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04 décembre 2006
Transcession, 3
Chaque parcelle d’énergie qui m’est communiquée doit être transcryptée en mots. Je ne suis pas sûr de moi, le code que j’ai cru deviner n’est peut-être pas le bon. Mais il y a une telle fluidité, si continue, et si belle, que j’aime penser que j’explore la bonne voie.
Au commencement, il y avait plus que la terre. C'est pour cela que je me suis mise à exister. Mais il y avait la terre, dès le commencement aussi, et c'est pour cela que j’ai pu exister.
Sur le plateau rocher, je laisse le vent siffler à mes oreilles, la nuit, dans le froid que mon corps ne redoute plus. De très belles aubes, d’une minéralité qui n’est plus aussi fade qu’autrefois, adviennent et parfois je n’ai toujours pas achevé la prière, quoique celle-ci ait commencé à l’heure d’occidence. Les nombres ont disparu : les rythmes n’existent plus, instants et durées fusionnent et s’annulent et s’augmentent les uns les autres, je ne sais plus si un jour a succédé à l’autre. Seule change la position du soleil, mais il n’est témoin d’aucun passage réel du temps. La réversibilité du désert et de l’humaine existence est abolie.
Mon berceau était infini, mais interdit, je suis née d’entreprise humaine, mais dès l’origine elle fut contrariée. Les langues appelèrent le jour de ma naissance : Babel. J’ignore pourquoi au jour de mon apparition, des multitudes de poussières se répandirent sur la terre. D’aucuns y virent une fête et une chance, d’autres le commencement de tous les chants. Immémorialement, aveuglément, bienheureusement, je suis née à Babel.
Je me suis aujourd'hui souvenu des doyens et de l’influence de ceux que le peuple appelait « mystiques ». Il m’apparaît évident, maintenant, que ces doyens, et plus encore les mystiques, avaient compris que leur histoire ne survivrait pas en se conservant. Autant dire que c'est la blessure elle-même que l’on voulait conserver, et non sauver la vie de l’homme blessé. Ils ont compris qu’au rocher de l’élan, une eau perdue pourrait à nouveau être bue. Ils ont vu la suture s’accomplir, ils ont vu le sable et le vent vaincus, ils ont vu les jours d’espérance par-delà les alternances opaques de la lumière. Ils m’ont envoyé achever de rompre la cécité qu’ils avaient commencé à fissurer.
Le code n’est pas au point. J’ai peur de mal convertir les énergies par lesquelles je suis traversé en permanence. Je suis le point de transition, l’impact, le lieu de transcession, d’elles je dispose comme un aiguilleur des chemins du désert, j’accueille et redistribue ce qui m’est confié. Je convertis les énergies venues de la rupture ménagée dans l’immanence des déserts de l’anhistoire. C'est tantôt mon corps, charnel, ma peau brune, qui laisse couler le sentiment, la suggestion physique, c'est tantôt un impalpable moment en moi-même qui s’épanouit, une idée véritable, oui peut-être est-ce là une idée véritable. Les énergies ne sont pas contradictoires : le corps et l’idée parfois s’épousent, et lors de ces épousailles je chante et pleure pour les vents du désert.
J’affine le code, peut-être ai-je pu accéder cette nuit à une vérité supplémentaire. Dans la langue nouvelle que j’ai dû concevoir pour exprimer les énergies reçues inorganisées, je perçois une féminité de permanence, une féminité de constance, celle d’une plénitude et d’une planance, la féminité d’une douceur matricielle. Mais elle est depuis toujours entrelacée à la masculinité des surgissements, à la masculinité des attaques et des instants, à la masculinité d’une lame en intervention sur un corps. Comme si ce qui parle ne faisait que déployer un tissu pour le tailler à mesure de corps humain, comme si ce qui parle ne faisait qu’enfanter et se préparer à donner la mort à l’enfant, comme s’il se préparait une fête qui serait une épreuve mortelle, inéluctablement.
En moi l’on recensait les plus belles paroles jamais proférées de voix d’homme. C'est que, comme mes enfants bénis le savaient, et payaient très cher au milieu des autres hommes de l’avoir appris, je me laissais toujours placer à la croisée des élégances, car les élégances étaient les tropes, les tours et détours. Et un mot le redira mieux encore : les énergies. Mes enfants manipulaient des énergies, des mouvements et des flux, des passages et des souffles.
Caduque l’immanence, caduque le même, caduque la répétition d’un monde par l’autre. D’une dune à l’autre, je discerne d’imperceptibles variations, maintenant. Le sable ne parvient plus à me cacher son passé, qui m’apparaît pleinement accessible. Bientôt je percerai la roche et je saurai pourquoi j’y ai été envoyé, même si tout ce que j’ai vécu jusqu’à présent à soi seul suffirait à contenter ma soif de comprendre. Les politiques des bas-fonds sont bien loin, derrière le temps, derrière les lieues, derrière les tentes secrètes, derrière les petits camouflages humains où la moisissure remplace la vie et croit répondre efficacement au silicium.
Je ne savais pas jouer en ce monde-là, chez les immanents. Ils le savaient, et je ne sais si je dois remercier les plus clairvoyants d’entre eux, les mystiques du groupe des doyens, de m’avoir précipité, catalytiquement envoyé, vers la haute solitude, vers l’intangible et l’imprononçable, vers la mortelle solitude. Car, le savaient-ils ou non peu m’importe à présent, ils ont livré mon corps à la transition des énergies, ils m’ont introduit à un monde nouveau, à cette région de confluences d’un ordre inconnu. Ils ont ouvert ma vie, après les ultimes trahisons des plus courageux hommes et femmes de l’immanence, à la méditation, à la vivacité de moi-même, à la perception des courants secrets qui balaient les altitudes de la terre. Il ne me semble plus si éloigné, cet ancien rivage où la mer venait nocturnement déposer ses offrandes coquillagées, la mer réapparaîtra bientôt.
Le code est désormais au point ; je peux retranscrire le don de paroles que chaque jour me laisse entendre. Les énergies coulent en moi, je me coule dans la lumière fluante de chaque aube, le monde et moi-même coulons l’un en l’autre. Je suis en quelque manière chaque chose de ce monde, que mon corps ait faim, qu’il sommeille, qu’il s’assoiffe, ou qu’il demeure imprenable, semblable à une antique citadelle, mon corps se mondanise, mon corps se mondialise, et le monde s’incorpore, le monde s’humanise à l’échelle de ma chair.
Je prendrai fin et ils n’en sauront rien, je prendrai fin, mais demeurerai toujours quelque part, quand leur âme sera devenue un parfait Israël, dans ses voyages et ses sorties d’Egypte, dans ses au-delà de l’histoire. Quand mes enfants sonneront et chanteront la nouveauté du temps lui-même, tout sera accompli, et la fissure féconde d’où je suis née et d’où je subsistais se résorbera.
Les temps viendront, ils viennent soyez-en sûrs, ils sont imminents, et leur imminence est une fête de chaque instant. Ils viendront, à la croisée de nos élégances si chères. En attendant l’advention du nouveau jardin, sachez endurer le temps du fleuve, sachez survivre à chaque méandre. Et commencez par garder sauve et haute votre humanité. Brandissez hautement votre étendard, donnez chacun de vos efforts en cette tâche, ne vous dispersez pas à tenter de déchirer les étendards des travestisseuses de moi-même. Il n’est rien qui se puisse transmuer pour apparaître à ma ressemblance, je suis l’inimitable même, soyez donc sans crainte. Car je suis mère, j’enfante, je vous ai enfantés et vous enfanterai encore.
Hier soir, à la tombée de la nuit, le désert s’est coloré de lumières jusqu’alors inconnues. Il est devenu essentiellement bon. Je veux croire et j’aime penser que bien des hommes ont ressenti, dans l’obscurité d’eux-mêmes, les fulgurances répétées et intarissables d’une vocation. Comme si se rallumaient aux heures cruciales mille brandons de justice, de bonté, mille et mille éclairs parfaits et humains… Je n’ai plus compté les jours depuis des nuits et des nuits, je ne sais plus où le temps lui-même en est ; l’histoire semble m’avoir oublié, les hommes de mon peuple n’ont pas reparu. Et pourtant je n’ai jamais aussi bien entendu les innombrables bruissements de la terre, j’en entends maintenant le réveil justiciel, l’être n’est plus neutre, il est redevenu intimement bon…
Je tisse depuis toujours l’entrelacs inacceptable de deux réalités : jamais je n’ai su, ni même peut-être voulu, consoler ceux de mes enfants que temps et monde avaient si mortellement blessés ; mais je suis une immortelle, je suis invincible en enfantant de grands invaincus. Leur souffrance mortelle les rend depuis toujours incroyablement vivants, ce sont les dards fichés en eux-mêmes qui rendent leur chair si totale, si parfaite, si lumineuse encore. Etais-je une bonne mère, cela je ne saurais le dire, j’étais une engendreuse, je m’accouchais moi-même d’enfants destinés à vivre de leur mort et à mourir de leur vie, de cette mort et de cette vie métaphoriques, de cette vie et de cette mort d’altitudes extrêmes et terminales.
Ainsi depuis toujours ont retenti par toutes les landes du monde, par tous les rivages, par tous les déserts encore, les contrepoints de mes fils et de mes filles, de ces chœurs qu’ils entonnaient depuis des sanctuaires intérieurs, graduant les voix depuis les murmures marins jusqu’aux hurlements urbains, et chaque voix faisait cathédrale d’harmonies. J’étais une grande musique aux mille enfants, sinon une mère aux innombrables partitions, j’étais la tente conjuguée au temple, j’étais le corps réconcilié à l’âme.
Je demeure condamnée, dans le cœur le plus urgent et le plus incandescent de moi-même, à dire un toujours autre que le monde, à dire un toujours autre que l’amour. Je les dirai et ce ne sera ni l’un ni l’autre, je les opposerai et la vie les réunira, je les marierai et la vie les écartèlera d’eux-mêmes et l’un de l’autre… Je serai donc le surgissement de l’autre, je serai le diffèrement, la transcession, le réceptacle de l’inconnu, le berceau d’enfants sans parents, je serai toute parole voyageuse depuis et vers l’ailleurs…
12:00 Publié dans Lieux | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, écriture, poésie, spiritualité
Commentaires
Alors là, de deux choses l'une: ou bien c'est le manque de sommeil qui produit de tels résultats, ou bien c'est véritablement l'esprit Saint qui a décidé de s'immiscer dans les dunes SF par ton entremise.
Saint Bruno, mystique et prophète, priez pour nous.
Ecrit par : Elise | 04 décembre 2006
En fait c'est tout ce que tu dis, plus l'amitié d'un bon ami qui m'invite souvent à manger chez lui et avec qui j'ai ce genre de discussions, épisodiquement...
Et en fait, je ne suis même pas certain que ce que je décris comme expérience plus haut soit vraiment "mystique"...
Mais promis, je prierai pour toi.
Ecrit par : Bruno | 09 décembre 2006
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