23 avril 2007

La Cité Nymphale, de Stéphane Beauverger

         

 

Quelques indications sur l'oeuvre de Stéphane Beauverger:



Clôture du beau tryptique de Stéphane Beauverger, La Cité Nymphale donne, une fois encore, à réfléchir, au fil d’une narration qui ne déçoit pas, mais évolue encore. Quelques beaux moments d’intensité, comme dans le deuxième tome, ponctuent un fluide narratif plus apaisé que celui de Chromozone, qui avait tous les attraits du moment explosif habité par la belle énergie des commencements. Les hauteurs de ce livre sont tout d’abord visuelles : nous sommes dans un Paris rasé ou presque, bouleversé de part en part, où subsistent, comme deux pôles fallacieux de transcendance, la tour Eiffel et Notre-Dame de Paris. Il est à noter que Beauverger prend pour étendards de la Parispapauté, où les anciens Noctivores rejetés par la « Gestalt » viennent chercher une rédemption auprès du jeune messie Cendre, les deux monuments les plus représentatifs de deux anciennes religions : la croyance chrétienne et la croyance positiviste qui avait présidé à l’édification de la tour Eiffel à l’occasion d’une Exposition Universelle. C'est encore bien de religiosité trompeuse ou de transcendance mensongère qu’il sera question au cours du roman, où la rédemption espérée par les uns vient croiser le destin mortel des autres.

Et la question fondamentale, posée dès le premier volet de la trilogie, demeure encore celle de la violence humaine : peut-on vraiment l’éradiquer, peut-on en finir avec elle ? N’est-elle pas un élément intrinsèque aux sociétés humaines, comme tendraient à le montrer les brillantes analyses d’un René Girard ? Notons que cet élément constitutif de l’homme est, selon le processus que nous avons appelé provisoirement « métaphorisation », spatialisé et animé sous la forme du virus bio-technologique Chromozone. Nous serions alors conduits, en reconstruisant les fils de la macrométaphore que sont ces récits, à interpréter, sans toutefois que la métaphore se laisse pleinement élucider en un « discours » sur le réel, à considérer que les variations de Beauverger sur le thème messianique ne sont jamais que la métaphore des schémas primordiaux d’auto-défense que les sociétés bâtissent contre leur propre violence (rites sacrificiels, désignation d’un bouc émissaire, etc.). Bien sûr, le livre va plus loin, qui nous propose une troisième phrase-refrain, sans doute la plus énigmatique du tryptique : « Le monde est devenu trop silencieux ». Allons donc : il était trop violent, il était trop bête, le voici dans ce qui nous semble bien l’excès inverse… !

Sans doute le point commun des trois leitmotive est-il la question plus générale : « n’est-il pas temps que le temps s’achève ? Ne faut-il pas que l’histoire s’éteigne avec les derniers individus ? ». Deux types d’impossibilité poussent à répondre par la négative : l’impossibilité matérielle, logistique, d’en finir avec l’histoire sans transformer radicalement la nature humaine individualisée, et l’impossibilité éthique qui consisterait à juger cette voie inacceptable. A moins que, comme semble le suggérer par moments l’auteur, l’abandon de l’individualité soit lui-même une solution éthique

La récurrence du headshot est frappante dans les pages de Beauverger: ne signale-t-elle pas que l’enjeu du roman est bien la destruction ou la sauvegarde de ce qui, de chaque homme, est l’inimitable singularité, visage pour les yeux, et nom pour l’oreille ? Cendre lui-même fait clairement l’expérience de ce dilemme :

« Mais pourtant, au fond de son cœur, il savait intimement que l’âme humaine se nourrissait aussi de grandeur et de mystère, lui qui avait absolument tout risqué pour seulement découvrir son véritable nom, lui qui ne pouvait se résoudre à mourir sans avoir touché cette simple vérité. » (p. 234).

L’abrogation du nom, la perte du regard (tous les Noctivores ont le regard terne), signifient l’abandon de l’individualité, c'est-à-dire aussi la sortie de l’histoire et l’abolition du Mal dans le monde. La clôture des temps semble l’horizon à portée de main, au cours de ce roman. Et pourtant, Beauverger semble maintenir quelques raisons de refuser d’en finir avec l’histoire : l’idée tout d’abord qu’il existe, au plus profond, des êtres par essence inadaptés qui refusent toute incorporation, toute totalisation de leur être dans un être supérieur. La figure, finalement sympathique, du Roméo, traître professionnel et talentueux, incarne à la perfection cette ambivalence d’une histoire faite de revirements, d’impondérables, bref : d’événements. Plus encore : comment ne pas voir dans ce « vertige de la plage blanche » (titre d’un très beau chapitre narrant la « robinsonnade » de Gemini…), où Gemini parti à la recherche de Laurie Deane, propagatrice initiale du Chromozone sous sa forme informatique, l’idée que c'est du visage que peut émaner un monde, que l’écriture créatrice a toujours un visage, et qu’abandonner son visage, c'est abandonner tout son être, partant toutes ses potentialités créatrices ? Paradoxe donc, qui ressort clairement de cette belle mise en abîme de la création littéraire : l’œuvre provient toujours d’un auteur singulier, irréductible, et même à prôner l’avènement d’entités supraindividuelles, il faut encore une individualité pour en percevoir la possibilité et en penser l’advenue. Il faut encore l’âme de Beauverger pour penser la mort des âmes…

Ce sont ces thèmes qui, longtemps après avoir refermé le roman, nous restent en tête, traçant leur chemin: il reste ce fabuleux enjeu lié à la compréhension de l'histoire, l'hésitation entre le modèle cyclique et le modèle linéaire orienté vers un but; il faut, à cet égard, bien percevoir la portée de la phrase énoncée par les Noctivores, dont nous pensions qu'ils symbolisaient la fin d'une histoire irréversible, et qui disent pourtant: « Rien ne recommence jamais comme avant, la répétition des schèmes est une fable convenue. » (p. 271).

Ce qui empêche sans doute l'explosion finale qu'attendait le Transhumain dans La Cité Nymphale, c'est justement cette manière très particulière de Beauverger de ne jamais désamorcer définitivement les foyers de réflexion précédemment allumés, de laisser planer sur Laurie Deane quelque mystère (comment peut-elle à ce point s'exempter de tout jugement moral sur ses propres actes technophobes aux irréparables conséquences? Quel avenir incarne-t-elle?), bref de ne pas purifier à l'extrême l'ambivalence des caractères et des situations. Il y a une intelligence assez fine des structures inextricables de double-bind qui organisent le réel et, plus encore, toute littérature :on n'en finit pas d'achever l'histoire, l'histoire elle-même se consume en s'accomplissant au moment de son épiphanie. Il est temps d'en finir avec tous les fantasmes de purification et de résolution définitive des problèmes; il est temps de refuser les deus ex machina (c'est-à-dire, aussi, de comprendre que deus est machina...), comme la sagesse noctivore, flottant quelque part entre sérénité supérieure et nihilisme germinatoire, le profèrera à la toute fin du roman:

« Nous considérons qu'en aucun cas le destin d'un unique individu ne peut avoir un rôle déterminant sur notre futur. Peter lui-même n'y est pas arrivé. L'histoire formule ses propres exigences. » (p. 273).

Commentaires

Très intéressant Bruno. Bien vu, les deux pôles verticaux, Notre-Dame et la Tour Eiffel. Et la mise en abyme de la création.

Ecrit par : Transhumain | 25 avril 2007

Merci, Olivier. ah, la mise en abyme de la création... que de choses à dire!
C'est étonnant comme beaucoup d'auteurs qu'on aime bien ont envie d'écrire des livres qui proposent ce motif d'auto-engendrement littéraire (Dantec dans les 3 derniers, Damasio, Stéphane Beauverger, DeLillo pour ce que j'en connais, etc). La question, c'est: est-ce là l'essence de toute littérature de vouloir montrer son propre engendrement, ou bien n'est-ce qu'une figure narrative bien ficelée parmi d'autres? la réponse sur Systar dans quelques semaines, quand j'aurai fini mes mini-mémoires et écrit (enfin!) sur La Horde du Contrevent le grand texte que je dois à ce beau livre...

Ecrit par : Bruno | 04 mai 2007

Un "grand texte" sur la horde ? Waouh, tu te mets la pression, là, hein !

C'est vrai que les grands écrivains écrivent souvent (toujours ?), d'une manière ou d'une autre, directement ou souterrainement, sur la littérature, sur la création. Peut-être parce que c'est la seule manière de donner vie au livre (on en reparlera). Fabrice Colin, dont tu ne connais pas encore l'oeuvre je crois, en est un autre exemple. Assez proche par certains côtés de ses romans précédents (Kathleen, Sayonara Baby...), La Mémoire du vautour, son nouveau livre (éd. Au Diable Vauvert) que je suis en train de lire, en est un nouvel exemple, ne serait-ce que parce qu'il remet en cause l'approche traditionnelle de la littérature, au point de désappointer ses lecteurs, plus encore que ne le faisaient les précédents. J'écrirai sur cette oeuvre étrange très bientôt - mais ça va me demander du temps. Colin travaille beaucoup avec Damasio en ce moment (pour la TV comme tu le sais, mais aussi pour un livre sur l'engagement et le militantisme !). C'est intéressant, parce que La Mémoire du vautour nous donne une autre vision du "lien" cher à Damasio. Autre point commun : la figure du ruban de Moebius, glissée dans la horde avec le glyphe des frères Dubka, et dans La Mémoire du vautour avec le chat de Sarah. Mais je n'en dis pas plus : personne ne va rien comprendre, et je dois finir le bouquin pour être certain de ce que j'avance.

Ecrit par : Transhumain | 05 mai 2007

J'avais lu une bonne partie de Dreamericana, que j'avais trouvé excellent, mais que j'avais laissé en cours de route pour manque de temps l'été dernier. C'est un roman basé tout entier sur la démiurgie de l'auteur de SF, visiblement.
Ah, un livre sur l'engagement et le militantisme? Tu sais déjà ce que je pense des rapports entre la littérature et l'engagement politique... Menfin, si c'est Alain, je lirai ça, ça sera sans doute passionnant. S'il continue à m'envoyer des mails carabinés comme il l'a fait hier, il va me faire repasser à gauche, l'animal!

Ecrit par : Bruno | 05 mai 2007

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