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20 février 2007
Derrida et Hegel: réflexions sur l'origine, par Thibaut Gress - 4
Conclusion
Je conclurai en examinant brièvement deux points :
La différance est-elle tenable ? La volonté derridienne est claire : au lieu de montrer la césure entre l’origine unique et le développement différentiel de celle-ci, Derrida tente quelque chose comme une inversion, une origine postérieure à son développement – « Il y a histoire, parce que dès l’origine, le présent est comme en retard sur lui-même » écrit Vincent Descombes[1] –, ou plutôt un jeu différentiel originaire qui n’aurait plus à se différencier ; à l’origine était la différence nous dit Derrida. Cette thèse est très stimulante car, au lieu d’expliquer la différence par une chute de l’Un dans la différence, à la manière néoplatonicienne ou hégélienne, c’est inversement la différence qui devient la norme originaire. Le renversement est ici capital car il n’y a plus à tenter de comprendre comment l’Un peut engendrer ce qu’il n’est pas, à savoir cette différence ; dans une certaine mesure, si l’expérience commune ne voit que la différence, il est exact que remonter à l’Un comme le font les néoplatoniciens fait preuve d’une décision métaphysique inouïe.
Mais, par une étrange ironie du sort, Derrida retombe dans la métaphysique au moment exact où il essaye de comprendre la raison du jeu différentiel, geste totalement similaire à celui auquel procède la métaphysique. Autrement dit, en cherchant un principe au jeu différentiel, principe qu’il nomme différance ou trace, il ne fait rien d’autre que penser de la plus classique des façons : il y a de la différence, pourquoi ?
Dès lors qu’il cherche quelque chose comme un principe à ce jeu différentiel qu’il décrit et que chacun peut observer, il est perdu ; perdu parce que l’alternative qu’il rencontre ne peut que ruiner sa pensée :
Soit, en effet, il stipule, comme c’est le cas, une extériorité au champ phénoménal différentiel et immanent, auquel cas la différance se retrouve prise dans un lieu de transcendance inouïe, si bien qu’elle se retrouve frappée de caractéristiques négatives tellement elle est éloignée du champ d’immanence, soit il la réintroduit de force dans le champ, dans un geste hégélien, en en faisant le « mouvement » du jeu différentiel (ce qu’il fait également) auquel cas le jeu différentiel du champ immanent se résorbe dans le Même, en raison même du jeu relationnel qui ramène fatalement, à un moment ou un autre, à l’unité. Nulle transcendance au champ immanent, détruit l’immanence, (premier écueil) et le jeu différentiel ne peut sans cesse demeurer justement différentiel (second écueil) sans, en raison des rapports relationnels, se résorber dans l’unité. Il semble donc que Derrida ne puisse échapper soit à la métaphysique, soit à l’Un.
Mais alors, pourquoi Derrida reproche-t-il à Hegel le mouvement du négatif ? Je crois que la réponse est paradoxale ; d’une certaine manière, c’est la pensée hégélienne qui résout les apories derridiennes et non l’inverse ! Je dis cela, d’une part par simple artifice rhétorique, mais aussi d’autre part par conviction : Derrida ne peut être que terrifié par un négatif assumé car c’est là somme toute le mouvement par lequel ce qu’il souhaiterait irréductible se résorbe dans l’unité ; il n’est pas pensable que Derrida n’ait pas entr’aperçu la nécessaire résorption du jeu différentiel dans l’Un, en raison même du caractère extatique et relationnel du jeu différentiel. Or, ne pouvant pas lutter contre cet irrésistible mouvement, il a tenté de figer ce mouvement, donc de critiquer le négatif, afin de rendre illégitime ce qu’il savait inéluctable, à savoir le triomphe final de l’Un. En critiquant le négatif comme il le fit, Derrida menait une tentative désespérée de freiner l’écoulement différentiel vers l’Un ; or, ne pouvant y parvenir, il se contenta de frapper l’agent de l’écoulement – le négatif – d’illégitimité, à défaut de véritablement pouvoir bloquer les rouages dialectiques.
Il est ainsi tout à fait fascinant de voir sous nos yeux éclater ce combat de titans, où Derrida tente de mettre fin explicitement à la machine hégélienne (tel est le projet avoué de Marges) en grippant le mouvement de différenciation conduisant à la clôture de l’Un. Cherchant à rendre irréductibles les différences afin que jamais elles ne se résorbent dans l’Un, il est malgré tout amené à chercher un principe au jeu différentiel et fonde une transcendance qu’il n’aura cesse de dissimuler ; mais le geste par lequel il ne cessera d’enfouir cette transcendance écrasera tout, jusqu’au jeu différentiel lui-même, si bien que le Même et l’Un ressurgiront à la fin du mouvement du a de la différance ; désespéré, Derrida ne pourra que s’écrier face au rouleau compresseur hégélien : « ce n’est pas si simple ! », comme si le mouvement de la différance n’était qu’un gigantesque geste du négatif, mais non-assumé…
[1] Vincent Descombes, Le même et l’autre, Minuit, 1979, p. 170
10:00 Publié dans Laboratoire de proto-pensée | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Philosophie, Derrida, Hegel, Husserl, déconstruction, différance
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