18 février 2007

La littérature en double-bind

                  

A François et à Hélène, en remerciement pour l’amitié sans faille, l’accueil immuablement accordé, et les mille belles discussions qui en ont résulté…


Les dernières semaines, consacrées à de fort enthousiasmantes activités philosophico-littéraires, ont remis en branle le sens du voyage intérieur, le plaisir de l’effort nocturne, et l’étrangeté de ce si fameux et interminable dialogue qui toujours se tisse entre l’âme et le livre. Je n’ai pas oublié, alors qu’un an, déjà, a passé depuis cette lecture, que tout engagement dans le monde réclamait, chez Jabès, son « retour au livre ». Le monde enclos dans le livre, contre toute attente, et contre le plat constat de ceux qui croient regarder en pleine objectivité le réel lorsque, en réalité, ils ne font jamais que réduire le monde à un objet… Le voyage a donc repris son cours, la chambre est redevenue un laboratoire d’essais métaphysiques, une rampe de lancement sans pareille pour le réel tel qu’en lui-même, cette fois, c'est-à-dire, aussi : spiritualisé. Sous le signe de cet infernal Bardamu, à l’ombre portée des plus beaux éclats de la foisonnante American Black Box de Dantec, à l’humble (pour)suite de La Horde du Contrevent, si bien née des mots ciselés d’Alain Damasio, dans les premiers linéaments d’une nouvelle théorie de la métaphore1 demeurée inaperçue (ou d’une théorie de la métaphore nouvelle, absolue ?)…

Et l’évidence maintenue : la question du rapport de la littérature à son autre ne s’épuisera jamais. L’âme, le monde, Dieu, l’autre, le non-littéraire : tout s’affronte au texte, tout s’y rencontre : tout y vient pour mieux en ressortir, mais tout n’en sort que pour, éternellement, y revenir.

Urgence radicale : plus que jamais, l’enfer est proche. Lui, ou chacune de ses plurielles reformulations : l’aliénation du psychisme, l’expérience de la souffrance, la mise à sac de toutes les innocences, et par-delà ces variations, comme sa figure ultimement métaphorisée, suprêmement esthétisée : la fusion complaisamment acceptée entre l’instant de la création et celui de la destruction. L’enfer est proche, et la distance qui nous en sépare s’amenuise. En littérature, l’enfer est proche, et dans la vie, la proximité même devient infernale.

Ronger les territoires de solitude, voilà ce que quelques mensongers événements prétendront toujours accomplir : atteindre les sanctuaires de l’âme que la littérature s’est millénairement acharnée à ériger et à rédiger. Car avec la vie, la littérature joue le chiasme. Le livre ose marcher de brasiers en brasiers, voilà toute sa joie. La vie nous fait, elle, avancer de glaciations en glaciations, tout assurée qu’elle est que triomphera toujours, à chaque fin d’histoire un peu plus encore, le grand néant égalisateur.

En quelques mots disons tout : le livre s’ouvre toujours à la clôture de l’événement. Et la grande, l’immense glaciation est toute proche. Car ce que les derniers siècles nous auront apporté, c'est bien la conversion de l’enfer, ardente ténèbre autrefois, en une totale et intègre lumière glaciatrice. L’extinction de tous les chants, la vie après l’achèvement de la déconstruction, lorsqu’on en aura fini de mettre cruellement en lumière toutes les maigres parts d’ombre dont pourtant on savait qu’elles étaient seules à permettre une anthropogenèse. Au fond, notre génération a peut-être confondu la glace intérieure et ce qui aurait dû être le nord de soi-même. Cru de surcroît que les plats soleils desséchés et appauvrisseurs de l’aujourd'hui se substitueraient avantageusement à chaque singulier, à chaque extrême septentrion qu’il convenait soi-même de s’inventer pour les lendemains inconnus.

A cela et malgré tout, la littérature a résisté : son histoire est et demeurera, ainsi que le disait Philippe Muray dans une formule que je n’oublierai pas, celle de la liberté2. Les malincarnés continueront de grincer des dents ou de tressaillir d’angoisse à la seule évocation d’un passage célinien, en dépit de l’évidente transcendance de la langue sur toute biographie, si immonde qu’ait pu être celle-ci.

Premier – le plus faible de tous – double-bind de la littérature : une vie ratée réussira une œuvre. Une vie souffrante comprendra, en retour, la rédemption que promet toujours l’instant solitaire de la lecture. Douleur et salut, l’un par l’autre l’un à cause de l’autre.

Un second, toujours sous le signe de Céline, vient alors à l’esprit : si l’âme, en littérature, peut juger, ce n’est jamais depuis le saint et pur tréfonds d’une impossible innocence originelle, mais dans la participation, non fusionnelle, à ce mal qu’elle entend juger. Il n’y a pas de parfaites vertus en littérature, et c'est pourtant la seule chose qui comptera, à la fin des fins. C'est ce que savait si bien Dominique de Roux, qui dans La mort de Céline n’entendait point laisser l’impétuosité hypocritement indignée de quelques bras raccourcis juger la saveur, errante mais bien vivante – et de quelle vie encore ! – d’une génération septuagénaire :

« Tout le monde, après tout, se rappelle au moins un été à la surface de la terre, quand le temps des douleurs s’est englouti dans son secret. Il n’y a que des innocents, que des témoins ensevelis, qu’il est impossible d’imaginer ailleurs que dans la durée infinie, voués à l’inexplicable et à la grâce. Soyons lucides pour enrichir nos tourments. Nous sommes seuls devant les mythes de notre liberté. Nous sommes seuls, et chacun de nous septuagénaire, dans ce raccourcissement du siècle qui s’annonce. C'est certain, nous voici désignés par ceux qui militent encore, gouvernés par les derniers Mohicans, dans leur cercueil réséda, ou brutalement anéantis, là même où ils furent tués au milieu de l’immense fête. Nous voici, visages de la fin des générations révolutionnaires, irrémédiablement bannis dans le sur-exil de la technique, pareils aux Indiens d’Asuncion, qui, sur l’estrade, devant les puissants de la République, interprètent sur leur harpe l’hymne au partido colorado. Il y a moins de pureté. Il n’y a que des révolutionnaires de la même farine, de Cabral à Castro, prêts à serrer la main au chef de la police, et jetant sur leurs épaules la jaquette du ministre, discoureurs dogmatistes et phraséologues.

L’acte des poètes d’avant-guerre fut au moins de se brûler, sordides et extatiques à la fois, guéris de la raison. La défaite immobilisa leur carène. Ils ne pensaient pas aux anthologies.

Depuis, la littérature est entretenue par l’éclat de leur trajectoire au-dessus des combats de nuit. Mais nous nous éveillons. Après la peur, la protestation, après la protestation, le ciel des voyages, l’âme du monde. 3»

A cette page, faut-il ajouter le moindre commentaire ? Nous le sentions : toute indignation n’obtiendra jamais que la destruction de l’idée même de vertu, et toute indignation procède par la désignation, celle du petit index flicard et accusateur pointé sur les infréquentables passages d’une œuvre4

La véritable morale d’un éventuel septentrion littéraire à venir opèrera ce départ du bien et du mal, se gardant toutefois d’hypostasier l’un et l’autre, donc de les mettre en opposition dans une trop simple univocité. Les bassesses psychologiques de nos petits quotidiens sauront bien volontiers se charger de ne point contourner ces écueils manichéistes…. Pourtant, nous saurons un jour que nous ne provenons d’aucune innocence première, que l’innocence ne se trouve qu’en s’inventant, après les douleurs et les fautes, commises et subies, et que tout lecteur ne la rencontre que dans la libre participation au mal que l’œuvre lue l’intime d’accepter. Double-bind en forme de game over, de fin de partie, comme définitif et insurmontable : la surhumaine joie du livre ne jaillit réellement qu’à l’approche toujours plus accentuée du plus immense dégoût négateur.

En littérature, celui qui aime est aussi celui qu’on a contraint à haïr.

A ce dégoût aimant, comme aimanté par l’expérience de la mort vécue à même celle de la lecture, s’ajoute, par une plus concrète évidence encore, la logique du compte à rebours. Elle est mienne ces jours-ci, et ne vaudra plus dans quelques jours, je la vis depuis cet incessant émerveillement d’où je ne descends plus depuis deux mois de lecture étalée de La Horde du Contrevent d’Alain Damasio. Le décompte des pages y est éditorialement inversé : l’on commence le livre à la page 521, la lecture s’achève à la page zéro, en une sorte de zéro janvier narratif, dont pour l’instant je ne peux – ni ne veux – rien dire ou savoir. Double-bind affectif, ici, le plus enfantin de tous, le plus doux, le plus attendri : comment perdurer dans la lecture assoiffée de pareil chef d’œuvre hors-genres sans, par là-même, détruire la possibilité d’une infinie prolongation de la saveur goûtée à chaque page, possibilité qui naît bien tôt dans le roman pour ne plus cesser de croître ? Car le jaillissement inaugural de la première lecture nous sera ensuite, à tout jamais, interdit.

J’irai donc, selon cette littérature en double-bind, dans le sillage du « traceur » de Damasio, de ce Golgoth aristocrate en âme, argotique en paroles, barbare en actes , et toute littérature me sera un Extrême-Amont, un « Septentrion », une source secrète où tous les vents et toutes les vies prennent source. Or l’Extrême-Amont est un inaccessible foyer – existe-t-il seulement ? Parvenu à la page « 100 » du roman, j’hésite encore… - , la terre promise, le jardin des origines qui nous est d’emblée interdit. Où allons-nous, alors ? Nous allons surtout vers l’introuvable septentrion que notre âme droite nous impose, et ce sera l’Amérique fictive/réelle de Dantec, et ce sera l’Extrême-Amont de Damasio… Nous avancerons parfois dans la cécité des corps, tel ce Golgoth, pure droiture sans direction, dont je suis convaincu qu’il sait que l’Extrême-Amont n’existe pas, mais qui choisit pourtant d’humilier son père en le blessant, pour le punir de n’avoir point été digne de cette droiture sans direction5 que tout traceur de horde doit avoir, dans l’univers forgé par Damasio. Golgoth est inhumain, bien sûr, il n’est peut-être pas même un être vivant authentique. C'est un fou de la lumière et du vent, et chez lui prime le sens sur la vie.

Double-bind final : le plus essentiel en l’homme, tel est l’enseignement de ce singulier personnage, n’est peut-être pas uniquement humain, et la joie nietzschéenne ne suffira peut-être même pas à détruire l’illusion qui fait toujours trouver désirable le bonheur ; seul le sens, pourtant destructeur de vie, doit motiver la marche en ce monde. Double-bind en intensité : vivre en intensité pour accomplir le sens, et incarner le sens pour pouvoir consumer la vie. Chiasme final : le sens s’ouvre à la clôture de la vie.

1 Paradigmes pour une métaphorologie, Hans Blumenberg, Vrin 2007, collection Problèmes et controverses.

2 J’ai déjà cité ce texte dans un article pour le site Ring, mais n’ayons pas peur de citer à nouveau : « Le nom de Céline appartient à la littérature, c'est-à-dire à l’histoire de la liberté. Parvenir à l’en expulser afin de le confondre tout entier avec l’histoire de l’antisémitisme, et ne plus le rendre inoubliable que par là, est le travail particulier de notre époque, tant il est vrai que celle-ci, désormais, veut ignorer que l’Histoire était cette somme d’erreurs considérables qui s’appelle la vie, et se berce de l’illusion que l’on peut supprimer l’erreur sans supprimer la vie. » (Céline, Philippe Muray, Préface à la nouvelle édition, p. 9, Gallimard, Collection Tel.)

3 La mort de Céline, Dominique de Roux, 10/18, p. 111-112.

4 Telle est un peu la posture d’un Jean-Pierre Martin dans son Contre Céline, par ailleurs fort bien écrit et argumenté, mais criant bien trop son petit mal-être éprouvé face à la lecture de Céline sans, me semble-t-il, éviter la pénible errance d’un ton et d’un propos moralisants.

5 Etrangement me revient à l’esprit, depuis plusieurs jours, l’opuscule d’Anselme De veritate, où la vérité est toujours définie comme rectitudo, rectitude ou « droiture » qui consiste à faire ce pour quoi on est là, à faire ce qu’on a à faire.

Le personnage de Golgoth, dans le roman de Damasio, est une sorte de droiture bornée, qui ne sait même pas forcément si elle a réellement un quelque part où aller, mais qui sait qu’elle ne peut exister que dans le mouvement collectif de la horde. Aveuglé à l’idée même de survie, Golgoth me semble incarner, d’une certaine manière, une sorte de primat brut du sens et de l’absolu au détriment de la vie.

Commentaires

Voici à coup sûr un de tes textes qui m'a le plus plu !
Je trouve très intéressante ta mise en lumière de cette littérature qui n'a de cesse de corrompre son lecteur, pour qu'enfin celui-ci crée morceau par morceau son innoncence. Ce dernier dont l'innoncence n'est jamais présente "a priori", originelle, mais qui ne se forme que suite à la douleur, iras-tu jusqu'à dire que le lecteur est celui qui doit tracer le chemin de sa propre rédemption ?

Ecrit par : Aurélien | 18 février 2007

Il faudrait bien redire encore, cher Aurélien, à quel point dame Littérature n'a de cesse d'absolument rien du tout: la corruption n'est pas plus une valeur en littérature que l'édification ou la bien-pensance, ou la permanence de formes de morales naïves...
Toi qui as bien voulu, par-delà les divergences politiques, esthétiques, etc., travailler un peu avec moi pour le dossier sur Ring (et il faut voir l'auteur que tu t'es farci!), tu sais déjà, effectivement, où je veux en venir: en ce point de liberté que D. de Roux et Muray pointent, chacun à leur manière.
Je ne crois pas que la littérature puisse apporter une rédemption personnelle, ni qu'il faille s'inventer celle-ci par l'improbable biais de la littérature. Je goûte fort peu l'exemple de certains chevaliers tardifs qui se découvrent de belles âmes "après l'ordure", sous prétexte qu'ils auraient lu tel ou tel auteur, bouleversant-gnan-gnan... Le pathos demeure à tout jamais l'ennemi de l'intelligence, donc de la liberté.
Il reste néanmoins des chemins personnels, spirituels essentiellement, que chacun est libre ou non d'emprunter. Sur l'amour, l'au revoir, la collectivité, l'existence, puis-je te recommander La Horde du Contrevent, que je cite déjà longuement, et sur lequel je reviendrai au cours d'une série de textes prochainement? Un des plus grands livres qu'il m'ait été donné de lire... qui replacera tout lecteur sur la voie perdue de l'hominescence, du "devenir-humain": la Horde nous rend "humains"...

Ecrit par : Bruno | 18 février 2007

Merci pour ces lignes qui alimentent et enrichissent certaines de mes réflexions actuelles sur la littérature, en particulier, comme tu sais, autour des multiples paradoxes qu'elle engage dans son rapport au monde, et qui n'en finissent pas de m'émerveiller. J'ai bien envie d'aller moi aussi farfouiller dans tout ceci ; le dossier n'est pas clos... simplement en suspens, en ce qui me concerne.

Longue vie à la Horde... !

François.

Ecrit par : François | 19 février 2007

Je t'en prie, mon cher François...
Oui, je sais que ce passionnant dossier "la littérature et/ou le monde" est un peu en suspens pour cause de vilains concours à préparer; encore pourras-tu te consoler en voyant si, au détour d'un beau passage de Chateaubriand ou de Steuh John Perse, la réflexion sur nos thèmes préférés se ne se trouve pas déjà naturellement étoffée...
Tu l'auras remarqué: le texte était de circonstance, à son écriture ont présidé une certaine humeur maussade et en même temps l'envie de consigner les petites idées, fort peu originales au demeurant, qui me sont revenues à l'esprit sur tout cela.
Rendez-vous pour une prochaine séance de double-bind Chimay (la finir, c'est se condamner à ne plus pouvoir en boire... du moins dans l'immédiat), à très vite...

PS: joli MVP du All star game... Kobe!

Ecrit par : Bruno | 19 février 2007

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