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17 février 2007

Derrida et Hegel: réflexions sur l'origine, par Thibaut Gress, 2

Différance et hégélianisme

 L’anti-hégélianisme affiché du projet de la Différance

Le projet derridien, tel qu’il est exposé dans la grande introduction de Marges est explicitement anti-hégélien : contre la totalité conceptuelle du hégélianisme, il s’agit d’enfin ménager un lieu pour ce qui n’est pas conceptualisable, pour ce qui ne peut être ressaisi par le concept, pour cette altérité qui ne saurait retomber sous les griffes totalisantes du Même. Derrida définit ainsi l’histoire de la métaphysique à travers somme toute le geste hégélien du mouvement de l’être qui serait sa propre réappropriation. Contre ce mouvement totalisant, contre cette impossibilité d’un ailleurs, d’une différence, Derrida émet l’hypothèse d’une résistance, d’une différence tenant bon face au rouleau compresseur du concept : « peut-on traiter de la philosophie (la métaphysique, voire l’onto-théologie) sans se laisser dicter, avec cette prétention à l’unité et à l’unicité, la totalité imprenable et impériale d’un ordre ? S’il y a des marges, y a-t-il encore une philosophie, la philosophie ?[1] »

Il ne fait ici aucun doute que le projet derridien consiste à établir, au risque de la perte de l’unité de la philosophie, quelque chose comme un reste non-conceptualisable, un lieu marginal – une marge – qui se tiendrait en dehors du concept. Nul dessein ne saurait être plus anti-hégélien que celui affiché dans Tympan. Pour mener à bien pareille tâche, que va faire Derrida ? Il va supposer que l’origine, parce qu’elle n’est jamais ressaisissable dans le concept, n’est justement pas resaisissable en elle-même car elle n’a jamais été présente. Autrement dit, parce que la quête de l’origine est une tâche infinie, cela signifie qu’une telle quête a toujours été infinie, et que l’origine ne fut jamais présente. Il lui faut poser une origine qui soit en elle-même quelque chose qui ne peut apparaître, quelque chose qui soit un retrait permanent si bien qu’elle est ainsi destituée de sa raison d’apparaître aussi bien dans le passé que dans l’avenir. Cette origine à jamais absente, mais décidant du devenir de l’être, telle est la différance : « la différance n’est pas, n’existe pas, n’est pas un étant-présent (on), quel qu’il soit ; et nous serons amenés à marquer aussi tout ce qu’elle n’est pas, c’est-à-dire tout ; et par conséquent qu’elle n’a ni existence, ni essence[2]. »

S’il existe un irréductible hiatus entre la pensée et l’être, s’il existe une différence irréductible et si l’origine se présente comme une quête infinie, ce n’est pas en raison de la perte de l’origine, c’est en raison du fait que l’origine ne fut jamais présente. Gérard Granel avait, à juste titre, caractérisé le mouvement derridien de « mouvement sans fond ». Mais il nous faut aller plus loin : si l’origine se répète inlassablement dans la présence, alors la saisie de celle-là dans celle-ci ne peut être qu’illusoire, puisque l’origine est à jamais frappée du sceau de l’inaccessible. Dès lors, c’est la présence en tant que telle qui est marquée de l’illusion ; tout privilège de la présence qui porterait la marque de l’origine est d’emblée frappé de nullité, dans l’exacte mesure où la présence se trouve investie de l’impossibilité de porter en elle l’origine et constitue, de ce fait, une illusion d’origine. En somme, Derrida ne nie pas qu’il y ait une présence, il nie qu’il y ait un privilège de la présence. Il n’y aurait, à mon sens, privilège de la présence que s’il y avait possibilité de l’origine. Or, l’impossibilité de celle-ci engendre l’impossibilité de celui-là. 

 Différance et négatif : le mouvement en marche

Pour autant, en même temps que se creuse ce sillon anti-hégélien d’une impossibilité de la totalisation et de cette nécessité du reste, se joue un mouvement fort paradoxalement hégélien. « La différance, c’est ce qui fait que le mouvement de la signification n’est possible que si chaque élément dit « présent », apparaissant sur la scène de la présence, se rapporte à autre chose que lui-même, gardant en lui la marque de l’élément passé et se laissant déjà creuser par la marque de son rapport à l’élément futur, la trace ne se rapportant pas moins à ce qu’on appelle le futur qu’à ce qu’on appelle le passé, et constituant ce qu’on appelle le présent par ce rapport même à ce qui n’est pas lui (…). Il faut qu’un intervalle le sépare de ce qui n’est pas lui pour qu’il soit lui-même, mais cet intervalle qui le constitue en présent doit aussi du même coup diviser le présent en lui-même, partageant ainsi, avec le présent, tout ce qu’on peut penser à partir de lui, c’est-à-dire tout étant, dans notre langue métaphysique, singulièrement la substance ou le sujet[3]. »

Il ne faut guère être ici effrayé par la difficulté apparente du texte derridien ; tout ce qui relève de la présence renvoie à un autre élément, élément qui est à la fois précédant et succédant à la présence. Autrement dit, toute présence est « disséminée » vers le passé en tant qu’elle en dépend, et vers l’avenir, en tant qu’elle le préfigure. La présence porte en elle ce mouvement doublement extatique de ce qui l’a déterminée et de ce qu’elle détermine à son tour, si bien que la présence en tant que telle est un renvoi. Le présent renvoie de toute nécessité à ce qu’il n’est pas, on ne peut fixer le présent parce qu’on ne peut fixer la présence. Je crois que ce ne serait pas forcer la lecture de Derrida que d’y voir là le procès fondamental défini, par exemple, dans la Phénoménologie de l’esprit, où l’évolution dialectique (du négatif) est précisément rendue possible par cette scission interne de l’être, ce que Hegel appelle « l’être pour un autre », et qui se trouve clairement thématisée dans l’Introduction de la Science de la logique : « ce par quoi le concept lui-même se dirige plus avant, c’est le négatif qu’il a en lui-même ; cela constitue la dialectique en sa vérité[4]. » C’est parce qu’il y a du négatif, c’est-à-dire cette nécessité du rapport de la présence à ce qu’elle n’est pas, que quelque chose comme un progrès, une « historicité » pour reprendre les termes de l’Origine de la Géométrie, est possible. Autrement dit, Hegel comme Derrida ont compris qu’il n’y avait de science que si chaque élément portait en lui une tension vers l’antérieur et le postérieur, interdisant à toute présence le statut de substance.

Mais, et c’est là que tout se joue, quel statut faut-il accorder à ce mouvement qui est mouvement de différenciation ? La réponse à cette question discriminera les pensées de Derrida et de Hegel. Hegel fait du mouvement lui-même la raison de la scission originelle ; l’Un est devenu multiple car l’Un originaire portait en lui ce mouvement d’auto-différenciation. Le mouvement chez Hegel est donc cause de la différenciation. Portant en lui la négation, l’Un est porté à se scinder et à engendrer le multiple. C’est le premier mouvement capital de La science de la logique : « Le Un ne passe donc pas dans un autre ; mais il se repousse lui-même de soi. Le rapport négatif du Un à soi est répulsion[5]. » A l’origine, il n’y a que l’Un ; si l’Un porte en lui la négation, la seule chose qu’il ait à nier, c’est lui-même, si bien que l’Un se repousse lui-même. Conséquence de cette auto-négation : « La répulsion constitue le rapport du Un à soi-même, mais est tout aussi bien son sortir-de-soi[6]. » Et l’Un qui sort de lui-même, voilà l’origine du multiple. Le mouvement de négation interne à l’Un est donc cause du multiple.

La différence comme effet originaire de la différance : Derrida et le néoplatonisme

Ce qui est passionnant chez Derrida, et c’est là que l’on s’aperçoit à quel point il demeure tributaire de Hegel quand bien même le renverse-t-il, c’est que ce mouvement de différenciation n’est plus cause mais effet d’une multiplicité originaire, à savoir la différance. A l’origine, chez Derrida, il y a toujours déjà de l’espacement, de la distance, de la différence. A l’origine il y a cette force engendrant toutes les différences, et engendrant le mouvement de différence lui-même ; chez Derrida, j’y insiste, le mouvement permettant à l’être de différer, est un effet et non une cause, il est un effet de cette différance originaire ainsi que l’indique très clairement ce passage : « Dans une conceptualité et avec des exigences classiques, on dirait que « différance » désigne la causalité constituante, productrice et originaire, le processus de scission et de division dont les différents ou les différences seraient les produits ou les effets constitués[7]. »

Seulement, à l’inverse de l’Un hégélien – ou néoplatonicien – la différance n’est pas, elle n’apparaît pas, elle n’existe pas, elle n’est rien. Si bien que le mouvement différant est un effet sans cause et c’est ainsi qu’il peut être originaire puisqu’il n’est précédé d’aucune causalité effective ; ce serait déjà trop dire que de déterminer la différance comme force causale. Dans une certaine mesure, en posant quelque chose comme une différence originaire, Derrida semble plus cohérent que toutes les tentatives plus ou moins néoplatoniciennes d’expliquer le multiple à partir de l’Un, d’expliquer le foisonnement et la différence à partir de l’unité. Il est en effet très difficile d’expliquer d’où provient le mouvement du négatif chez Hegel, cette scission du Même au niveau micro-philosophique, et cette aliénation de l’Idée au niveau macro-philosophique.

Néanmoins, est-il plus facile de comprendre ce qui motive ce geste très fort qu’est la différance ? Quand je lis Derrida, j’ai un peu l’impression de lire ceci :

Nous observons partout des différences à l’œuvre ; pour comprendre l’origine de cette différence, il faut en finir avec l’Un qui interdit de comprendre le passage de l’Un à la réalité sans cesse différante, mais il faut inversement poser une origine toujours déjà différante.

Pourquoi pas ? Seulement Derrida l’a bien compris, cette décision philosophique est très difficile à tenir ; poser le multiple à l’origine ne résout rien ; donc, il lui faut poser le principe du multiple comme originarité ; seulement encore faut-il que ce principe ne soit pas premier, ce sans quoi il retomberait dans l’Un à partir duquel tout se différencie ; autrement dit, toute la gageure consiste à faire en sorte que la différance ne soit pas une resucée de l’Un, ne soit pas une sorte d’Un portant en lui le principe de différenciation. Si Derrida faisait de la différance un principe premier et unique, qu’est-ce qui distinguerait la différance de l’Un ? Strictement rien. Alors il tente un coup : la différance n’est rien, elle n’a pas d’essence et surtout, elle n’est jamais présente. Entendez : elle n’a jamais été présente. Ah bon, mais qu’est-ce que c’est alors ? Mais rien répond Derrida, surtout pas de qu’est-ce que, pas de quid, ce n’est pas la question !

Quel est l’acquis de cette seconde partie ? Je suis parti d’une idée qui semblait rapprocher Hegel et Derrida : le mouvement est toujours mouvement vers l’origine. Seulement si Hegel admet quelque chose comme une dimension originaire de l’Un, Derrida la refuse, précisément parce qu’il n’y a pas, à proprement parler, d’origine privilégiée – laquelle annihile en retour le privilège de la présence – qui se reproduirait sans cesse. Tout est itérable, mais l’origine est elle-même itérée, elle-même prise dans le mouvement, si bien que l’origine derridienne est déjà différenciée. Toutefois, la gageure derridienne est très difficile à tenir, car il tente de poser une cause ou un principe à cette différence originaire, si bien qu’il risque à chaque instant de retomber dans le geste classique de la métaphysique ; de surcroît, ce mouvement initié par la différance est toujours déjà là, à la manière de l’auto-mouvement hégélien ; il faut donc à présent se demander si la proximité Hegel / Derrida n’est pas d’abord celle du mouvement différenciant.



[1] Derrida, Tympan,  in Jacques Derrida, Marges, Minuit, 1972, p. IX

[2] Derrida, La différance, in Jacques Derrida, Marges, op. cit., p. 6

[3] Marges. Op. cit., p. 13

[4] Hegel, Science de la logique, Tome I, L’être,  op. cit., p. 27

[5] Ibid. p. 139

[6] Ibid. 141

[7] Derrida, Marges, op. cit., p. 9

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