dans les salles de khâgne que je fréquentais à une époque...
J'espère que t'as bien aimé les bêtises d'Angot face à Sarkozy. C'est quand même un comble qu'un type qui écrit aussi mal (cf ce que j'ai dit de son introduction au "Témoignage"...) arrive à parler plus intelligemment de littérature qu'une soi-disant grande écrivain(e)... Lui a l'intelligence d'admirer des oeuvres sans admirer leurs auteurs (cas typique: Céline), elle non, et le pire c'est qu'elle l'assume, et nous fait sa moralisante: Un Juif (Littell) n'a pas le droit d'écrire ça... La réponse de Richard Millet casse un peu l'ambiance: Littell ne lui a dit que deux mois après le début de leur collaboration pour l'édition du livre, qu'il était juif... comme quoi ce n'était peut-être pas le facteur décisif qui a présidé à l'écriture du roman... Bref: à quand Sarko prof de littérature?

Ecrit par : Bruno | 26 novembre 2006

La réaction d'Angot n'est guère étonnante ; voilà une femme qui fonde l'ensemble de son oeuvre sur un moi envahissant ; comment pourrait-elle dissocier l'auteur de l'écrit ? Sarko écrit mieux qu'Angot, j'en suis convaincu...

Ecrit par : Gai Luron | 26 novembre 2006

Oh je n'irai pas jusqu'à sauver le style de Sarkozy pour autant. Mais j'aime bien son petit couplet habituel sur Albert Cohen, Céline et Hemingway. C'est bien ficelé, ça se tient...
Vivement que Ségo nous révèle ses livres préférés (Oui-Oui au parti socialiste; 50 recettes de cuisine pour cesse d'intoxiquer vos proches; et peut-être un ou deux Arlequin???)

Ecrit par : Bruno | 26 novembre 2006

Il est à craindre que le livre de chevet de Royal, soit le manifeste des chiennes de garde.

Ecrit par : Gai Luron | 29 novembre 2006

« La théorie de la communication pure et parfaite de Habermas est un modèle intéressant, sympathique et animé des intentions les plus pures. Mais elle m’a toujours fait penser à l’histoire de cet expert en recherche opérationnelle à qui l’on demande de déterminer la meilleure manière de faire monter un éléphant sur un bateau, et qui commence par supposer le poids de l’éléphant négligeable. » (Raymond Boudon, l'idéologie, p. 276)

Ecrit par : Gai Luron | 29 novembre 2006

Ecrire un commentaire