30 mars 2007

La Glace, de Vladimir Sorokine

            

 

La Glace de Vladimir Sorokine fait partie de ces romans que l’on lit en quelques heures, presque d’une traite. Plusieurs raisons assez évidentes à cela : l’adoption du genre thriller, d’un suspense haletant dans les premières dizaines de pages – que vont devenir ces personnages frappés au cœur et dont le quotidien est radicalement bouleversé par la révélation de la lumière, par le « réveil » ? -, le récit historique en première personne de la deuxième partie du roman, ensuite, tout en fluidité, et sans doute, également, la très bonne traduction qu’en propose Bernard Kreise en 2005, pour les éditions de l’Olivier. Le même problème se pose toujours au lecteur de traductions que je suis obligé d’être : je me vois condamné à lire des textes souvent très fluides, écrits dans une sorte de langue « blanche », sur laquelle l’œil et l’oreille ne butent pas comme sur tel ou tel prose française au style travaillé, ciselé. J’ignore si la maîtrise de la langue originale me permettrait de sentir le rapport typique de l’auteur à la langue dans laquelle il écrit. Il en découle la contrainte de ne pouvoir parler que des thèmes de l’œuvre, et de réduire en ce cas l’auteur à un « ontologue »1, à décrypter les grands thèmes de l’ouvrage par une sorte de lecture totalisante, globalisante, où je lis les grandes images comme autant d’éléments discursifs portant sur l’étant. Le fait même de la langue, le niveau de la « signifiance », lorsque le « sens », c'est-à-dire l’ensemble des thèmes et des thèses de l’œuvre, se trouve neutralisé ou rétrojeté à l’arrière-plan, cette signifiance, donc, ne peut être pleinement appréhendée.

Dans le cas de La Glace, j’ignore si cette « perte » du rapport originellement physique et spirituel à la langue est réellement capitale. L’ensemble des procédés stylistiques employés par Sorokine semble assez peu nuancé : la première occurrence nominale de chaque nouveau personnage est signalée par un lettrage gras, les personnages sont systématiquement présentés par leur apparence physique et leurs vêtements, les détails psychologiques ne survenant qu’au fil de l’action. On en reste à des descriptions de la surface, justement, à des dialogues rapides, dans la première partie du moins. C'est que c'est la surface qui importe, dans ce roman, et plus précisément la possibilité de rompre la couche superficielle des êtres pour atteindre leur cœur, pour laisser y entrer la lumière.

L’histoire : une sorte de secte puissamment organisée et basée en Russie enlève des individus isolés et leur martèle le cœur à coups de marteau dont la masse est formée d’une glace à la structure moléculaire unique, pour voir s’il en ressort un râle particulier qui révèlerait le nom véritable de la personne. Dans la plupart des cas, les victimes succombent à ce traitement de choc, les survivants constituent une race d’élus, blonds aux yeux bleus, censés être 23 000, être capables de parler avec leur cœur uniquement, n’être pas de simples « machines de chair » comme l’est le reste de l’humanité, et être promis à une communion ultime par la lumière, lorsqu’ils prononceront tous 23 fois les 23 mots secrets du cœur, cérémonie qui provoquera la destruction générale de l’humanité machinique pour ne laisser survivre que les « élus ». On est quelque part dans le fantastique, dans l’intrigue basée sur l’idée du « complot », dans le fantasme raciste de la race de surhommes élus ; on est dans la veine d’une certaine littérature qui aime mettre en scène les déserts spirituels de l’époque contemporaine et les très approximatives et très douteuses rédemptions que semblent proposer certaines spiritualités marginales. Les intentions de Sorokine sont d’ailleurs assez floues à cerner : le premier homme de la lumière est un officier nazi qui a connu sa rédemption intime en touchant la glace cosmique issue de la chute d’une météorite sur le sol de Sibérie en 1908, l’organisation sectaire des « élus » adopte tour à tour les modes de fonctionnement opératifs du système stalinien puis du capitalisme galopant des années 1990, comme si les deux systèmes étaient renvoyés dos à dos. On se sent pris dans un tourbillon narratif où les fantasmes engendrés par les grands monstres totalitaires du vingtième siècle sont poussés à leur paroxysme, et où resurgit tout particulièrement le bon vieux fantasme de la pureté, de l’authenticité et de la simplicité des origines (l’entrelacement de la lumière et de la glace, qui est la cristallisation de la Lumière des origines, des créateurs d’univers de la grande ontogonie qui livre la clé de toute l’intrigue, p. 207-210), opposé au froid constat d’une réalité forcément immonde et déliquescente (l’univers de la finance contemporaine, la déréliction de la jeunesse russe des années 2000, prise entre la dépravation et la xénophobie, l’univers mafieux de la prostitution et de la drogue, et bien sûr, dans la Russie contemporaine : l’alcoolisme).

Entre ces deux grandes options, entre un principe de rêve illusoire et un principe de réalité qui nous livre en spectacle l’ordure que seraient devenues nos propres existences, il ne semble pas y avoir de liberté, ni de voie médiane ou alternative. Sans doute sommes-nous face à un livre de désespoir, un livre intéressant parce qu’il donne à ce désespoir des grandes et belles âmes russes le visage de notre aujourd’hui, à l’heure d’internet, d’un monde où tout se paye (les « martelés » qui se retrouvent seuls dans la nature, quoiqu’il soit patent qu’ils sont blessés, doivent toujours payer pour qu’un automobiliste de passage accepte de les reconduire chez eux), d’un monde où il faut désormais frapper mortellement les cœurs pour qu’un éclat d’humanité puisse en émaner enfin. Néanmoins, j’hésite à aller plus loin dans l’interprétation de ce roman puissant, aux procédés et aux effets bruts et immédiats : faut-il voir dans la lumière et dans la glace des métaphores assez grossières de la vérité et du moyen physique de révéler celle-ci à des « aveugles », aux simples machines que nous serions devenus ? Faut-il réduire la voie romanesque empruntée par Sorokine à la simple défense de ces thèses décidément fort rebattues sur la misère spirituelle de l’époque et l’impossibilité de toute forme de salut collectif ?

La question qui me travaille ces derniers temps, et c'est pourquoi la lecture de ce roman, déniché comme d’habitude dans les rayonnages de l’une de mes deux bibliothèques préférées2, fut tout à fait bienvenue, est celle de l’opposition entre ce qui me semble constituer deux veines non point incompatibles entre elles, mais distinctes, de la littérature : d’une part, une veine « ontologue », qui affirmerait implicitement que la littérature est là pour dire, par la voie narrative, quelque chose sur le monde réel, et donc pour transformer ce réel ; d’autre part, une veine plus « métaphorique », plus immanentiste, plus autosuffisante, qui voudrait créer des mondes de signes, de sens, qui ne tissent plus de lien apophantique avec le réel, qui ne sont pas discursifs, mais essentiellement imaginaux. Par « métaphorique », il faut donc entendre la création d’images sans possibilité de retour à un sens latent et premier qu’il s’agirait de débusquer derrière l’image.

Bien sûr, cette distinction est fragile, la deuxième voie particulièrement menace toujours de donner lieu à de purs exercices de style ou de justifier des démarches esthétisantes sans intérêt. Mais elle vaut surtout par les questions qu’elle permet de poser… Notamment : l’important n’est-il pas de situer toute lecture herméneutique d’un texte par rapport à ces deux voies, c'est-à-dire, une fois encore, d’éradiquer complètement l’idée d’intention originelle de l’auteur pour interroger l’ensemble des « effets de sens » que génère un texte au moment non pas de son écriture, mais de sa lecture ? L’important n’est-il pas, plutôt que de chercher à dire ce que Sorokine « voulait dire », de constater la dimension toute symptomatique de son roman, pris dans les fantasmes et les névroses terminaux consécutifs à un siècle de totalitarisme, et plus encore de voir quels effets de sens et de beauté radicalement nouveaux ce roman pourrait produire ou, à tout le moins, promettre ?

Autre question capitale : ne faut-il pas laisser une certaine place à l’idée de « vérité métaphorique » proposée par Ricoeur dans La métaphore vive, c'est-à-dire à l’idée d’une littérature qui ne serait pas discours apophantique, thétique, sur le réel, mais profération vivante de l’acte qu’est l’être-même ? Toute littérature n’est-elle pas là pour laisser se montrer un certain acte, c'est-à-dire une certaine perfection (entéléchie, accomplissement, complétude terminale) et une certaine vivacité du monde ? L’idée de vérité métaphorique, qui pourrait, pour aller plus loin que le propos de Ricoeur, introduire à des problématiques fécondes comme la traversée de l’humain (trans-humanité ???), comme la transformation de l’être du lecteur, me semble-t-il, devrait permettre de réarticuler avec efficacité et précision les deux voies que je proposais à grands traits, la voie « ontologue » et la voie « métaphorique », pour nous dire, ultimement, que le discours thétique et l’image ne s’opposent pas définitivement, mais s’entrelacent pour susciter une certaine vérité en acte et de l’acte.

Si je voulais trouver non pas la preuve mais,à tout le moins, l’indice de cette vérité-acte, à même le texte de Sorokine, sans doute citerais-je les deux témoignages de la scientifique et de la poétesse, recueillis parmi d’autres récits individuels dans une courte troisième partie du roman, où Sorokine imagine les expériences vécues par des personnages qui ont reçu en kit le matériel de martèlement et le casque permettant de voir la grande communion terminale vers laquelle les « réveillés », cette secte de fous de la lumière qui se disent les créateurs de l’univers et les élus, s’acheminent. Cette distribution de kits, présentés comme un système de remise en forme, est rendue possible par la constitution de la secte en firme à fonctionnement capitalistique qui incarne le futur technologique et envoie des échantillons de « glace » issue de la météorite d’origine extra-terrestre : c'est pourquoi je disais que le roman jouait au fond le renvoi dos à dos des différents systèmes, collectiviste stalinien et capitaliste, l’un et l’autre permettant au fond une diffusion tout aussi efficace de l’idéologie illuministe de la secte des réveillés. Mais revenons aux deux témoignages évoqués : ils sont frappants en ce que ce sont peut-être les deux récits qui s’approchent le plus, ou le mieux, de la vérité, en empruntant la voie de l’explication rationnelle et celle de la description métaphysique à consonance existentielle :

« Anastassia Smirnova, 53 ans, professeur de chimie organique

Le « phénomène de la Glace de Toungouss » (PhGT) m’a immédiatement intéressée, comme de nombreux savants. Le nouveau réseau cristallographique d’une masse de glace cosmique tombée il y a cent ans en Sibérie est un défi pour l’imagination. Toute la section a fabriqué dans du carton ce polyèdre complexe que l’on a peint de la couleur de la glace et on l’a suspendu à un lustre. Il pendait au-dessus de nos têtes, tournait, faisait briller ses arêtes, annonçant une révolution scientifique. Et elle est arrivée. La découverte de Samsonov, Endqvist et Kameyama, ce n’est pas seulement un prix Nobel et une reconnaissance internationale. La découverte des vibrations SK est une passerelle jetée vers l’avenir des nouvelles biotechnologies. Le système « GLACE » en est la première hirondelle. Je n’ai pas été surprise de me retrouver parmi les deux cent trente élus. Après avoir reçu le système, chaque jour toute la section l’a expérimenté. Mais j’ai été la première. Et je peux le dire en toute franchise : c'est stupéfiant ! Au début, il y a eu des larmes et de vifs souvenirs d’enfance, puis le vide, le calme, et l’envol ! Et quel envol ! Quelque chose qui s’apparente à un orgasme collectif, j’ai senti que la lumière » (p. 300)

« Ania Chenguelaïa, 33 ans, poétesse

C'est divin, dans tous les sens du terme ! Cela nous prépare à la mort, au passage dans d’autres mondes. Depuis longtemps je n’avais ressenti pareil enthousiasme, depuis longtemps je ne m’étais pas laissée aller ainsi, je ne m’étais pas totalement déconnectée de notre réalité, grise et misérable. Notre vie terrestre est une préparation à la mort, à la transformation, aux grands voyages. Comme des marionnettes, nous sommes obligés de somnoler dans des enveloppes terrestres, jusqu’à ce que les Forces supérieures nous réveillent dans notre cercueil et nous ressuscitent. Comme l’a dit Lao-Tseu : « Celui qui ne peut aimer la mort, n’aime pas non plus la vie. » Ce merveilleux appareil nous apprend à aimer la mort. Et cela nous fait véritablement du bien. Parce que les gens qui sont véritablement en bonne santé sont ceux qui ne craignent pas la mort, ceux qui l’attendent comme une libération, ceux qui ont soif de cet éveil et du commencement d’une nouvelle naissance dans d’autres mondes. En un instant, nous avons tous été illuminés par la lumière » (p. 305-306)

1 Je vais compliquer cette notion de littérature onto-logue, pour lui surajouter l’idée d’une littérature de la métaphore anti-discursive, et réfléchir à l’articulation, problématique plus que dialectique, de ces deux dimensions de la littérature.

2 Pour le côté impudique qui sied à tout blog, donnons leur localisation : la bibliothèque Abbé Grégoire à Blois, et la bibliothèque de Port-Royal, à Paris, cette dernière étant particulièrement remarquable par la grandeur de son rayon science-fiction, que je vous recommande…

Commentaires

Hey ! Ma chère et tendre m'a offert ce livre à sa sortie, il y a deux ans, et je ne l'ai toujours pas lu ! J'ai honte !

Ecrit par : Transhumain | 30 mars 2007

Comme je le dis dans la note, ça se lit vraiment vite, ce livre, tu verras. C'est un livre comme je les aime, avec beaucoup de mauvais goût parfois, malgré tout. Et un petit côté "littérature au roquefort, tabasco et gingembre" (i.e.: aller chercher systématiquement le phénomène extrême, enraciner le récit sur l'énigme du mal absolu, de la violence presque gratuite).
Tu vois, c'est comme je te disais dans le métro: c'est typiquement le genre de livres qui me permet de réfléchir à certains mécanismes littéraires indépendamment de la qualité intrinsèque de l'oeuvre elle-même. En quoi je ne suis toujours pas un "critique", mais autre chose... (je ne sais pas trop quoi...)

Ecrit par : Bruno | 31 mars 2007

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