14 avril 2007

Les Noctivores, de Stéphane Beauverger

                             

« Deux rats sans pattes dans une baignoire qui déborde, trop occupés à se grimper l'un sur l'autre pour penser à tirer la bonde... Il est temps d'en finir avec la violence. »

Les Noctivores, de Stéphane Beauverger, La Volte, 2005, p. 270.

Le deuxième volet de la trilogie du Chromozone de Stéphane Beauverger tient les promesses du premier, quoique d'une étrange manière. De la succession de scènes d'action inspirées du premier opus, Chromozone, on ne retrouve pas le rythme dans ces Noctivores, et l'intrigue se déploie plus lentement. Beauverger se privant des deux personnages fascinants qu'étaient Teitomo et Khaleel (l'un est mort, l'autre est peu présent, au moins dans la première moitié du roman), nous retrouvons donc, 8 ans après les événements relatés dans le livre précédent, Justine Lerner qui dirige désormais les Keltiks, ces fameux autochtones bretonnants tout peinturlurés, avec Gemini, et nous allons à Lourdes faire la connaissance de l'enfant-sauveur répondant au beau nom de Cendre. Celui-ci, élevé dans le dogme chrétien, accomplit des miracles, sous la surveillance anonyme et austère de mystérieux maîtres du château (allusion à Dick ?).

L'énigme porte bien sûr sur la nature réelle de ces pouvoirs miraculeux de l'enfant, qui foudroie les hommes infectés par le virus de la haine, notamment au cours d'une scène stupéfiante (pp. 98-100) où le petit garçon d'une dizaine d'années provoque la mort d'un village entier, en Bretagne. Recours à la spiritualité, ou à une technologie supérieure dont serait doté le corps de l'enfant? Telle est la première hésitation à laquelle nous sommes confrontés, au cours d'un roman dont le leitmotiv sera cette fois-ci non plus « Il n'y a plus de place en ce monde pour la bêtise », mais « Il est temps d'en finir avec la violence ». Autrement dit: l'histoire, à nouveau jugée, doit s'arrêter. L'histoire, qui est surtout l'histoire de la violence et de la liberté de choisir le mal pour l'homme, doit connaître son terme. La thématique d'un temps messianique semble alors écartée au profit d'une espérance immanentiste d'une « fin de l'histoire »: ce n'est pas la nouveauté des temps messianiques qui est souhaitée, mais la mutation pure et simple de l'homme, la fin de l'humanité, la grande égalisation des corps et des esprits, leur intégration à un projet sociétal d'ensemble pacifiste, mais sans doute aussi, comme nous le verrons, tendanciellement liberticide. Conception organique d'un tout unifié supra-individuel, qui n'est pas sans rappeler certains développements de la conception hegelienne de l'Etat, ou, dans un autre ordre d'idées, de cette « hérésie par rapport au messianisme juif » qu'a constituée la conception marxienne de la fin de l'histoire.

Mais revenons, pour le moment, à la narration elle-même. C'est à nouveau un bon roman que signe Beauverger, quoique l'on puisse sans doute déplorer la lenteur de sa première moitié, qui accentuera d'autant plus la célérité des péripéties et de la conclusion provisoire qui clôt ce deuxième tome. Nous restons longtemps à Lourdes et en Bretagne, lors même que nous savons que le roman ne raconte rien d'autre que l'affrontement titanesque quoique indirect des deux génies politiques que sont Peter Lerner et Khaleel, le scientifique génial qui a neutralisé le Chromozone sur le plan technologique et entend en juguler l'efficace sur l'homme, et l'ancien flic aux dons de prescience qui a le pouvoir de préserver la technologie du Chromozone. Chacun a, à sa solde, un groupe armé entièrement dévoué: les Noctivores pour Peter, dévorateurs de la nuit, fous de la lumière, qui n'ont plus qu'une intelligence collective, dénués de haine mais donc aussi de liberté; les assassins d'élite de la faction Orage pour Khaleel. Les deux « gourous » se disputent le petit Cendre aux pouvoirs surnaturels, puisque l'enfant semble bien capable, à lui seul, de faire la décision dans l'avenir technologique et éthique (les deux aspects étant liés) de l'humanité. Bombardements, headshots, séances de bad-trip en interface avec le non-monde des Noctivores ponctuent la narration à intervalles réguliers: les scènes de haute intensité ne font pas défaut et procurent de très agréables moments de lecture. Par intermittences, la plume de Beauverger prend même une certaine aisance stylistique et permet quelques beaux éclats poétiques, comme les « Interfaces », ou cette description toute en métonymies, où l'état de conscience et la perception du monde de Gemini sont suggérés par fulgurances fragmentaires:

« Autour de lui, dans le brouillard affolé des combats, un semblant de logique. Une froide évolution, en spirale, des corps qui tombaient ou se relevaient. Arcs de cercle de lames cherchant des chairs à déchirer. Crochets et fulgurances de poings cherchant des gorges. Arches de cuisses en tension, pour encaisser des assauts ou les lancer. Encore quelques secondes de répit avant de reprendre le cours de sa vie. Toujours pas de coup porté contre lui. Il fallait se ressaisir. » (p. 252)

Ce rapport de complémentarité, de communication ou d'opposition entre le fragment de réel et la totalité est l'un des thèmes directeurs de Beauverger dans les deux romans, au demeurant. En effet, à la vision fragmentaire imparfaite de détails dans la clinique où avait lieu le trafic d'organes, se substitue dans ce roman-ci l'idée que les fragments isolés que chaque individu représente pourraient bien trouver une place et un sens dans un tout qui les excède, et va les modifier au point de leur faire perdre toute identité singulière et tout libre-arbitre. Ce sont les fameux « Noctivores ». On prendrait à tort, à notre sens, cette mutation de l'humanité, puisqu'il s'agit bien d'une mutation, pour une solution de nature messianique au problème de la violence historique. En effet, le temps messianique est un temps non-violent, certes, mais il demeure un temps de l'événement, il est le surgissement de la nouveauté elle-même. L' « impatience messianique », comme le rappelle Gérard Bensussan dans son bel essai Le temps messianique, (Vrin, collection Problèmes et controverses), pourrait se formuler selon la phrase de Paul Celan: il est temps que le temps advienne. La messianicité est encore une histoire avec des êtres singuliers. Elle est l'histoire d'une communauté d'êtres qui n'abdiquent pas leur singularité. Elle n'est donc pas l'équivalent d'un avenir communautaire où chacun se fondrait dans un tout, dans une Gestalt, puisqu'un tel tout n'aurait plus d'histoire, pas de traditionalité, pas de culture.

Mais le livre de Beauverger comporte une figure authentiquement messianique. Celle-ci était esquissée dans le premier volet de la trilogie par la figure solitaire de Teitomo, l'homme-miracle au Corbeau mystérieux, protecteur et sacrifié, bientôt érigé au rang de divinité par la population d'Ouessant. Cette figure est humanisée, incarnée, dans Les Noctivores, par Cendre, qui n'est pas sans rappeler agréablement la figure de Jolan dans la série du Pays Qâ de Thorgal... Cendre est la seule instance messianique qui peut juger l'histoire: il est l'innocent, mais aussi l'enfant libre, quand bien même l'apprentissage de cette liberté passe par la douleur d'apprendre que le Dieu auquel il croyait n'est pour rien dans les miracles accomplis, mais qu'il est, lui, doté de possibilités biologiques hors normes et que ses parents n'en sont pas de vrais.

Khaleel incarne la voie de l'exception absolue élevée au rang de norme; il est l'être et l'étendard de la singularité, le solitaire qui emporte avec lui dans sa tombe ses secrets et son empire. Peter Lerner incarne la voie opposée: l'uniformité et la totalité élevées au rang d'impératif de survie, et il est ainsi l'homme dont l'oeuvre, collective, peut perdurer bien après sa mort. Aucun de ces deux êtres n'est un « messie », puisqu'ils incarnent tous deux les deux branches d'une alternative aussi vieille sans doute que l'humanité et qui n'a pas encore été surmontée, puisqu'elle culmine dans la bêtise et la violence que Beauverger pointe avec tant d'à propos. Le choix final de Cendre nous a alors paru significatif: l'enfant tente de s'inventer un avenir qui ne passe ni par Khaleel, ni par Lerner, en s'appuyant sur l'amour de Lucie, tout en sachant que cet avenir lui-même est un risque, et peut-être une voie elle-même désespérée et condamnée par avance.

Car les réels maîtres du jeu demeurent peut-être les anonymes et absents seigneurs de Derb Ghallef, maîtres de la technologie mystérieuse et mortelle des Corbeaux, redoutables armes de poing littéralement purificatrices (pyros, le feu...) qui permettent de tenir à distance, lors de l'affrontement final, les redoutables Noctivores. La spiritualité et le miracle sont reconduits, dans nos deux romans, à des performances technologiques: il n'y a jamais de transcendance réelle dans les romans de Beauverger, mais seulement des agencements d'apparences et d'apparitions qui en entretiennent l'illusion. Ainsi que Khaleel le confie à Cendre: « Nous sommes tous des expériences ratées. »(p. 259). Le miracle n'est jamais que l'imprévu d'une expérience, il n'est pas le bouleversement des structures de la réalité. Et les singularités que sont les personnages ne sont donc que des anomalies, vouées à être expliquées, rationalisées et intégrées dans des entités supérieures.

Modulons toutefois ces dernières affirmations en demeurant attentif à la très belle et très énigmatique conclusion en « avance rapide », du roman: Cendre n'a pas perdu ses pouvoirs du fait qu'il en connaît la vraie nature; bien au contraire, ceux-ci se décuplent, et le voilà qui trouve refuge chez les étranges chrétiens parisiens, et annonce son accomplissement, son « épiphanie », et la venue d'une « extase »...

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