29 décembre 2006
Minuscules flocons de neige depuis dix minutes, de David Calvo

Je me demande encore ce que j’ai tenu entre mes mains pendant ces dernières heures de lecture. De quoi s’agissait-il exactement, au moment où j’ai lu les Minuscules flocons de neige depuis dix minutes, de David Calvo ? Le livre est agrémenté de nombreuses photos qui introduisent, scandent et concluent le récit romanesque, mais sans que l’on sache bien à quoi l’on est conduit. Quelque part du côté de Los Angeles, où se jouerait une étrange intrigue, qui serait tout simplement le signe du suicide de l’Occident, de la mise en grille du monde, de la pixellisation des êtres, du devenir geek de l’homme...
Pour démêler les fils entortillés du récit tout en maintenant quelque suspense, je ne peux que renvoyer au travail remarquable d’Olivier Noël, qui m’a fait découvrir le roman, pour embrayer ensuite sur quelques éléments de réflexion complémentaires. Minuscules flocons raconte le périple journalistique d’un narrateur à Los Angeles, qui doit enquêter sur une société à l’occasion d’une convention de science-fiction. D’emblée, le narrateur est placé par Calvo dans la posture du survivant. Le désastre, si c’en est bien un, a déjà eu lieu et laisse derrière lui, selon une structure de rétrospection aux accents toujours un peu nostalgiques, un témoin qui comprend que sa seule raison d’être sera désormais de raconter ce qui s’est passé :
« Ce que nous avons vu ce jour-là, nous qui avons appris à regarder le monde tel qu’il est, en perpétuelle transformation, ce n’était pas de la neige, et il m’a semblé important de raconter ce qui s’était réellement passé – telle est, je crois, la fonction de la littérature, pour peu qu’une telle chose existe encore. Préserver la voix de ces témoins, dépositaires d’une vérité oubliée, qui n’a peut-être jamais existé, et qui valident, par leur seule existence, le principe d’incertitude appliqué à la réalité, à la pixellisation du monde, au suicide de l’occident dans l’extrême virtualité.[...] Nous avons, en tant que race, dépassé depuis longtemps le stade de la folie. La conscience est schizophrène, moi et moi-même, et c’est précisément ce dialogue entre deux formes de computations que j’ai tenté de faire émerger, en creusant la profondeur de la surface. »1
Il faudra bien se rappeler de cette ambition si démesurée, si abruptement annoncée, lors de la lecture d’un récit qui n’en revêtira plus la grandiloquence initiale qu’à la toute fin du récit, lorsqu’il nous sera révélé que cette neige qui ne glace pas, tombant sur Los Angeles, est une pluie de pixels qui trahit le dérèglement des frontières naïvement établies et acceptées entre réel et virtuel. Il faudra se souvenir et garder vive la conscience de ce questionnement digne des plus grands maîtres de la science-fiction, mais aussi des grands contemplateurs de fins de civilisation : me viennent immédiatement à l’esprit les perspectives de Dantec, bien sûr, mais aussi de Franz Werfel, dont L’Etoile de ceux qui ne sont pas nés constitue l’un des meilleurs récits de disparition d’une civilisation, et de bien d’autres auteurs encore.
Mais voilà : l’originalité de Calvo est de situer le bât blessant au niveau de la virtualité. Le monde se laisse virtualiser, ou plutôt : depuis longtemps, le virtuel s’est mondanisé, est devenu un monde, est devenu le monde. Or nul endroit au monde ne peut mieux raconter l’avènement du virtuel que Los Angeles, aux studios Disney des origines, lorsque la vie de nombre d’hommes a consisté à animer de pures images, des êtres dépourvus de chair. C’est dans la banalité du Los Angeles d’aujourd’hui que sont décelables les traces sensibles de ce processus de mondanisation du virtuel. C’est Rollo, l’un des personnages-programmes chargés d’aider le narrateur journaliste, qui le dit le plus explicitement :
« - Cette ville a été bâtie sur le mensonge. Nous avons pillé l’histoire, nous l’avons lessivée, recyclée, lentement, au soleil, en celluloïd. Nous avons commis des parjures, nous avons menti au monde, nous lui avons fait croire qu’une vie parfaite pouvait exister ici, c’est un mensonge et c’est toute la ville que nous avons érigée à sa gloire. L’affrontement est notre seule alternative, sur tous les plans. »2
Mais Los Angeles est une ville paradoxale, qui ne se laisse pas réduire au statut de simulacre ; tout comme dans le milieu des studios de cinéma dépeint dans Le Grand Nulle Part de James Ellroy, le lecteur se laisse prendre à l’étrange magie solaire, au résidu d’âme qui hante sans cesse le triomphe américain de la matière et de l’image. Quelque chose comme une essence (une quintessence autant qu’une senteur) semble émaner de ce Los Angeles pathétique et émouvant, peuplé de vieux graphistes et de fans dont le rapport au réel n’est que très faiblement stabilisé. On y sent Calvo inquiet, et en même temps saisi d’affection pour cette ville et cet univers. D’où ce ton très particulier, employé dans les premières dizaines de pages, saturées d’infinitifs narratifs qui viennent donner au récit l’impression d’une évidence impérieuse : les choses doivent s’accomplir de cette manière-là :
« Passer la boucle hypnotique des bagages sur l’aluminium, suivre les signes mous jusqu’à la sortie. Prendre la chaleur d’un coup, aspirer le souffle de toute la ville. Le terminal international diffuse un flux de caddies, les lignes de l’espace aérien découpent une grille parfaite dans le ciel sans étoiles de LAX. Scruter l’obscurité du parvis, le ballet des phares sur les pentes bétonnées du parking aérien. Prendre conscience de la texture de ces lieux rêvés, de son odeur, une fleur de palme et de pétrole. Trois grands palmiers tanguent dans les miasmes du trafic. De leur maigreur, ils cachent le restaurant fifties de l’aéroport. Les quatre grands arcs blancs qui le soutiennent, rejoints au sommet en courbes décoratives, n’ont pas la force de soutenir la salle panoramique. On a rajouté le pylône et son ascenseur orbital pour que le tout ne s’écroule pas. Ruine d’un futur, quand la ville se pensait colonie extraterrestre, villégiature exclusive d’un peuple galactique en mouvement. Les temps ont changé : l’alien aujourd'hui, c'est moi. »3
Face à cette Los Angeles, quelque part entre la décrépitude d’un âge d’or qui a définitivement passé et l’impression qu’un rêve est encore possible, face à ce « monde de la vie », se tisse peu à peu, d’une manière qui semble tout d’abord intime à la psyché du narrateur, puis de plus en plus concrète et tangible, le « vêtement d’idées » - l’économie des concepts mis en place par Calvo rappelle l’ambition husserlienne de bien distinguer l’objectif du monde de la vie – que serait la Grille, sorte de méthode d’appréhension qui serait hypostasiée au point de devenir une réalité concrète à part entière. La structure secrète se manifeste, les cœurs d’intimité constitutifs de la conscience deviennent de très palpables réalités transcendantes : nous sommes là en science-fiction, si celle-ci est bien le processus métaphorique qui extériorise l’intime, rend sensible l’intelligible, et fait d’une possibilité théorique une réalité pratique. L’illustration inaugurale du roman est à ce titre parfaitement explicite : il s’agit d’une carte de Los Angeles géométriquement quadrillée, qui finit par donner l’impression qu’on n’a pas cartographié un espace pré-existant, mais spatialisé un schéma géométrique primordial.
Et que se passe-t-il lorsque l’instrument devient aussi réel que son utilisateur ? que se passe-t-il lorsque l’instrument devient aussi, et même plus, important que son inventeur et que son bénéficiaire ? Telle est la question que pose Calvo, question d’une secrète gravité que vient masquer l’humour enthousiasmant du récit. Suicide de l’Occident : le mot est lâché très vite, mais on ne le retrouvera plus qu’à la fin, lorsque toutes les explications seront données. Entre temps, que s’est-il passé ? On est allé à une convention de science-fiction remplie de ces fans qui, engoncés dans le costume de leur idole télévisuelle ou cinématographique d’enfance, font plus pitié qu’autre chose, on a traîne au beau milieu d’une secte vaguement branchée sur des formes de spiritualités consacrées à l’adoration du soleil, on a hésité sur le sens du propos de Calvo, on s’est amusé le temps d’un jeu télévisé, on s’est inquiété de ne rien comprendre par moments…
C'est aussi que la gravité n’est pas ailleurs que dans cette banalité, que dans cette vacuité existentielle propre au fanariat, et à la figure du geek. Le fan et le geek sont les deux formes, en apparence anodines, de ce phénomène en chiasme de virtualisation du réel et de réalisation du virtuel : ils incarnent, chacun en leur genre, le moment où l’humain semble accepter de se perdre, pour l’un, dans l’adoration d’une image pourtant fabriquée de toutes pièces (et c'est bien là la cruauté de Calvo : nous plonger dans les secrets d’arrière-cuisines des studios Disney, où l’on découvre un milieu d’hommes voraces, un milieu cherchant la rentabilité, loin de l’innocence qui émane de ses plus belles créations de dessins animés…en un mot : réveillez-vous, votre enfance est terminée), et , pour l’autre, dans l’acceptation progressive d’une servitude par rapport à la machine dont pourtant il se sert. Le fan et le geek, nouvelles figures sociologiques de la fin du vingtième siècle, incarnent l’homme qui n’existe plus que dans le virtuel, au point de n’être bientôt plus qu’un « déchet » dont le virtuel aimerait, à terme, se passer :
« - Pour l’instant, si vous voulez mon avis le seul déchet du jeu vidéo, c'est le geek.
- Ze ne comprends pas.
- Eh bien, la réalité virtuelle ne produisant pas encore de gaspillage, de moisissure, l’utilisateur devient lui-même, par sa posture devant l’écran, ce qu’il mange et les fluides qu’il produit pendant son expérience, la pollution du virtuel. Ses cacas de nez, son acné, ses points noirs, ses odeurs corporelles, tout ce qui fait de lui un réceptacle organique de ce qui n’est pas pris en compte dans l’univers virtuel. Les deux sont interactifs, l’un n’existe pas sans l’autre. Pour l’instant, c'est tout ce que nous avons, c'est donc là-dessus que nous mettons le paquet : une édition limitée de Biactol en bundle avec les dernières extensions officielles et du dentifrice au magnésium. »4
Il y a dans la prose de Calvo je ne sais quel humour désenchanté, une âme qui hésite entre les derniers soubresauts d’un enthousiasme enfantin et la volonté radicale de considérer frontalement la place du virtuel dans le monde. Calvo lui-même ne se pense pas auteur de « science-fiction » ; sans doute y a-t-il en lui une volonté de dire le monde réel, qui lui paraît incompatible avec la démarche du récit de science-fiction. A moins qu’en science-fiction aussi, ce soit la qualité du regard et des images restituant les structures les plus fondamentales de l’existence, qui prime aussi, et Calvo serait encore, quoi qu’il en ait, dans le récit de science-fiction, mais peut-être pour amorcer quelque mutation qui s’avèrerait bienvenue dans le genre…
Toujours est-il, science-fiction ou non, que voici bientôt apparaître toute une théorie de personnages engendrés par la Grille elle-même, et que notre narrateur, bien falot par moments, affronte l’omniprésence du virtuel et les formes de spiritualité loufoque de RAM, étrange gourou d’une secte solaire, dont l’existence, virtuelle ou humaine, ne cesse de faire problème au cours du récit. RAM se fait l’étendard d’une virtualité qui pourrait bâtir son futur contre la possibilité même de tout futur :
« Les coordonnées de notre espace temps utopique se warpent, l’utopie moderne est entropique, fusionne avec l’utopie pré-moderne exhumée. Pédaler en avant, regardant vers derrière. Remonter le cours de cette folie. Un demain recyclé pour ces terrifiés du futur, un territoire en perpétuelle recomposition, de plus en plus vite, de plus en plus proche de nous, de vous. L’espace n’a aucune importance, seule compte la vitesse. Des humains sans futur, voilà notre futur ! »5
Entre humour et désespoir, Calvo fait finalement pleuvoir sur le monde et sur Los Angeles, chère à son cœur, cette blanche pluie de pixels annoncée dès le titre du roman, et laisse peu à peu le texte être supplanté par quelques images et dessins dont la sobriété nue donne à voir la simplification de toutes choses en poussière et en éléments d’une vaste Grille-monde. « Alors je saute et je deviens lumière », dit le dernier vers du poème terminal : mais cette lumière a tous les blancs reflets d’une uniformisation stérilisante, mais cette lumière est celle d’un grand néant que la modernité semble avoir toujours voulu nous montrer, mais cette lumière, enfin, a goût de fin d’enfance et de lucidité condamnée à la saveur aigre-douce :
« L’acoustique d’une réalité virtuelle, sa couleur. Tout ce qui est visible doit se décupler en dehors de lui-même, pour s’étendre dans le royaume de l’invisible. Je ne me souviens pas de ce que Louis XVI avait écrit dans son journal intime le jour de la prise de la Bastille. Aujourd'hui, j’ai l’impression que le monde pourrait s’écrouler, et je continuerais à penser que tout va bien. Se pourrait-il que l’Occident tout entier soit condamné ? Je me plais à imaginer que, leurs principes et les puissantes nouvelles religions les empêchant de redevenir des colons, l’Occident voudra accomplir sa soif de conquête dans des univers mieux maîtrisés. Cette virtualité que se crée l’Occident est notre avenir. C'est très beau d’imaginer un peuple tout entier victime de sa propre création, son utopie de pixels devenue seule raison de vivre, son utopie de marques, de culture, de personnages. J’imagine ces nouveaux conquérants, venus piller les restes de notre décadence, qui trouveront ces humains béats de plaisirs, des casques sur les oreilles, la tête sur leurs bureaux, devant des écrans aux couleurs chamarrées. Je ne sais même pas s’ils prendront la peine de nous exécuter. Ils nous laisseront peut-être là et profiteront de nos sécrétions pour faire des sérums, des baumes ou des recettes, toute notre salive et nos déchets, nos cacas de nez et notre sperme, elle leur servira à mettre en place une nouvelle économie. Je nous imagine tous, penchés sur nos machines, nos corps désarticulés à la merci du premier point de vue. Un continent tout entier, absent de son corps, enfui dans un monde où les pixels deviennent matière. Un monde où tu pourrais être qui tu veux, sans être esclave de tes gènes, de la carte organique. »6
1 Minuscules flocons de neige depuis dix minutes, de David Calvo, Les moutons électriques éditeur, 2006, p. 10.
2 P. 109.
3 P. 13-14.
4 P. 189-190.
5 P. 145.
6 P. 241.
03:55 Publié dans Science-fiction | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, critique littéraire, science-fiction, poésie, David Calvo, Amérique, USA
Commentaires
Ah, excellent Bruno, vraiment ! A moi la basse besogne critique, à toi le cours magistral. Je m'en vais de ce pas, signaler ton texte à David (C, pas K).
Écrit par : Olivier Noël, Transhumain | 29 décembre 2006
Oh, "magistral", sans doute pas... Je demeure ton disciple et ton occasionnel complice, cher Olivier, en science-fiction! Surtout que tu connais mes méthodes de travail et de lecture, depuis une discussion sympa au café Leffe de Montparnasse...
Tu peux aussi transmettre mon texte à David K., mais il me connaît déjà... Quant à David C, j'espère surtout n'avoir pas trahi son livre, très riche, dont je me demande si l'impression d'inabouti, d'inachevé ne tient pas à l'objet même dont il traite, ces fameux petits flocons-pixels, cette difficulté à tracer une frontière nette entre virtuel et réel...
En tout cas, je te remercie de m'avoir fait découvrir le livre... N'hésite surtout pas à me signaler à nouveau des ovnis de ce genre quand il en sort, nous ferons force tintamarre pour leur promotion, maintenant que nous disposons de quelques outils de diffusion performants (Galaxies, Ring, les blogs...)
Écrit par : Bruno | 30 décembre 2006
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