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03 décembre 2006

Transcession, 2

La mystique des colonnes d’itinérance : nous atteindrons bientôt le rocher de l’élan où les doyens nous ont envoyés, et j’approfondis chaque jour la découverte des secrets du monde. Rien n’était du reste vraiment secret, puisque tout était, je le sais aujourd'hui, visible et préhensible pour l’esprit. Il fallait quelques milliards de grains de sable pour que les idées fassent leur chemin à la surface, puis dans les premières profondeurs de nos humaines consciences. A mesure que les pas s’égrènent, il me semble que je récite les paroles d’un psaume que j’inventerais d’un instant pour l’autre. La mystique, compacte ; les colonnes, nos horizontales parcourant les nervures des espaces de silice ; l’itinérance, enfin, à quoi je nous croyais condamnés, mais le passage, j’approche de cette vérité toujours plus près, n’était qu’une illusion. Nous demeurons et demeurerons sur cette terre. Malgré l’empire du désert, malgré les aléas des vents et des mers disparues, malgré le monde lui-même.

Lorsque je desserre les courroies de mes chaussures de marche, m’adossant paisiblement à la paroi rocheuse de quelque abri de fortune, mes hommes viennent me parler. Ils s’inquiètent de trouver plus rarement les roches intermédiaires qui sont indispensables pour le repos. Trois jours exposés aux radiations solaires, sans répit, les ont mis à l’épreuve d’eux-mêmes. Ni les azurs ni les dorés du ciel ou de la terre ne leur sont plus tolérables, ils ont soif de leur condition contrariée de sédentaires. Je les ai rassurés, et chaque heure qui passe m’apaise, car bientôt je n’aurais plus à mentir, nous serons au rocher de l’élan et ils pourront redevenir humains. J’aurai alors toute latitude pour laisser mon esprit pénétrer dans les fibres et les failles de l’univers.

Je rends silencieusement grâce, nous sommes arrivés à l’aube. Ce que l’on appelle modestement rocher est un immense promontoire, haut d’une cinquantaine de mètres de l’ancien temps, et le sable semble ne pas vouloir le recouvrir. C'est très étrange de constater comme au sol, le sable s’arrête, littéralement, contourne les abords du rocher, comme si un champ de protection invisible chassait les particules minérales.

Creusés à flanc de roche, des abris sont bien vite remplis par les femmes et les hommes les plus harassés de ma colonne d’itinérance. Une pente sculptée dans le corps du rocher mène à la plate-forme qui le couronne. Bientôt, sous les premières chaleurs matinales, je suis sur cette esplanade de quelques dizaines de mètres de diamètre. Le sol y est d’une étonnante régularité, c'est à peine si quelques aspérités, ne dépassant pas la hauteur de petits sièges humains, surgissent, ici ou là, du niveau moyen de l’ensemble.

« Que devons-nous faire, maintenant ? me demande l’un des hommes qui m’ont suivi dans l’ascension du rocher de l’élan.

-- Je ne vous ai rien caché avant d’arriver, dis-je. Rien de plus que ce que vous savez déjà. Nous devons rester quelques jours ici, observer ce qui se passe, et pour commencer : s’il se passe vraiment quelque chose. Nous serons des guetteurs, des vigies…

-- Nous avons trouvé un point d’eau, dans l’une des grottes creusées dans la paroi ; il y a même un petit bassin sculpté. Mais nous n’arrivons pas à savoir qui a bien pu procéder à ces aménagements. Cela ne ressemble à aucune des réalisations des peuples du désert que nous connaissons déjà.

-- L’eau est une très bonne nouvelle, même si cela n’a rien de surprenant. L’ordre de mission en mentionnait la présence, et parlait même d’abondance. »

Aucun objectif connu, mais l’eau prévue, devinée, détectée à distance. Les mystiques au milieu des doyens étaient de bien singuliers personnages, pour nous avoir envoyés ici.

Quelques pas encore sur cette plate-forme, et j’irai m’étendre. Quelques pas sur les nouveaux lointains, et le monde s’étendra à mon regard comme jamais avant. Une prière encore, et le désert sera toute ma vie.

Certains hommes sont harassés et des abris ménagés à flanc de roche, ils n’ont plus l’intention de sortir je crois. Les allées et venues des quelques femmes de l’expédition se font plus rares pour accompagner mes réflexions nocturnes et matinales. Nous arpentons toujours moins souvent le rocher de l’élan. Et pourtant nous n’avons jamais été si près de trouver enfin cet élan pour un saut d’une nature qui me demeure encore énigmatique. Il se passera bientôt quelque chose, un événement que je pressens intimement. Une musique, une voix peut-être, si impossibles soient-elles à l’incrédule, me semblent imminemment possibles. L’eau coule dans la fontaine, sous nos pas. Je l’ai goûtée, et elle charrie les délices de l’ancienne terre, les saveurs de la nature révolue, avant tous les silices elle s’écoule en douceur. Nous soignons chaque jour nos gorges que le temps actuel avait privées des largesses anciennes de la terre. Comme après une mauvaise angine, comme après les tremblements d’un pharynx infecté, à nouveau nos gorges guéries se déploient, nos voix parlent plus fort, et dans les voix des femmes nous entendons des cristaux inouïs.

J’approcherai de la musique de la fin de ces temps. Je l’entendrai jouer sur chaque tente d’humanité, lors des veilles où les cercles d’hommes font face au feu dans la nuit inextinguible. Il me semble qu’un bruissement commence. Les autres membres de la mission, les uns après les autres, succombent à une étrange paresse : ils ne viennent plus méditer sur le rocher de l’élan, et se contentent de subsister dans les anfractuosités. La nourriture n’est plus un souci pour moi : mon corps ne consomme plus, et ne perd plus aucune énergie. Mais des conversions d’énergie se font jour, elles engagent des quantités de beauté et de prière importantes. Je m’absorbe en moi-même, le rocher est propice pour prendre mon élan et sauter au plus profond de moi-même.

La mission dépérissait, les corps s’allongeaient pour économiser les dernières vigueurs encore disponibles. Seul le meneur de la mission continuait, chaque jour, à monter pour sa méditation des hauteurs. Seul, sous les blancheurs solaires, dans les bruns embrasés de la pierre, dressé en pure solitude face à un monde qui n’en était plus un, et ne promettait qu’achèvement aux colonnes d’itinérance.

« Nous l’abandonnerons à sa folie, s’il le faut. Nous n’avons pas reçu ordre de mourir ici, nous devons marcher jusqu’aux nords où se trouvent les oasis et où nos alliés nous secourront. Quant à lui, il restera si bon lui semble. Il ne signifie plus rien pour nous que la mort, et un chef qui accepte la mort de ses hommes n’est plus un chef. »

« Il a avoué hier qu’il espérait entendre d’ici peu de la musique. Il est devenu fou, nous devrons le mentionner dans le rapport de mission. Nous ne devrions pas avoir de mal à éviter le jugement des doyens. »

Plus rien n’était à consumer, mais il fallait qu’une vie encore se consumât. Les choses avaient péri, mais non l’essentiel, mais non les vivants, mais non les splendeurs véritables de l’immanence.

Mon existence est maintenant déchirée. Ils sont partis à la tombée de la nuit, me laissant divaguer, extravaguer, prier sous le dur soleil. Ils ont pris sur leur chair la marque des mutins qui ne leur sera nulle part ni jamais pardonnée, car ils ne devaient pas humainement m’abandonner, et pourtant ils le pouvaient.

Mais telle n’est pas la déchirure qui m’anime. Non, la déchirure est devant mes yeux, et non logée dans les plis de mes sentiments. La déchirure est féconde, car elle a scindé le ciel et le présent. Ils sont désormais rendus inadéquats à eux-mêmes, et j’opère dans les lèvres de ces blessures d’univers la transcession que j’attendais, la percée dans l’au-delà de toute l’immanence que j’endurais patiemment depuis des jours, et d’insupportables jours.

Et surtout, elle chante. Sa voix est claire comme l’était l’eau dans ma gorge, entre le cristal et le délice, entre la vérité du corps et l’étincelance de l’âme qui sait avoir à présent le droit de grandir. Elle chante comme mille voix de femmes, elle chante en cristal comme mille enfants dont la gorge n’aurait jamais été resserrée par le désert tourmenteur. Là où crie et là où crisse le vent, elle cantile et ventile toutes paroles, elle consonne avec la joie, elle m’invite dans le rythme à accomplir la transcession, à franchir les barrières de la vie et de la mort, de la langue imparfaite et des mondes profus. Et surtout, elle chante…

Commentaires

C'est superbement écrit, et l'alchimie me semble parfaite entre science-fiction et philosophie... Tes textes me rappellent les discussions que nous avons eues à propos de la transcendance, aussi.
J'attends la suite avec impatience...

Ecrit par : François | 03 décembre 2006

C'est la dernière discussion que nous avons eue qui m'a rappelé que ce texte trainait sur mon pc depuis quelques semaines et qu'il était grand temps de le terminer... La fin est programmée pour être publiée demain (lundi), en milieu de journée. Tu me diras ce que tu en penses. Et comme tu l'as vu d'emblée, absolument tout peut se "décoder", quoiqu'incomplètement... dans cette série de textes.
See you later cher ami!

Ecrit par : Bruno | 03 décembre 2006

It looks like a Dune's remake, which would be better than the original one.

D. Lynch.

Ecrit par : Gai Luron | 04 décembre 2006

David Lynch sur Systar... Je suis perplexe.

Ecrit par : Bruno | 09 décembre 2006

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