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08 décembre 2006

La conception du temps de Franz Rosenzweig, 1

                                 

Je reprends ici l’argument d’une intervention orale en Sorbonne à propos de la conception du temps de Franz Rosenzweig. Je remercie à cette occasion Camille Riquier de m’avoir permis, dans le cadre d’un cours consacré principalement au temps chez Bergson, de proposer une réflexion sur la pensée foisonnante du génie de Cassel.

J’ai maintenu le caractère relativement oral et les redondances propres à l’exposé, et j’ai procédé à quelques simplifications hâtives d’aspects pourtant importants de la pensée de Rosenzweig (sur le temps liturgique, sur l’application de la scansion Création/Révélation/Rédemption, sur le statut des éléments Dieu Monde Homme etc.), liées aux contraintes de temps et de clarté inhérentes à toute prise de parole. Il va donc sans dire que les faiblesses de cet exposé réclament très prochainement des corrections radicales, et ses quelques éventuelles qualités des prolongements plus substantiels.

 

La pensée de Rosenzweig permet d’appréhender l’existence humaine selon trois catégories empruntées au judaïsme et au christianisme : la Création, la Révélation et la Rédemption. Chacune de ces catégories correspond, en première approche, à l’une des trois dimensions du temps : la Création correspond au passé comme présence de ce qui est déjà là (le monde) ; la Révélation correspond au présent comme fulguration instantanée (rencontre instantanée, en régime d’événement, entre l’homme et Dieu) ; la Rédemption, enfin, correspond au futur comme ce qui n’est pas encore là.

Mais ces trois catégories prennent chez Rosenzweig un sens bien particulier : chacune d’elle est l’articulation de deux des trois éléments : Dieu, Monde et Homme. Les trois articulations forment ainsi l’entrecroisement de deux triangles superposés pour former une étoile ; les sommets du premier triangle étant occupés par Dieu, le Monde et l’homme, les sommets du second par la Création, la Révélation et la Rédemption.

Cette étoile, si elle relate les grandes modalités temporelles et spirituelles de l’existence humaine, ne forme pas un système clos sur lui-même : Rosenzweig conteste en effet à la philosophie, et plus particulièrement à la philosophie de l’histoire de Hegel, la possibilité de résorber en elle le scandale absolu de la mort dans une compréhension du temps historique comme achèvement de l’effectuation de l’Esprit dans l’histoire. La pensée de Rosenzweig surgit dans le contexte de la première guerre mondiale, et Rosenzweig prend acte de l’avènement de l’horreur à un degré qui n’avait encore jamais été atteint dans l’histoire. L’angoisse de la mort sera l’expérience cruciale qui rend impossible la thèse d’une rationalité s’incarnant toujours plus dans le réel.

Dans L’Etoile de la Rédemption, Rosenzweig refuse donc de concevoir le temps comme accomplissement d’une théodicée, comme continuité et comme devenir parfaitement intelligible de l’esprit.

Rosenzweig remplace la théodicée hegelienne par une compréhension « religieuse » de l’existence, en tant que sont mises en relation, sont reliées, les trois notions élémentaires Dieu, Monde et Homme : l’homme fait l’expérience :

-          de la Création, c'est-à-dire de la rencontre entre Dieu et le monde qu’il crée

-          de la Révélation, c'est-à-dire de la rencontre entre Dieu et l’homme, et l’homme se découvre aimé de Dieu.

-          De la Rédemption, c'est-à-dire de la rencontre à venir (cet « à venir » ne devant pas être compris comme « temps derniers », comme nous le verrons) entre l’homme et le monde sur le mode pacifié de la réconciliation.

C'est en ce sens que Rosenzweig privilégie le judaïsme et le christianisme, compris d’abord comme religions positives, historiques, puis et surtout comme ritualités liturgiques et cycliques (les liturgies devant révéler, lorsqu’on les analyse précisément, l’ « essence » de chacune de ces deux religions), enfin comme catégories de l’être, c'est-à-dire de l’Absolu. Cela revient à dire que la vérité philosophique conjugue en elle le judaïsme et le christianisme, distincts l’un de l’autre, mais complémentaires. Rosenzweig disqualifie alors le temps historique de l’histoire universelle, et préconise d’entrer dans un temps cyclique, méta-historique, pour accéder à l’éternité et lutter contre la pure et simple disparition, quasi fatale selon Hegel, à laquelle sont voués inexorablement les différents peuples de l’histoire.

Je poserai comme hypothèse que le temps liturgique, c'est-à-dire aussi « messianique » dont parle Rosenzweig, défini comme expérience de l’éternité rendue possible par l’expérience d’instants qualitativement singuliers, toujours nouveaux et pourtant renouvelés, pourrait permettre de comprendre, indépendamment de la croyance en certains dogmes juifs ou chrétiens, certaines structures fondamentales du temps humain (nostalgie, expérience de la nouveauté, impatience, anticipation…).

Pour appuyer cette hypothèse, je tenterai de voir en quoi le temps chrétien, essentiellement linéaire et historique, « incarné », et le temps juif méta-historique, essentiellement interruptif et avide d’éternité, constituent deux dimensions complémentaires du temps de l’existence humaine, irréductibles l’une à l’autre mais coexistantes.

Trois moments scanderont cet examen :

-          exposition du temps historique linéaire : la voie éternelle (indéfinie) chrétienne, ou : être dans l’histoire.

-          Exposition du temps symbolique et cyclique des rites : la vie éternelle (intérieure) juive, ou : sortir de l’histoire.

-          Penser le « dès aujourd'hui », le « on ne sait jamais » : l’impatience messianique comme modèle du temps vécu.

Commentaires

Ah, le voici enfin ce texte sur Rosenzwreig... J'avoue ne pas avoir encore ouvert le livre (trop encombrant pour l'emmener en vacances!), voila qui va me donner envie de m'y plonger définitivement. En tous cas, ces débuts augurent de belles lectures, comme d'habitude sur Systar!

Quelques questions, néanmoins, rien que pour t'embêter. Tu dis passer rapidement pour raisons pratiques évidentes sur la notion de "liturgie", alors j'aimerais que tu donnes quelques précisions, de peur de ne pas en trouver dans la suite du développement! Quel est précisément le sens dans lequel Rosenzweig emploie le terme? La liturgie est dans le vocabulaire religieux "normal" ce qui désigne la prière en commun - et donc le lieu de la rencontre sacramentelle dans le catholicisme (je ne puis parler du judaïsme que je ne connais pas). Faut-il appliquer cette définition au propos de Rosenzweig sur le temps ? En ce sens le temps dit "liturgique" peut être désigné comme "messianique" puisqu'il ordonne ces temps qui sont les derniers, comme on dit, avant la parousie.

Je tombe sans doute à plat avec des questions qui ne veulent rien dire, étant donné que je n'ai lu ni l'étoile, ni l'intégralité de ton texte, auquel cas voudras tu bien me pardonner cher Bruno. Mais l'annonce de ton plan me laisse perplexe. S'il y a une indiscutable linéarité du temps dans le christianisme, celle ci se développe sur le plan de l'histoire. C'est le temps dans sa portée universelle, et même, dirais-je, naturelle, qui se développe linéairement et irréversiblement.
En ce qui concerne le temps liturgique catholique et chrétien, au contraire, on se situe bien dans ce que tu rapportes au judaïsme: une circularité symbolique, un système cyclique. Pourquoi dissocier (je ne sais si c'est toi ou Franz qui opère cette rupture) ces deux dimensions imbriquées en une séparation qui me semble artificielle (en tous cas, en ce qui concerne le christianisme)?

Cette double tension du temps me semble fondamentale dans le christianisme car elle renvoie, à mon sens, à la responsabilité de l'homme devant Dieu et à l'infinie miséricorde de ce dernier.
L'homme est responsable de ses actes puisque tout acte qu'il pose est irréversible (linéarité impossible à remettre en cause car Dieu ne fait pas de miracles contre l'ordre du monde). En ce sens, l'homme est pris dans les mécanismes naturels du temps qui court vers son achèvement dans l'éternité, et déploie inexorablement dans l'histoire la révélation du Christ, jusqu'à la plénitude de sa présence.
Mais néanmois, par la miséricorde de Dieu ui se soucie de lui, l'homme n'est jamais prisonnier, condamné par la linéarité du temps, puisque il est ouvert à la grâce divine qui peut tout renouveller en lui. En ce sens, on entre dans une dimension du temps surnaturelle, qui vient se surajouter à la dimension naturelle sans la contredire. Cette dimension est à mes yeux manifestée par la circularité du temps liturgique, qui manifeste la capacité de renouvellement par la grâce sacramentelle (et particulièrement celle du pardon) de tout l'être de l'homme.

En ce sens, tout est pris dans le Logos. Le Christ est indépassable. Le temps naturel est le déploiement de sa présence au monde, Lui par qui tout a été fait. Dans cette dimension, l'homme est obligé de se soumettre au temps qui règle l'univers selon les lois que Dieu a voulues lors de la Création.
Mais, dans le temps liturgique, c'est Dieu qui nous manifeste le fait qu'Il a voulu entrer dans cette soumission au temps. Puisque le Christ s'est incarné, il a pris la dimension et la mesure de notre expérience du temps. D'où l'instauration d'un temps liturgique qui est le lieu où nous pouvons personnellement faire sa rencontre, selon les modalités de notre finitude.

Peut-on penser toutes les dimensions du temps sans penser le Christ? Pour moi non. Je pense qu'il faudrait lire Teilhard de Chardin pour trouver du grain à moudre (M. Camille, si tu me lis...) J'attends avec impatience de voir ce que tu nous prépares pour la suite!

Hum, je fus longue et verbeuse, en tous cas, merci de laisser libre court à mes délires théologiques. Bien à toi**

Ecrit par : Elise | 09 décembre 2006

Tu trouveras confirmation de tout ce que tu as supposé dans les textes à venir. Je reviens dans les textes suivants sur la notion de "temps juif" et sur celle de "temps chrétien". Ce sont plus des pôles conceptuels permettant de clarifier des dimensions du temps imbriquées l'une dans l'autre le plus souvent, que des réalités qui seraient observables à l'état pur dans l'histoire, sauf rares exceptions.
A plus

Bruno

Ecrit par : Bruno | 09 décembre 2006

Je dois dire que la question soulevée par belle lurette est capitale. Elle soulève le problème de la réactivation dans le rite de l'origine, et donc par là même, des formes païennes de religiosité. Je suis pour ma part convaincu que le christianisme, dans ses formes rituelles, est une dérivation du culte égyptien (à commencer par la forme circulaire de l'ostie qui n'est autre, comme l'ont amplement prouvé Desroches-Noblecourt ou Hornung) qu'une reprise du culte solaire égyptien, et qu'énormément de pratiques cultuelles ne sont que des reprises de mythes de Sumer ou d'Alexandrie.
Par ailleurs, je m'étonne de cette histoire de développement linéaire du temps chez Hegel ; il n'y a pas de pensée du temps chez Hegel, et les très très rares passages qui y sont consacrés condamnent la linéarité, comme une forme de représentation. Le temps chez Hegel est circulaire, quoiqu'orienté vers un progrès. Ce n'est pas parce qu'il y a progrès qu'il y a nécessairement linéarité.

Ecrit par : Thibaut | 11 décembre 2006

progression circulaire... Décidément, ce Hegel me demeurera toujours incompréhensible.

Ecrit par : Bruno | 11 décembre 2006

Il me semble que l'on peut appliquer la conception "circulinéaire" du temps à "l'agir philosophique" (qu'est-ce qu'on se marre ;) ) : la pensée, en tant qu'elle est ce dialogue avec soi qui détruit constamment nos certitudes en les questionnant, est circulaire, révolutionnaire, bouleversante. Un pur penseur est une sorte de nihiliste, un pur penseur est incapable d'agir, car pour agir il faut fixer sa pensée (au moins temporairement) dans un jugement qui sera la manifestation au monde de cette pensée.

Le philosophe est le penseur qui agit. Si sa vie intérieure est pleine de révolutions, il prend tout de même le risque de faire un choix (temporaire), de se fixer des buts, des certitudes fondamentales qui vont diriger son action, mais aussi sa pensée.
Le philosophe doit donc jouer l'équilibriste entre certitudes et remises en causes permanentes de ses certitudes. C'est la seule manière pour l'action de ne pas être aveugle, de ne pas foncer droit dans le mur ; c'est la seule manière pour la pensée de ne pas tourner infiniment en rond, d'être vaine.

En ce sens nous pouvons penser une forme à la fois circulaire et linéaire du "temps philosophique", lieu d'action et de pensée.

Je réponds ainsi à Élise : oui, je crois que l'on peut penser toute ces dimensions du temps, sans penser le Christ ;)

Ecrit par : Camille Bourgoin | 14 décembre 2006

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