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12 mars 2007

Contamination, de Sarah Vajda

                     

 

 

« Certes cela se pourrait dire autrement : il n’est rien arrivé et nous avons rêvé. Je n’ai pas existé et la valse a assez duré. Une déficience congénitale, une imprégnation, une tare, m’en aura empêchée. Au commencement, cette cicatrice ne me gênait guère, au contraire, presque un sujet de fierté, un caractère singulier, une marque d’exception, en réalité la mort au travail à l’intérieur de l’âme. La France en moi et son indifférence. » (p. 106)

Si quelque littérature ambitieuse entreprenait de cerner la singularité du monde ordinaire tel qu’il va aujourd'hui, par l’articulation habile, sinon virtuose, de l’anodin et de l’essentiel, du quotidien le plus banal et de la structure la plus intime de toutes choses, sans doute emprunterait-elle une trajectoire similaire à celle que fraie Sarah Vajda dans Contamination. Sans doute, en effet, serait-il bienvenu de partir d’un fait divers, parmi d’autres possibles, pour examiner patiemment la métaphysique qui y opère, et pour réaliser la radiographie précise et exhaustive des grandes forces qui trouvent à s’incarner dans la vie contemporaine française.

L’histoire proposée est d’une banalité confondante : que dire, en somme, d’une femme professeur de lettres, âgée d’une quarantaine d’années, qui n’aurait pour ainsi dire jamais connu de moments de bonheur, si ce n’est, très passagèrement, dans les bras de l’un de ses élèves lycéens, et, vaincue par le sentiment de vacuité qui infecte son existence, mettrait fin à ses jours en se jetant sous un train ? Telle est la scène inaugurale du court roman de Sarah Vajda, où, très vite, l’on comprend que ce n’est pas l’acte en lui-même qui est la matrice de toute la narration, mais bien l’origine et le sens de celui-ci, tout le récit ne visant à rien d’autre qu’à élucider la décision de Sylvie Vannier pour parvenir, in fine, à lui donner un sens, ou plutôt à comprendre pourquoi elle ne peut réellement en avoir. Intervient alors rapidement la figure de l’enquêteur par le personnage de Jean Salan, qui n’échappe point à la déficience originaire marquant tous les personnages du récit de Sarah Vajda. Malgré la fonction de Salan, c'est d’enquête et d’enregistrement métaphysiques des faits qu’il s’agira, bien plus que de l’élucidation policière d’un cas de suicide. Sous ce regard lui-même fragile défile alors toute une théorie de personnages proches de la femme suicidée, tandis que, armée d’un style à la fois généreux et intransigeant, Sarah Vajda effectue un prélèvement d’existences humaines sur le corps contaminé d’une France qui ne sait plus engendrer, pour délivrer les linéaments d’un diagnostic désenchanteur.

Du cheminot Lucien Journot, qui redécouvre l’amour en croisant le regard de la jeune femme tuée par le train qu’il conduit, et délaisse les fadeurs de son quotidien, à l’adolescent solitaire et orphelin Alexandre-Diego, seul à avoir su être pour Sylvie « l’épingle qui a déchiré l’opacité du temps » (p. 100), en passant par la détestable famille de la suicidée, collection de veules et d’égoïstes tout à fait stupéfiante, c'est toujours le même mystère qui se laisse suggérer, sans être réellement affronté : celui de l’impossible enfantement, de la génération d’emblée viciée, de la chair immédiatement contaminée par la fade bassesse de ses parents et par leur ordinaire lâcheté. C'est cette « contamination », dénomination noire et sans concession de ce qui devrait pouvoir s’énoncer comme « génération », comme don de la vie, qui innerve la souple narration de Sarah Vajda.

Toutes les rêveries sont interdites, pire encore : elles sont impossibles ; la féerie d’un sentimental et enthousiasme Grand Meaulnes n’a pas sa place ici, et toute confiance naïvement accordée à la bonté maternelle et à la figure de la Vierge est vouée à la déception, et condamne irrémédiablement l’enfant en manque d’affection à une souffrance qui ne prendra pas fin. Aux fraîches tendresses de la prose d’Alain-Fournier, placées sous le signe de l’événement heureux et de la maternité rassurante : « Mais quelqu'un est venu qui m’a enlevé à tous ces plaisirs d’enfant paisible. Quelqu'un a soufflé la bougie qui éclairait pour moi le doux visage maternel penché sur le repas du soir. », l’incipit du roman de Sarah Vajda semble avoir été écrit pour s’opposer, frontalement, impitoyablement : «  Un obstacle sur la voie est venu qui a arraché Lucien Journot à la joie des départs et à la plénitude des retours. Un obstacle a paru qui a débuché un paisible cheminot de la route tracée. Un obstacle a évanoui le plaisir de la solitude le long des rails, la félicité des escales et les rires des camarades. » (p. 11). D’un livre à l’autre, l’homogénéité de ton frappe, tout comme, plus loin, l’opposition, explicitement établie, entre le « prosaïsme de la rue » et quelque « domaine mystérieux »(p. 99), qui révèlent bien la nature du texte de Sarah Vajda : c'est une noire anti-féerie qui ne verra jamais dans la mère qu’une mauvaise femme ou une suicidée, qui donne la vie comme on transmet une maladie, qui n’engendre pas mais contamine, et qui n’augmente pas la richesse du monde, mais en accentue la pulvérisation, la dissolution, et en parachève l’indifférenciation. Toutes les femmes, exceptée la suicidée de bleu vêtue, n’existent que dans un écart absolu creusé par rapport à la Vierge Marie, telle, par exemple, Myriam, la mère d’Alexandre, femme martyre d’une époque qui entre dans son apocalypse pour avoir trop voulu jouir. A ces mères dévastatrices ne peuvent répondre que des pères absents, ou falots, tel Petit-Louis, pathétique parent de Sylvie, qui s’est toujours trouvé incapable de témoigner son amour à sa fille malgré l’avis de Marguerite, sa femme.

Nulle psychanalyse de bas étage pour familles françaises ordinairement névrosées, toutefois. Sarah Vajda va plus loin. La déficience est affective, certes, mais au fond elle est quasi-biologique : il n’est qu’à voir, pour constater cela, la caractérisation organique et vitaliste des événements que propose l’auteur, tout au long d’une histoire qui se passe pourtant en des milieux urbains relativement aseptisés : la voie ferrée, l’appartement de Sylvie, petit empire de signes japonais et de toiles éloquentes, et plus encore peut-être ce passé de khâgne qui hante Sylvie et son ami Néel, seul bonheur qu’aura eu la jeune femme, dans un milieu où l’intensité de vie est grande, quoique « mal incarnée », pour reprendre le mot d’Abellio à propos de certains intellectuels dans La Fosse de Babel.

« Une infection propagée par une orchidée, voilà tout le récit » (p. 43) : on ne saurait être plus clair que l’auteur elle-même pour comprendre le fil métaphysique de toute la narration. Le monde est une excroissance bubonique morbide, infectée dès sa naissance : l’époque marquerait la minéralisation et le lent acheminement vers le néant d’une vitalité depuis toujours viciée, et la stérilisation du sens de toute existence humaine. La dimension politique du propos est alors consubstantielle au diagnostic métaphysique : c'est à un gouffre générationnel, à la « génération Mitterrand », ou « génération Paracétamol », que la littérature s’affronte à présent, tandis que rôde toujours ce lourd passé politique de la France que Sarah Vajda dissèque de livre en livre.

Sans doute peut-on alors s’étonner de voir, à une telle densité de réflexion et de narration, se superposer de sympathiques mais fort inattendues diversions vers la musique de Ian Curtis et de Joy Division, et de lire une fin de récit qui, par sa précipitation, et par le dénouement à l’apparent optimisme un peu rapide, laissera finalement la belle spéculation des premières dizaines de pages quelque peu inaboutie. Certes, Sarah Vajda n’est pas une Cassandre pour des temps déjà survenus, certes, aussi, il faut chercher à désamorcer cette universelle et tragique contamination, tragique d’une nature inédite puisqu’il est désormais non pas ce qui impose un destin à une existence mais ce qui, radicalement, l’en prive ; certes, enfin, il faut se donner les moyens d’espérer encore que toute existence ne devienne pas uniformément générationnelle, c'est-à-dire, comme l’auteur le dit explicitement : médiocre. Sans doute fallait-il un grand incendie purificateur après l’extinction duquel se puisse annoncer une aube de la décontamination. Mais le récit de Sarah Vajda demeure le plus convaincant avant le Satori final à Manchester, lorsque ses phrases, via une série d’incises nominales brèves et explicatives, insufflent à chaque événement la part minimale de sens qui toujours amorce ou relance la réflexion et laisse le lecteur assoiffé d’entrer dans la compréhension totale de cette « contamination », sorte d’universel principe de prolifération virale qui affecterait simultanément les dimensions biologique, affective et politique de la vie humaine. C'est dans l’impitoyable lucidité sur le désir de néant contemporain  et l’impossibilité d’un don authentique entre le parent et l’enfant, aujourd'hui, que la prose de Sarah Vajda prend toute sa vigueur et que son phrasé, si riche et si jouissif, atteint au mieux sa cible.

Commentaires

Le premier livre que j'ai lu de Sarah Vajda, c'est son livre interdit sur Claire Chazal. Déjà je trouvais que le prélèvement qu'elle avait fait dans la société pour écrire son livre était assez représentatif de l'incorporation dans l'infiniment intime, de la société mangée par le néant. Ce nouvel ouvrage me ravit donc. Voilà un nouveau projet de lecture !

Ecrit par : Maximilien FRICHE | 14 mars 2007

Ravi que vous soyez ravi par l'existence de ce livre de Sarah Vajda. J'ai eu l'occasion de rediscuter un peu avec elle de la manière dont j'ai compris son livre: je pense qu'il n'y avait pas de contresens dans ma lecture, et que ce "concept" de contamination est bien la clé métaphysique du livre.
Nous disions que dans les romans de Sarah, l'on vient de la poussière, on naît par contamination, on vit (plutôt mal que bien...?) et on retourne au petit nuage de poussière...

Ecrit par : Bruno | 16 mars 2007

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