05 avril 2007
"Deux matins à Delphes" de Jacqueline de Romilly: retour où tout a si bien commencé... (3)

Et la pensée voyage elle aussi, revenons au sens philosophique d’un voyage à Delphes :
« De fait, peu à peu, se groupèrent, autour du temple d’Apollon, les témoignages de cette sagesse grecque ; nous savons, en effet, que les maximes des Sept Sages étaient gravées sur des stèles devant l’entrée du temple. Elles n’émanaient pas de l’oracle, mais elles correspondaient déjà à l’esprit delphique et, en tout cas, Delphes les avait ainsi en quelque sorte annexées et assimilées. Tout ceci se retrouve dans beaucoup des oracles qui nous sont connus par la tradition et constitue une sorte de base à la morale grecque. C'est une sagesse modeste et forte, simple, parfois terre-à-terre ; c'est une sagesse éternelle, indiscutable ; mais ce n’est pas une philosophie ; et, bien que les philosophes aient parfois discuté de telles maximes, on voit bien qu’ici encore, Delphes marque le point de départ sacré et commun à beaucoup de Grecs, mais que l’élan intérieur de la philosophie, de la recherche, de l’analyse est tout autre chose. On possède la sagesse selon l’esprit delphique : on la recherche selon l’esprit de la philosophie ; c'est précisément le sens originel du mot, par opposition à sophia, la sagesse. » (p. 113)
On croirait lire du Jean-Pierre Vernant : même clarté dans les explications, même érudition sous-jacente sans être asphyxiante, et même récit, au fond, que celui des origines de l’abstraction morale et théorique à partir du concret et des liens religieux qui unissaient originellement les choses les unes aux autres. Comme certains magnifiques extraits du roman de Don DeLillo, Les Noms, y invitaient aussi, nous sommes tentés de croire que la terre grecque, la terre géographique, inondée d’une lumière à nulle autre pareille, seule pouvait donner naissance à cette pensée grecque que nous connaissons par interprétations savantes, et dont nous savons le rôle structurant dans la genèse de nos propres modes de pensée. Non seulement l’a priori est historique, mais il est géographique ! Plus encore : il est grec…
Delphes, nouveau nombril du monde : c'est l’avenir que l’académicienne appelle de ses vœux, Delphes nouveau centre pour les cultures mondiales, source inépuisable où retrouver, quelques dizaines d’années après avoir déterré le sanctuaire, le sens et l’impulsion nécessaires pour que l’intelligence des humanités reprenne son essor. Un autre éveil, une clarté nouvellement vécue, la puissance politique fédératrice de Delphes pour les anciennes cités : tous les modèles antiques, munis de la tempérance qui doit les accompagner (la démocratie comme méfiance du « tout-démocratique », justement ! Et le mépris de la démagogie…), nous semblent donnés dans leur belle lumière aurorale à Delphes. Ici, saluons la noblesse des sentiments de madame de Romilly, l’incarnation d’un humanisme des lettres qui ne craint pas de penser le monde et donc la politique par la restitution du sens des anciennes réussites et leur réinterprétation en fonction du monde actuel, saluons ce volontarisme sans illusions, cette idée que quelque chose est encore possible depuis les racines du monde anciens, et que les logiques mortifères de la table rase ne sont qu’un obscurantisme criminel de plus.
Et repartons en promenade, pour une deuxième aube grecque :
« Delphes était là, silencieuse et baignée de lumière. J’ai trouvé un petit chemin qui descendait dans le vallon et serpentait parmi les oliviers. J’ai marché, passant entre les troncs, sous les feuillages où la lumière déjà se jouait dans le silence d’une campagne depuis peu éveillée. Sur la route, au-dessus de moi, derrière les colonnes blanches du temple rond, je voyais passer seulement quelques-uns de ces petits ânes gris, si propres à la Grèce et qui semblaient avoir toujours vécu au rythme familier des travaux des champs. » (p. 118)
L’expérience de la nature, de la physis, du jaillissement, de l’effusion, de la « surrection »(ce mouvement d’élan vers l’être, avant qu’on lui accole les préfixes surdéterminants, les fameux « in-» et « ré-»…), est ce qui nous attend à la lecture de cette promenade. La nature comme profusion, comme efflorescence, comme générosité. Ici je cesse de voir en souvenir ce que décrivent les « deux matins à Delphes », ici je dois dire que je n’ai pas senti cette prolifération, cette surabondance de plantes et de senteurs, ici je n’étais qu’un petit touriste qui n’habitait pas à Delphes. Ici donc mon expérience et celle des miens trouvent-elles leur prolongement magique dans celle de l’auteur : extension du domaine de la vie. Pour nous, la mer d’oliviers n’a jamais pris fin, l’image est restée, nous n’avons jamais plongé en elle, jamais touché les troncs noueux de ces arbres méditerranéens, nous n’avions eu droit qu’à une unique journée, site et musée compris. La journée appelle, pour notre avenir, dans quelques années, sa réitération, l’invention d’une nouvelle solitude peut-être, la plongée dans les lumières de l’aube delphique, l’approche ascensionnelle de l’oracle pythique. Nous reviendrons à Delphes, où tout a si bien commencé… !
« Je ne levais même pas les yeux vers la Voie sacrée et les divers monuments affleurant au ras de terre : je voyais, moi, une masse douce et fraîche de fleurs, entre lesquelles passait mon sentier. Je n’ai jamais vu autant de fleurs sauvages, dans une herbe verte et tendre, l’herbe du matin, l’herbe du printemps. Je ne sais pas quelles étaient ces fleurs ; elles étaient de toutes les couleurs : je reconnaissais, vaguement, de courts glaïeuls sauvages et des pois de senteur et des marguerites et des fleurs jaunes que je ne savais pas nommer, toute une incroyable profusion, un tapis fleuri, dans la folle ardeur du renouveau. […]
Je n’étais plus tout à fait à Delphes. J’étais dans l’exceptionnel printemps de la Grèce. J’étais dans un lieu irréel, comme on en rêve. J’étais en pleine nature, en pleine beauté.
Et pourtant j’étais quand même à Delphes : je pouvais lever les yeux et m’émerveiller de voir se dresser la montagne. Je percevais en moi comme l’écho de ces noms que je n’avais pas besoin de prononcer : les Phédriades, Castalie, et la tholos de Marmaria. Tout était là, présent, mêlé. Je m’arrêtais presque à chaque olivier, levant les yeux vers leur feuillage, où jouait une lumière déjà plus franche ; mais je savais que c'étaient les oliviers de Grèce, que c'était une plaine sacrée pour laquelle on s’était battu, car elle dépendait du sanctuaire. Je m’étais grisée, les jours précédents, de la beauté de l’art, des sculptures, des frontons, des textes même – tout ce qui était l’œuvre des hommes : maintenant s’y joignait la présence d’une nature bénie, resplendissante, qui continuait, après des siècles, à se sentir visitée par un dieu. Et tout cela dans un silence entrecoupé de chants d’oiseaux. » (p. 119-120)
15:16 Publié dans Lieux | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, philosophie, Grèce, Delphes, Jacqueline de Romilly, voyage, tourisme
Commentaires
très bel article où se mêlent deux expériences : j'admire.
Ecrit par : Coincoin | 07 avril 2007
J'aime que tu admires.
Ecrit par : Bruno | 13 avril 2007
j'ai des amies qui ont écouté Jacqueline de Romilly récemment dans un colloque... A 94 ans elle monte encore sur les tribunes : elle arrive, m'ont-elles dit, courbée comme une petite vieille mais quand elle parle c'est une femme rayonnante en pleine possession de ses moyens...
L'essentiel de son message " Ne pas suivre les modes MAIS savoir s'adapter"
A méditer....
Ecrit par : Rosa | 20 avril 2007
Position logique d'une personne disposant de la culture classique, ce me semble: ni uniquement répéter les grandeurs intellectuelles, ni se croire né de nulle part, mais utiliser le meilleur de la culture ancienne pour appréhender le présent.
Cordialement,
Bruno
Ecrit par : Bruno | 20 avril 2007
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