02 décembre 2006

Transcession, 1

Au dernier pas, à la dernière marche accomplie, un repos s’étendit sur le cheminement d’hommes qui avaient avancé toute la nuit. A l’ombre d’immenses rochers, dans les sables, attendant quelque chose comme le matin, ils fermaient doucement les yeux, apaisaient leur visage marqué du brun des déserts. Les vêtements bleus et amples s’affaissaient enfin en plis inanimés, le secret des membres apprivoisait le sol pour une halte de durée indéfinie. L’un massait ses doigts, segments de pierre ciselée de nervures, l’autre laissait ses poumons capter un air qui délaissait la froidure nocturne et s’apprêtait à entrer dans la chaleur de midi, bientôt.

Depuis qu’il avait été décidé que le sable ne connaîtrait plus de fin, depuis que les territoires vides et chauds avaient remplacé le monde, tous les matins connaissaient la même scène. Cette halte, cette cache entre deux dangers, cet instant intrusif entre les infinités du jour et l’incommensurable nuit, il n’y avait plus que cela qui comptait pour l’homme.

Jadis, des plages mystérieuses offraient de bien longues et bien étranges promenades. On s’y avançait à demi-nu, la mer prodiguait à chaque aube vivres et merveilles, pendant le sommeil humain. Il se répandait sur les sables littoraux des offrandes imméritées, des nourritures sucrées, et plus inattendues encore : quelques œuvres d’art, préservées du temps, de l’eau, et des mains de la destruction. Contenues dans de grands coquillages spiralés, les œuvres retentissaient, resplendissaient, attendaient un lecteur qui venait, parfois, selon le rythme irrégulier des migrations incessantes. Une peinture de petites dimensions, une mélodie enclose dans une boîte à musique, quelques feuillets mentionnant des poèmes.

Puis la mer avait disparu, lentement, se retirant toujours plus loin jusqu’à n’être plus en aucun endroit du monde. Le temps revenait des hordes, des colonnes de survivants, du drapé luttant contre les assauts du silicium, de la courbe humaine affrontant l’attaque des arêtes minérales. Le bleu du ciel ne cillait pas sous le regard des marcheurs, introduisant l’œil assoiffé d’ombre à sa plus aveuglante profondeur d’azurs. Le temps était revenu des grands déserts et de la fatigue éternelle.

Une dune épousait l’autre, un cri de sables chassait l’autre, une prison à terre ouverte s’instaurait sur le territoire humain.

Ils se frottaient doucement, une caresse presque, les articulations, desserraient les lanières surpuissantes de leurs sandales d’itinérance, adossés aux parois de la gigantesque dent de roche qui leur offrait l’abri d’une pause. Quelques uns avalaient l’eau de la marche, en gouttes comptées, selon la nouvelle parcimonie qui faisait maintenant loi. Les grains mortels crissaient à l’infini, s’élevaient, se laissant déporter par le vent quelques pas plus loin. Les hommes de la cohorte solitaire entendaient le chant inarrêtable des restes du monde envahir le son lui-même. L’ancienne pureté des bruits était sacrifiée au parasitage de frottements de silice contre silice, de roche contre roche, de sécheresse contre déshydratation des veines secrètes et oubliées de la terre.

« La nuit prochaine, nous serons au rocher de l’élan, dit un homme jeune, le visage déjà émacié par les rigueurs du voyage.

-- Pourquoi devions-nous impérativement nous y rendre ? Pourquoi le peuple a-t-il décidé cette expédition ? demanda, lassée, la jeune femme qui lui faisait face.

-- Je ne crois pas, en vérité, que ce soit le peuple qui ait décidé de notre voyage. Lorsque les doyens sont venus m’annoncer qu’il fallait partir, et m’ont communiqué la liste des itinérants pressentis pour marcher avec moi, j’ai eu le sentiment que cela n’avait certainement pas été décidé par l’ensemble du peuple.

-- Qui, alors ?

-- Depuis quelque temps, l’influence des mystiques des colonnes d’itinérance va croissante au sein du groupe des doyens. Je crois que ce sont ces mystiques qui ont cru voir je ne sais où la nécessité de nous faire aller au rocher.

-- Cela n’a aucun sens. Voulez-vous dire que nous sommes partis et que personne, hormis les doyens, les mystiques, et les préparateurs logistiques de la mission, n’en a été averti ?

-- Eh bien, pour autant que je puisse en juger, oui. Ils m’ont donné l’ordre à la tombée du jour, et trois heures après, comme vous le savez, nous sommes partis.

-- Quel est l’intérêt d’une mission secrète dont nous ne savons pas l’objectif ?

-- Je ne sais pas. Aucun affrontement armé n’est prévu. Dans les paquetages que nous transportons, vous avez sûrement remarqué qu’il n’y a aucun matériel de dynamitage de roche, ni les torches incendiaires qui nous servent parfois à attaquer les tentes des peuples rivaux. Nous devons nous rendre sur ce rocher, y passer quelques jours, puis revenir, en notant toutes les informations que nous pourrons y glaner.

-- Voilà qui sera très utile, ironisa la jeune femme. « Au niveau du rocher de l’élan : calme plat, beaucoup de sable, peu de monde. Présence détectée d’un scorpion se battant en duel avec trois grains de sable, le troisième jour de l’expédition », nous leur dirons. C'est absurde.

-- Mais c'est comme ça », conclut, lui aussi désabusé, l’homme qui supervisait la colonne voyageuse.

Les nuits de marche allongèrent le périple, vieillirent les membres musculeux des marcheurs d’élite. Le meneur, celui qui avait reçu l’ordre de mission des doyens réunis en assemblée extraordinaire il y a quinze nuits déjà, ne faiblissait pas. Si les hommes et les femmes d’élite de sa colonne présentaient, au fil des jours, des signes de doute et de fatigue, lui se devait de maintenir le cap et le rythme des foulées dans le sable. Et plus encore, un sentiment lui faisait deviner, obscurément, comme à travers une toile distendue qui laisse filtrer des points erratiques de soleil, qu’il comprendrait, une fois arrivé au rocher.

Dans cette attente, je marche, j’avance, et je décèle, d’après les cartes d’autres âges, que tout ne fut pas, immémorialement, désert. Je comprends, de jour en jour, qu’il y avait des décennies qu’aucun homme de notre peuple n’avait plus foulé ces points d’espace sur la terre. Je suis maintenant sur les plaines marines d’autrefois, j’arpente ce que les animaux marins nageaient autrefois, parfois privés de cette lumière dont l’aveuglement nous est extrême. Les basaltes des fonds marins se sont répandus par toutes les surfaces de la terre et la poussière a terminé d’assécher les survivances marines. Le sable assume désormais seul toute seigneurie sur ce monde. C'en est fini des œuvres des rivages, des derniers miracles de la vie belle, le sable a tout achevé, tout érodé, tout soumis à son règne. Sur ces horizons gris et bruns, parfois déchirés par des pointes rocheuses ou de rares oasis en perdition, une prière d’immanence se forme dans les replis de mon esprit. Nous ne savons plus, pour la plupart des hommes du peuple, nous référer à un quelconque dépassement. Une telle émotion, une telle aspiration, nous sont devenues terminalement étrangères. C'est à peine, aujourd'hui, si dans l’école du peuple, les enfants comprennent l’idée que le mot « transcendance » pourrait bien suggérer. Le mot mourra bientôt, je pense, si plus personne ne sait lui donner de sens. Inutile, et tout ce qui est inutile est arasé par les sables et par la vie des peuples qui s’efforcent de vivre avec le sable.

Mais à chaque pas que j’accomplis, à chaque dune franchie, à chaque rescousse portée à l’un de mes hommes de la colonne d’itinérance, qui se trouvent parfois en difficulté physique, une certitude s’impose à moi : de la décision mystique de m’envoyer ainsi déchirer le mystère des dunes, jaillit la tranquille évidence que je devais aller au devant de ces courbes et de ces arêtes mouvantes. Le territoire infini voulait être connu de quelques hommes, et j’avais la chance d’être de ceux-ci. Je crois, oui ce doit être le mot juste, que les hommes cultivés, avant le triomphe du désert, parlaient d’ « immanence ». Je pense que je faisais l’expérience de l’ « immanence ». Tout soleil, parce que mortel, nous était interdit, mais mes hommes et moi étions nés et partis il y a quinze nuits pour savoir ce que l’horizon disait.

Commentaires

Bruno, petit cachottier.
Mais c'est magnifique, ce texte ! Je m'en vais lire la seconde partie derechef.

Ecrit par : François | 03 décembre 2006

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