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04 avril 2007

"Deux matins à Delphes", de Jacqueline de Romilly: retour à Delphes où tout a si bien commencé... (2)

J’apprends à la lecture du texte de la grande Académicienne que ceux que je croyais être, effectivement, Cléobis et Biton (tu parles de noms ! pfff…), « seraient plutôt les deux demi-frères sacrés, Castor et Pollux » (p. 97). Je retrouve en revanche les oracles les plus célèbres, comme celui donné à Crésus : s’il entreprenait une guerre, il détruirait un grand empire… Et l’éclairage interprétatif arrive immédiatement : tout d’abord, il nous est rappelé que la vérité d’origine surhumaine ne peut être qu’ « oblique » - voilà qui n’est pas sans nous rappeler une définition de la poésie comme essentielle « obliquité »… - puisqu’un des noms d’Apollon était Loxias, c'est-à-dire « l’oblique »… ! Plus encore : c'est le mouvement grec de séparation de la sagesse et de la pensée assoiffée pourtant de celle-ci, qui se préfigure ici. La divinité oraculaire dit la vérité, c'est l’homme qui faillit au moment de l’interpréter, et c'est cette méfiance nouvelle envers les possibilités réelles de l’homme qui sera l’acte de naissance de la philosophie :

 « Ainsi la confiance profonde dans les dieux et dans leur souveraineté s’allie avec la critique des errements de l’homme et de ses imprudences, que commençait à déceler l’analyse serrée menée à Athènes. »(p. 99)

 Nous venions en foule, certes, quoique chacun eût volontiers passé quelques heures, ou quelques jours, seul à Delphes. Pour retrouver le sens, pour profiter de l’âme perdue et retrouvée du lieu, pour aller se noyer dans la mer d’oliviers, pour entendre les cigales et les végétations odoriférantes, pour s’asseoir au pied des temples, pour avancer plus haut vers le soleil de la pensée… Chacun pour accomplir son propre chemin. Nous venions avec nos shorts et nos appareils photos, et nos enfants braillards qui s’en foutent. Cela, je le dis pour les consciences indignées qui aiment mépriser le « tourisme », et qui aiment se croire exemptées de toute participation au « spectacle » si mal théorisé et inventé par Guy Debord à partir de quelques énervements de gauchiste et de quelques fantasmes d’authenticité et d’intégrité tout à fait malsains quoique naïfs. A ceux-là, je livre en pâture, au début de ce paragraphe, la courte phrase énonçant avec force le « cliché » du touriste con et irrespectueux. Et je les laisse à leurs propres déserts spirituels, à leurs propres staticités d’enfants gâtés ou de petits chiens excités qui mordent la main qui leur donne à manger en se croyant d’autant plus « libres ». Un peu de squatting chez l’habitant au Pérou ou en Tchécoslovaquie, ou au Cambodge, redorera bien vite leur âme de voyageur authentique et fera frissonner leur petite fibre aventurière… Grâce à eux, chaque jour un peu plus, et comme plus personne ne peut se permettre de l’ignorer, un autre monde est possible. Nous venions avec nos shorts et nos appareils photographiques, certes, mais nos enfants écoutaient, mais nos enfants comprenaient. Et nous comprenions qu’il se jouait jadis ici quelque chose d’immense. Quelque part entre le charme de la vision parfaite, lumineuse et celui de la reconstitution fictive, munis de nos ouvrages sur le sujet, nous cherchions non point à « retrouver » des évidences, des vérités définitives, mais à trouver notre modeste manière de comprendre la part de passé qu’il nous est donné de saisir. Nous n’étions pas dans l’ « enfin ! » exclamé de l’autosatisfaction de qui croit savoir, nous étions dans la belle surprise inaugurale de qui se laisse encore émerveiller, quel que soit son âge, parce qu’il sait qu’il croit. Nous étions la foule qui remplaçait la foule, mais nulle honte à avoir : le monde n’a jamais été pur, il était à l’époque commerçant, mercantile, il était aussi politique (c'est-à-dire vraisemblablement fort peu moral…), il était aussi, peut-être, superstitieux autant que « religieux » :

 « Et pourtant les gens continuent à espérer, ils viennent toujours, ils attendent toujours de Delphes des conseils dans tous les domaines. Si bien que dans ce site, actuellement silencieux et désert, il faut imaginer la rencontre de tous ces hommes, pleins de foi et de confiance, rivalisant de générosité, persuadés que le dieu était là et que le dieu allait les aider. Ce devait être une grande foule, ressemblant un peu aux pèlerinages de Lourdes et un peu aux fêtes de Rome – une présence bigarrée, unifiée dans un même culte. » (p. 100)

Continuons la lecture du texte de Jacqueline de Romilly : à Delphes se jouaient des concours athlétiques et hippiques, mais aussi et surtout des concours musicaux. On rendait grâce à Apollon pour la victoire, c'est bien du dieu qu’émanait toute réussite, et non du simple effort ni du simple génie humains. Mais déjà un autre souvenir revient, je redeviens à nouveau enfant, lorsque est évoquée cette statue qui nous avait tant marqués :

« Et, pour commencer, j’aurais pu citer cette grande statue de l’aurige, qui trône si fièrement au musée de Delphes et qui fut offerte, jadis, par le tyran de Géla, en Sicile. Elle représente un conducteur de char qui a triomphé, qui se tient droit et grand dans les plis réguliers de sa robe, qui tombent jusqu’aux pieds ; on voit son regard fixé au loin, fier et serein, tandis que sa main tient les rênes de l’attelage qu’il conduisait. Il n’y a rien là des violences passionnées qui devaient marquer les courses de chars, les compétitions et les accidents, dont certains passages de la tragédie offrent des images si mouvementées : tout est à la majesté d’une victoire, où doit se reconnaître la bienveillance du dieu. » (p. 101-102)

 Je le revois en effet, les longs plis de sa tenue de course, droits, interminables, cette pose fixe, hiératique, tenant en main les rênes de sa course victorieuse. Sans doute y a-t-il émotion esthétique quand on ne parvient pas à comprendre réellement la sympathie que l’on se met à porter à une œuvre ; sans doute était-ce alors là une émotion esthétique, pour cet aurige. C'était un petit matin à Delphes, c'était un rythme effréné, entre la découverte du site et celle du musée, mais nous allions harmonieusement, selon cette harmonie qui est la vertu grecque, selon ce temps qui ne fulgure pas comme le temps hébraïque ni la temporalité messianique, mais qui se rythme, se scande, trouve sa paisible et sereine cadence, dans la grande jonction sans cesse accomplie entre les charmes de la terre et les hauteurs célestes. Je revois ma famille sur le site, d’ailleurs nous avons encore quelques photographies de ces beaux moments. Il faisait soleil, nous avions une vue imprenable sur une vallée, depuis le flanc de montagne où se tient le sanctuaire. C'était l’été où l’âme devint grecque, pour moi. Elle était résolument romaine, elle l’est d’ailleurs toujours restée, au nom de la foi ancrée charnellement en moi – expériences ultimes des catacombes et de Saint-Pierre de Rome, du Latran et de Saint Paul hors les murs, du Caravage à Saint-Louis des Français et du Moïse de Saint-Pierre aux liens, contre lesquelles le doute ne peut pas lutter ! -, mais le monde grec surapposa son propre sceau sur ma petite âme, doucement, harmonieusement, toujours. Je n’oublierais plus que la beauté s’entrelace à la lumière et aux nombres, je découvrirais deux ans plus tard toutes les proportions mathématiques de ces monuments que j’avais vus sans en comprendre le secret numérique, j’apprendrais le nombre d’or, 1,618, l’installation dans la théorie commencerait bientôt, pour l’instant je sentais confusément tout cela, et j’y étais heureux. Tous les temps de tous les sanctuaires nous offrent la même sensation : le temps s’y suspend. Nous ne méditons peut-être pas assez, croyants ou non-croyants engagés dans le siècle, sur la possibilité qui demeure néanmoins à chaque moment pour nous de faire retraite, de quitter le flux des choses tel que le monde immense les fait courir, et de nous loger dans les replis, dans les creux d’un temps qui ne passe pas. A nouveau ici, les exemples affluent et abondent : Delphes, Epidaure pour rester en Grèce, mais aussi d’innombrables heures en cathédrale, et les deux retraites que j’ai pu faire, qu’elles soient placées dans la mouvance du Renouveau Charismatique ou bien de l’intelligence jésuitique (pléonasme). Cette suspension du temps, c'est l’expérience magnifique que connaît par deux fois Jacqueline de Romilly et qu’elle relate dans les plus belles pages de son texte.

« Je suis restée devant la porte que je venais de franchir, intimidée et éblouie. Je me trouvais là, au seuil de cet espace interdit à tous, au seuil d’un temps qui n’était plus ni celui du passé ni celui du présent. Je savais que ce lieu avait été le centre de grandes fêtes, de grandes émotions et d’un luxe de beauté auquel tous étaient sensibles. De même, il y avait eu les foules du passé. Et puis, maintenant, après tous ces siècles franchis, il y avait les foules de touristes errant parmi les pierres à demi relevées et caquetant dans leurs langages divers, prenant des photographies, s’attardant pour fixer une image, puis rattrapant hâtivement le groupe. Mais moi, ce matin-là, j’étais seule, dans le silence. Le bruit des grands siècles passés s’était tu pour jamais, le bruit des touristes modernes ne pouvait pas encore s’élever. Je me rendais compte de ce privilège qui m’isolait hors du temps. Et je me rendais compte aussi du miracle que c'était de voir resurgis, au pied de la montagne, tous ces restes prestigieux qui avaient été si longtemps enfouis sous terre, comme morts. Oui, ils étaient revenus – mais comme un souvenir, comme un témoin arrivant de très loin, peut-être un peu comme un rêve. Le silence était total sur ces lieux sacrés ; et c'était en quelque sorte le silence de ce qui n’est plus, mêlé à la mémoire de ce qui a été. Et pourtant j’étais là, moi, bien réelle ; je respirais l’air frais du matin ; j’entendais, dans ce silence même, que leur présence rehaussait, un ou deux oiseaux aussi libres que moi dans le sanctuaire où tout se taisait. Je n’aurais pas pu dire si l’émotion que je ressentais venait de ce que je retrouvais le passé, ou bien de ce que je le retrouvais en tant que passé, aboli et révolu. » (p. 109-110)

Solitude jalouse, également : les instants vécus ainsi ne se laissent pas partager, sinon avec des oiseaux… Et sentiment aristocrate : être seul avant la foule, pouvoir marcher seul là où les autres viendront en foule, les précéder dans le temps et dans l’excellence de l’instant vécu, laisser les choses donner leur pleine noblesse, nostalgie devant ce qui n’est plus et menace à la fois de disparaître et de renaître de ses cendres… A nouveau alors, l’helléniste monte au stade, où les êtres semblent revenir à la vie, depuis ce que les textes disaient d’eux, jusqu’à la pleine réalité d’une aube grecque. Comme pour beaucoup d’intellectuels, la ligne de force de l’esprit de Jacqueline de Romilly semble être l’accès livresque au monde, à tel point que ce ne sont plus les livres qui proviennent du monde, mais bien le monde qui est enclos dans le livre, et qu’un subtil jeu entre la réalité physique et la réalité livresque se tisse toujours, dans des effets de retours aux évidences :

« Certes, j’étais venue toute nourrie de textes grecs et de traditions anciennes ; mais je suis bien sûre que n’importe quel visiteur, s’il s’était trouvé là, dans ce silence du matin, face à ces ruines sacrées venues du passé, aurait éprouvé la même certitude que moi devant cet endroit miraculeusement désert, où s’étaient accumulées tant de ferveurs et tant de passions. J’étais accueillie dans le silence d’entre deux mondes, mais j’étais quand même accueillie par Apollon. » (p. 111)

 Je me rappelle d’un très beau titre de roman par lequel Paul Auster s’était fait connaître : L’invention de la solitude. L’un de mes plaisirs étant de détourner les titres du sens qu’ils reçoivent par solidarité avec le livre qu’ils nomment, je pose la question : le plaisir de madame de Romilly, le mien certaines nuits de marche solitaire à Paris, celui d’une amie à Pompéi en fin de journée et par un coucher de soleil rougeoyant, ne sont-ils pas tout entiers nés de cette invention d’une solitude sans précédent ? Jamais ces lieux n’étaient propices à des solitudes parfaites, et nous y inventer une solitude revenait à nous proposer à nous-mêmes de nouveaux commencements, des origines inédites, où notre âme trouvait de nouvelles sources de sens. Bien sûr, c'est ce que le « tourisme » ne permet pas. Le touriste n’est rien de moins que la version modeste et démocratisée de l’âme solitaire aux élans aristocratiques qui se regardait jouir ou souffrir dans les ruines d’anciens mondes. Le touriste est un être gentil, souvent il a payé cher pour voir, pour redécouvrir, et parfois pour s’inventer des origines, se découvrir une richesse d’existence sans bénéficier de la solitude si propice pourtant à de telles recréations de l’âme. On l’imaginera amateur de bière au pied du Vésuve, on l’imaginera incorrigible photographe avec flash en des lieux sensibles à la lumière (Abou Simbel, Pompéi, de nombreuses cryptes…), et plus affamé de l’arrêt inévitable à l’échoppe du coin pour s’acheter une statuette de l’aurige ou du masque d’Agamemnon répliqué en miniature, que de la contemplation du véritable aurige au musée de Delphes ou de la contemplation de l’Argolide du haut de la citadelle de Mycènes où dort son roi dans les collines… Oui, on imaginera tout cela. Et le Pérou-chez-l’habitant nous donnera tellement raison !

Il importe de ne pas chercher à nous faire passer pour plus authentiques ni pour plus moraux que nous ne saurions l’être ; il importe de savoir à quelles cérémonies sans dieu(x) nous pouvons nous croire conviés lorsque nous foulons le sol de Carthage, du forum romain ou que nous parcourons la vallée des temples d’Agrigente. Nous savons que nous sommes d’un monde et d’une ère qui haïssent la solitude, et presque autant, de ce fait, les solitaires. Se réveiller seule un matin à Delphes est une chance, une exception, et non point une norme. Car aucune beauté ne peut être répétée, ni exigée, donc. Mais, par la grâce d’un beau texte, à notre tour et d’une manière exquise, nous pouvons partager quelque chose de cette promenade matinale de Jacqueline de Romilly jusqu’aux hauteurs du stade de Delphes. La littérature est cet abandon, cette livraison de fragments d’existence qui ne peuvent se donner entièrement, mais toujours sous une forme médiatisée, privés de l’incarnation de l’instant, mais augmentés des mots du texte.

Commentaires

Ce texte est magnifique Bruno ! Je le reçois comme un remerciement même si ce n'est sans doute pas là son but ! Tu évoques avec précision cette longue et belle journée à Delphes, ces stations inoubliables devant le temple d'Apollon, le Trésor des Athéniens, l'ascension jusqu'au stade, le célèbre Aurige... Des sensations rares que nous retrouverons ensemble devant le temple d'Abou Simbel ou devant la Pietà. Ces destinations, fortement suggérées par ta maman, tout autour de la Méditerranée, de Carthage à Ephèse, de Louxor à Agrigente, De Knossos à Olympie... t'inspirent aujourd'hui de bien jolis mots, et font ressurgir de merveilleux souvenirs. Quel oracle eut prévu tant de joies ?

Ecrit par : zeurf | 04 avril 2007

Ah, c'est là, je crois, toute la puissance de la littérature de nous permettre de reconstruire nos souvenirs, de les in-voquer, au sens littéral (les appeler de la voix à redevenir présents, à être là...).
Quel oracle eût prévu tout cela? Je ne sais pas, mais il est hautement probable que, lorsque je serai débarrassé de l'agrèg, d'ici 200...8?9?, nous retournerons tous ensemble là-bas, en tous ces lieux...
Allez, je vous mets en ligne la suite et fin du texte, enjoy yourself.
Et merci de ton passage, genitor systaris...

Ecrit par : Bruno | 05 avril 2007

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