02 avril 2007

"Deux matins à Delphes" de Jacqueline de Romilly: retour où tout a si bien commencé... (1)

                               

 

« Lyre d’or, apanage commun d’Apollon et des Muses aux tresses violettes, à ta voix, le pas rythmé des choreutes ouvre la fête, et les chanteurs obéissent à tes signaux, lorsque, vibrante, tu fais résonner les premières notes des préludes qui guident les chœurs ; tu sais aussi éteindre, à la pointe du foudre, le feu éternel : et le sommeil s’empare, sur le sceptre de Zeus, de l’aigle ; il laisse pendre, à droite et à gauche, son aile rapide, le roi des oiseaux ; sur sa tête crochue, tu as répandu un nuage sombre, doux fermoir de ses paupières ; il dort et soulève son dos souple, possédé par la magie de tes sons. »


Pindare, Pythiques


Avec plaisir, donc, commençons cette évocation de Delphes par l’ouverture des Pythiques de Pindare, pour garder à l’oreille, toujours, le son divin de la lyre, et nous rappeler de l’atmosphère sacrée du sanctuaire d’Apollon. Le magnifique texte de Jacqueline de Romilly, « Deux matins à Delphes », concluant De la flûte à la lyre, paru en 2004 aux éditions Fata Morgana, nous permet de laisser remonter à la surface de notre conscience souvenirs et pensées anciennes. L’écriture enthousiaste, sensible, mais aussi polémique et un brin « aristocrate », de la grande dame des études hellénistiques invite au pèlerinage intellectuel, à la méditation, à la promenade recueillie, à l’ombre des marées d’oliviers qui s’étendent dans le vallon de Delphes, « petit village dans la montagne ». Enthousiasme devant l’histoire d’une renaissance, celle du site de Delphes, grâce à l’école d’Athènes qui sut retrouver et mettre en valeur un site enfoui sous la terre ; sensible dans l’éblouissante rencontre d’une âme et d’une terre toutes deux saturées de culture grecque ; polémique en pointant la déréliction dont est victime aujourd'hui l’enseignement des études hellénistiques ; aristocratique, enfin, dans la jouissance toute solitaire de l’âme qui sait, et qui se lève avant les autres pour vivre pleinement Delphes avant l’arrivée des hordes de touristes… Entre le sentiment de la perte et l’espoir en de nouveaux lendemains de l’esprit, toujours le cœur contemplant le monde grec, Jacqueline de Romilly livre d’emblée le sens tout ambivalent de l’émotion qui jaillit lors d’un retour à Delphes :

« Comment ne pas s’émouvoir à la pensée de ce sanctuaire qui s’est ainsi développé de façon extraordinaire pendant des siècles, puis a diminué, a perdu de l’importance et a fini par disparaître, enseveli sous la terre grecque et les maisons, au point que l’on ne savait plus où ce sanctuaire, jadis, se trouvait ; et comment ne pas être ému de le voir, soudain retrouvé, resurgir avec ses trésors et ses souvenirs pour occuper une place nouvelle dans la pensée de tous et peut-être jouer un rôle nouveau dans une culture nouvelle ? » (p. 13).

L’âme voyage, je ne suis plus parisien dans la grisaille de mars, je redeviens l’enfant de 12 ou 13 ans qui put aller à Delphes, dans la chaleur absolue d’un été grec, par-delà les interminables montagnes du relief hellène. Et je me souviens de quelques traits de mon caractère : le sacré me traversait tout entier, jusqu’à l’envie naissante d’embrasser le sacerdoce ; je venais de découvrir, quelques mois plus tôt, la foi chrétienne, j’avais communié pour la première fois dans les catacombes romaines, et j’étais curieux, enthousiaste, bavard, anxieux mais assoiffé d’illuminations. J’étais un gamin semblable à cent mille autres, aussi. J’étais d’abord cela.

Je me rappelle de cette semaine à Olympie, qui était pour ma famille une sorte de rampe de lancement d’où nous partions, moyennant quelques heures d’autocar, pour aller sur les sites grecs. Je me rappelle de sa chaleur, du sentiment de joie paisible sur les sites, de la guide grecque au savoir inépuisable, c'était Katharina. A l’époque, je lisais avec émerveillement Le seigneur des anneaux, les séjours au Club Med étaient pour moi des moments d’une intensité parfaitement déproportionnée.

Je me rappelle du moment où nous avons littéralement survolé cette mer d’oliviers qui accueille profanes et initiés à Delphes. Sous le soleil, le moutonnement infini de feuillages d’oliviers bleuissait, frémissait, nous étions à la mer, une mer que nous n’effleurerions jamais mais qui, à jamais, nous semblerait plus désirables que l’étendue de littoral dont nous disposions au village du Club Med.

« Delphes est, en effet, un petit village dans la montagne, mais qui ne ressemble à aucun autre et dont la beauté s’impose aussitôt, vous procurant une sorte de saisissement. Sur la droite se dressent des montagnes, de vraies montagnes, dont le sommet, déchiqueté et altier, se colore d’un rose qui a tendance à virer, vers le soir, à un rouge sombre et flamboyant. Il n’est pas étonnant que ces montagnes aient l’allure de vraies montagnes : nous sommes tout au bord de la chaîne du Parnasse. Et puis l’on est accueilli, dès l’arrivée, par une source aux eaux vives, qui descend de cette montagne et coule sans arrêt avec un doux bruit d’eau, si rare dans les villages grecs. Cette source marque l’entrée dans le domaine large et spacieux où, parmi les arbres, se dressent des ruines, des pierres, des restes de temples, tout un vaste domaine d’une Antiquité retrouvée. On longe ce domaine sur la droite, mais, de l’autre côté, descendant vers un vallon profond et verdoyant, on découvre un horizon mouvant d’oliviers formant une combe, puis des collines, puis encore des collines avec, au loin, la mer. Cette mer, que l’on aperçoit tout juste, est la partie occidentale du golfe de Corinthe. Ainsi, entre la montagne et la mer, entre les ruines et le chatoiement des feuilles d’olivier, tout vous est soudainement donné. » (p. 91-92)

Bien sûr, c'est cela même : tout vous est soudainement donné : vous êtes parvenus au lieu du nombril du monde. Là où le monde a commencé, dans cette lumière si parfaite qui justifie peut-être l’étonnant primat indiscuté de la lumière sur le son dans la pensée philosophique grecque, et l’idée que les formes des choses aient d’abord été des « eidos », des figures, des visages…

A moi donc le monde s’imposait comme jamais, toujours cette impression de lumière, nous nous étions levés très tôt pour, parmi toutes les hordes de touristes pour lesquels madame de Romilly manque sans doute de bienveillance, être les premiers arrivés sur le site, et nous avions vu les lumières de l’aube avant d’entrer dans le plein aplomb de torpeur caniculaire du grand midi grec. A Delphes, il faut monter, aller tout là-haut, au-delà du trésor des Athéniens, au-delà même du temple d’Apollon, au-delà bien sûr de toutes les échoppes dont il reste les murs, trace de la florissante activité qui bourgeonnait au pied du sanctuaire, aller sur le stade, s’imaginer courir sous le signe d’Apollon, laisser se déployer la commune énergie qui inondait le corps et l’esprit des pèlerins et des athlètes… Comme notre auteur le dit bien, nous savons, en foulant le sol escarpé, que nous sommes chez un dieu, qui lui-même, paraît-il, choisit ce lieu, et eut à se battre contre un dragon, nommé Python, gardien de l’oracle pour que cette élection prenne acte. Nous sommes chez Apollon !

Ce lieu est central : tout s’y joue au grand jour. Le départ de la sagesse sacrée et de la pensée philosophique autonome, les dernières grandes phrases oraculaires ou divines – Connais-toi toi-même, dont nous ignorons le sens exact, sinon peut-être celui d’une sagesse des limites… ? – que la philosophie ne saura plus accepter dans leur univocité sacrée et questionnera à l’infini, mais presque en vain, tout cela était à Delphes. Et Delphes, de surcroît, était le point de tangence de notre monde et d’un monde souterrain mystérieux. D’où la présence de la Pythie ! Avec Apollon, le monde monstrueux souterrain est soumis à la grande mise en ordre du monde, à l’harmonisation que madame de Romilly nomme « la légitimité des dieux olympiens » :

«  Le passage du serpent Python à la souveraineté d’Apollon illustre très exactement ce changement de règne. C'est le passage du sombre au clair, du souterrain au céleste. Cela n’empêche d’ailleurs pas que cette installation du dieu consacre le lien entre les deux, puisque le règne lumineux d’Apollon préside dorénavant aux secrets de la terre et du monde d’en bas, se manifestant par l’oracle. » (p. 94-95)

Au collège, nous avions appris les styles architecturaux, le plus souvent d’après les splendides dessins de reconstitution proposés par Jacques Martin dans ses bandes dessinées Alix. Dorique, ionien, corinthiens, les volutes, les cannelures, l’architrave, les métopes… Le trésor des Athéniens, parfaitement remis sur pied, était une jouissive occasion de vérifier sur le terrain le petit savoir que l’on avait bien voulu injecter dans ma mémoire éponge d’enfant (mémoire que j’ai regretté de ne pas avoir pu conserver munie de sa capacité d’absorption et de rétention originelle…). C'était beau, il fallait tout de même le dire, de cette beauté équilibrée, paisible, et parfaitement provoquée, que les Grecs savaient faire naître. Rien d’étonnant, au fond, tout s’explique : l’auteur des lignes que je cite avec plaisir rappelle que jamais le classicisme n’a signifié que la pensée et la créativité ne se figeaient, loin de là : « il est invention, progrès, découverte. » (p. 14). Sans doute, pour comprendre cela, et pour comprendre à quel point les entrelacements originels entre art et mathématiques furent puissants et subtils, raffinés et féconds, sans doute faut-il avoir mis ses propres pieds dans la poussière de Delphes, avoir entendu chanter une jeune femme dans le théâtre d’Epidaure. Vous le saviez, mais vous ne l’aviez pas compris : désormais, vous voyez, vous êtes là-haut où le monde commence à tout jamais, vous êtes au lieu-dit omphalos, suture parfaite et harmonieuse du ventre classique qui enfanta l’âme d’Occident, vous êtes au plus proche de l’ombilic. Vous êtes dans la lumière, vous naviguez en elle, vous êtes en Grèce, sans savoir en quel siècle se situe le moment que vous vivez. Vous vivez la même expérience que l’enfant que j’étais entouré de sa famille, vous vivez la même aventure solitaire que Jacqueline de Romilly, à l’aube.

Commentaires

Il y a fort longtemps, je ne devais guère avoir plus de 13 ans, mon professeur de grec nous fit participer avec un camarade de classe à un concours dont le thème était Delphes. J'avais pour l'occasion tenter d'imaginer ce que serait le lent cheminement à travers le site, ce que serait cette lumière. J'étais bien loin je pense de cet émerveillement.
A tout hasard, si ton emploi du temps de ministre t'en laisse le temps, plonge le nez dans The Double Tongue de William Golding qui à sa manière a lui aussi fait revivre l'oracle.

Ecrit par : Nathalie | 06 avril 2007

C'était effectivement il y a fort longtemps (ah ah ah)...
Du coup, en famille, on a ressorti les photos, à l'occasion de la petite publication de ce texte sur Systar, j'ai revu ma bouille de l'époque, c'est rigolo. On a tous pris un coup de vieux, j'ai perdu du ventre et pris du poil.
Merci pour la référence!

Ecrit par : Bruno | 06 avril 2007

Ecrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.