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19 novembre 2006
Internet: l'avènement de l'agir connificationnel? (2)

Les blogueurs jouissant de quelque substantiel succès d’audience, et les forumeurs plus généralement, connaissent fort bien la pratique parasitaire du « troll ». On appelle désormais « troll », avec un certain bonheur d’expression si l’on se rappelle de l’être fort laid et souvent malveillant que le terme désigne dans les mythologies nordiques et la littérature de fantasy, une personne qui intervient sur un forum ou dans une section « commentaires » de blogs de manière souvent agressive pour semer la discorde entre les intervenants, et infléchir la conversation jusqu’à n’en faire plus que polémique stérile. Le troll agit gratuitement, il rôde, prêt à faire feu, tout armé de ses petites ficelles, et c'est pour lui rendre indirectement hommage qu’a été énoncée la fameuse loi de Godwin. Le troll semble avoir tout son temps, il surgit, omniprésent, à se demander comment il fait pour payer sa connexion Internet, puisqu’il est précisément toujours connecté.
Systar n’a, jusqu’à ce jour, quasiment pas subi d’assaut de véritable troll. Mais la pratique du trolling, pratique anonyme s’il en est, fait des émules, parfois bien moins talentueux que ce que laisserait espérer le concept bien formé et bien compris de « troll », concept qui, a priori, pourrait fortement amuser voire séduire le sale gosse qui sommeille au fond de chaque internaute. Un ou deux crypto-flicaillons amateurs demandant à Systar s’il ne fricotait pas trop avec les frontistes ou l’intégrisme religieux : rien de bien marquant, en somme. Une passagère erreur de diagnostic sur Systar : rien que de très pardonnable, au fond.
Plus révélateur : chez un ami blogueur, tel intervenant s’étant présenté comme un « ami de la poésie » (sic), s’était fendu de quelques perles haineuses, à la limite de ce qu’il est légalement permis de dire dans un pays comme la France. Quelle ne furent pas notre surprise et notre très aporétique étonnement, pour l’administrateur du blog concerné et pour moi-même, de découvrir que cet « ami de la poésie » semblait être un brillant étudiant utilisant pour poster ses messages le serveur Internet d’une noble institution qui connaît actuellement de petits problèmes de fonctionnement (mode de recrutement, fonctionnement de la bibliothèque, direction de ses départements, etc.). Le sous-trolling mal anonymisé : un défi pour la pensée systarique… Retenons donc ce premier aspect des difficultés s’opposant à l’avènement sur Internet d’une véritable pratique argumentative libre et rationnelle : depuis quelque temps est apparu le paradoxal désir d’être entendu et lu de tous non comme être individué, doué d’un nom propre et d’une intelligence tout aussi propre, mais comme un pur simulacre, un être de passage, à peine existant, la plupart du temps affublé d’un pseudonyme ridicule. Etrange désir que celui de n’être entendu que comme un bruit parasite…
Prenons à présent l’exemple d’un débat d’idées naissant et qui a tourné court. Prenant part aux discussions ayant cours sur un forum consacré à Maurice G. Dantec, Systar, pour avoir tenté de comprendre la pensée politique d’un très anonyme interlocuteur, et lui avoir démontré qu’une faible tentative de récupération des œuvres et du personnage de Dantec ne suffirait guère à faire triompher des formes très primaires d’islamophobie, voire d’arabophobie pure et simple, Systar s’est vu catalogué «intellectuel », redoutable insulte de cour de récré s’il en est, puis, après avoir signifié au même interlocuteur son plaisir de le retrouver sur le forum le lendemain, avec force smileys joyeux, Systar fut caractérisé comme « l’autre abruti ». Systar conclut la session sur le forum ce soir-là, dépité, frustré de n’avoir pu mettre en œuvre les sains principes de l’agir communicationnel, et de n’avoir pu favoriser l’accès de son interlocuteur (étrangement localisé dans d’imaginaires « Républiques islamiques d’Europe de l’Ouest ») à une forme de rationalité satisfaisante. Je dois à la vérité de signaler que ce forum naissant est par ailleurs très prometteur, qu’il n’est pas axé uniquement sur la pensée « politique » de Dantec[1] (je souhaite sincèrement qu’il ne s’y réduise pas), et qu’il pourrait s’y tenir très prochainement de passionnantes discussions sur les livres de cet auteur.
L’insulte, donc, la fin de non-recevoir agressive, impensée, boudeuse, elle-même frustrée de ne plus savoir comment déployer sa propre rationalité : telle est la deuxième caractéristique, inductible de notre petit exemple - fort bénin au demeurant - , de la faillite sur Internet de l’agir communicationnel, de cette faillite qui nous obligera à repenser l’agir intersubjectif en fonction de la mutation qu’il a connue sur le web.
Un dernier aspect, peut-être le plus grave parce que le plus difficile à contrer (car ni la bienveillance pour l’ennui désoeuvré de certains ni le mépris pour la mentalité douteuse d’autres n’y suffisent), de cette perversion du dialogue communicationnel rencontrée fréquemment sur internet[2], est celui qui est rendu possible par les fans de la petite phrase de Voltaire déjà citée. Comment parvenir à convaincre qu’une discussion ne peut avoir réellement lieu que si chacun ne passe pas son temps à remettre en cause la réalité la plus quotidienne, mais aussi la réalité historique avérée… Comment dire qu’il n’y a dialogue véritable que sur ce socle minimal de fidélité au bon vieux principe de réalité… ? Comment expliquer, enfin, que la négation d’un génocide dont la perpétration est depuis longtemps prouvée par des historiens sérieux (et non pas il y a quelques semaines par d’impétueux parlementaires) n’est pas franchement une « idée » digne d’être exprimée entre gens honnêtes… ? « Avec des négationnistes, on ne discute pas, parce qu’il n’y a pas de discussion historique possible avec eux », m’avait dit un excellent professeur d’histoire dont j’avais suivi les cours il y a quelques années…
Le problème est celui d’une fondation de la vérité historique, fondation nécessairement unique qui doit permettre d’éviter l’écueil désastreux et moralement choquant d’un ultra-relativisme négationniste qui placerait tous les discours traitant du passé sur un même plan d’équivalence stricte. Ce fondement devrait être téléologiquement assumé par la rationalité même du dialogue, perfectible et continuellement en progrès, à en croire Habermas ou même l’ensemble des Lumières (qui se présentent comme le refus massif et décisif de l’argument d’autorité dans le débat), ou bien par la reconnaissance d’un être fondateur garant de la vérité et de la réalité des choses (rôle attribué jusqu’aux Lumières allemandes juives représentées par Moïse Mendelssohn, à la grandeur du narrateur des faits historiques, c'est-à-dire, in fine, à Dieu lui-même[3]). D’une telle fondation par le telos (but, fin, objectif) ou par l’arkhè (principe, commencement), nul ne trouvera trace dans les foireux débats internautiques qui s’achèvent toujours détestablement, à mi-chemin entre le bac à sable et la foire d’empoigne, par l’application quasi fatale et résignée de la loi de Godwin…
Systar, nouvel ingénu voltairien, et contre Voltaire lui-même, des temps contemporains de l’internet, se trouve désormais face au redoutable constat qui s’énoncera de la manière suivante : sauf à maintenir l’exigence d’une démocratie normative qui rend possible de vrais actes et de vraies paroles d’hommes libres, sauf à refuser le plus total anonymat, option autruchoïdale qui servira aux plus sommaires règlements de comptes via le web, sauf à plaider, enfin, par les actes, pour un amour indéfectible de la rationalité dans et par les débats, l’agir communicationnel tel que pensé par Habermas ne s’incarnera que fort peu sur le web, et laissera la place à un très simulacral agir connificationnel. Sans doute en sommes-nous aujourd'hui rendus là, à un choix basique entre l’ambition minimale de parler sur Internet avec le même courage que l’on aurait dans la vie (et dans ce domaine : à chacun selon ses capacités) pour dire les mêmes choses, entre, donc, une forme de normativité d’une part, et d’autre part l’abêtissement pur et simple.
[1] Du moins, celle que l’on croit pouvoir, mais sans doute très hâtivement, lui attribuer…
[2] Dans ce dernier cas, précisons que, bien sûr, le problème n’est pas spécifique à internet, puisqu’il nourrit les conversations entre personnes en chair et en os. Mais disons que la relative impunité que paraît (mais « paraît », seulement…) conférer internet n’arrange pas les choses, puisqu’en aucune façon il n’est réellement demandé à l’internaute d’assumer pleinement ses propos face à un interlocuteur réel. Le problème est celui du basculement du statut de l’interlocuteur dans une pure virtualité, qui, à terme, pourrait bien remettre en cause jusqu’à la notion de responsabilité quant aux paroles prononcées et aux actes accomplis.
[3] Cf Qu'est-ce que la philosophie juive ? de Gérard Bensussan, Midrash, Desclée de Brouwer, 2004, p. 146.
01:15 Publié dans Esthétismes, Laboratoire de proto-pensée | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : Philosophie, Internet, forum, blog, Habermas, judaïsme
Commentaires
Hé, mais sur la photo, le troll joue de la guitare ?!
Serait-ce une allusion au forum de manoucheries.com ?
Ou à l'ancienne coiffure de PE ?
Voilà, c'était un exemple d'agir connificationnel.
Connement vôtre,
François.
Ecrit par : François | 19 novembre 2006
pour avoir "suivi" de loin les échanges sur le forum consacré aux écrits de Dantec, je dois admettre que non seulement ces trolling parasitent les échanges, mais encore qu'ils nuisent forcément à l'entrain que pourrait mettre les uns et les autres à continuer d'échanger sur des sujets, sinon implicants, au moins difficiles. C'est d'autant plus vrai que certains intervenants du forum ont VRAIMENT quelque chose à dire sur le sujet, ce qui change des nombreuses C.....RIES et platitudes que l'on peut lire ça et là au sujet de l'oeuvre de Dantec.
L'irritation des uns et des autres, correspond sûrement aussi à un manque de probité intellectuelle, là dessus, au-delà de la forme, le stalker avait raison : l'attaque ad hominem est toujours plus simple que l'ad rem, lorsque l'intelligence vient à manquer.
Ecrit par : incipit tragedia | 20 novembre 2006
Pour avoir suivi de loin les multiples foires d'empoigne sur le forum dédié à Dantec, il me semble que les trolls en question ont tendance à préférer les attaques ad hominem, avant tout, pour planquer le peu de probité intellectuelle qu'ils pourraient conserver de leur lobotomie.
J'y ai noté quelques interventions très intéressantes, dommage que ces fameux trolls parasitent les échanges, et peut-être aussi, minent la bonne volonté de ceux qui souhaitent réellement avancer sur le cas Dantec, ce qu'il est en tant qu'écrivain, et je vous rejoins à ce sujet - même si mes premières notes relevaient plus de ce qui transparait de ses considérations métaphysiques dans ses écrits - au-delà de sa pensée politique...
S'il s'agit de mesurer les bites, qu'ils aillent causer avec Soral...
D'autres y règlent aussi leurs comptes, ce qui est pour le coup vraiment dommage, non est hic locus.
Ecrit par : incipit tragedia | 20 novembre 2006
En fait, c'était votre lecture de GJ avec la Trinité qui était à la fois passionnante et acrobatique, si je puis dire. Elle m'a semblé mériter qu'on vous laisse la développer un peu...
Oui, la foire d'empoigne, le côté vicieux étant aussi que les affrontements verbaux sont parfois très drôles, très savoureux. J'y récolte quelques fous rires par moments. Et pas seulement quand je suis mêlé aux conversations, étant moi-même quelqu'un de (relativement) pacifique.
A très bientôt cher "incipit tragedia", pour un peu d'exégèse dantécquienne, ici ou sur le forum!
Ecrit par : Bruno | 20 novembre 2006
A François:
il y avait de tout cela, bien sûr!!!
La touffe de Pierre-Etienne, parfaitement rendue sur la photo, et bien sûr le côté noucheur...
Arf, que veux-tu, on a les illustrations qu'on peut...!
Mais Habermas qui avale sa bouche, mon Dieu... Promis, je ferai attention pour les prochaines illustrations...
Ecrit par : Bruno | 20 novembre 2006
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