21 septembre 2007
Leçons du monde fluctuant - Jérôme Noirez

Reprenons le fil de nos lectures enthousiastes et hallucinées, après quelques petites modifications et un long silence observé au cours de cet été. Tout d'abord, les contempteurs de la cacocphonie thématique originelle du Systar seront sans doute ravis d'apprendre que le basket figure désormais sur un autre blog, ainsi que les billets d'humeur, fantaisies, annonces et clips de musique. Si Systar a été silencieux, il n'a cependant pas chômé, accumulant de saines lectures, et le temps manque pour les évoquer toutes avec la patience qu'elles mériteraient: Dreamericana de Fabrice Colin, La forêt d'Iscambe de Christian Charrière, Le Choix de Dieu du cardinal Aaron Jean-Marie Lustiger, Infabula d'Emmanuel Werner...
La rentrée littéraire se fera toutefois en douceur: à ce jour, j'ai pu lire un ouvrage de la série du Club Van Helsing, le Délire d'Orphée de Catherine Dufour, Artefact. Machines à écrire 1.0 de Maurice G. Dantec, et enfin les Leçons du monde fluctuant de Jérôme Noirez dont il sera ici question.
Pour émettre un premier avis, qui attendra d'être argumenté plus en profondeur, sur l'opus de Dantec, je dirai que celui-ci est très inégal. Il est constitué de trois novellas qui, toutes les trois, pèchent par leur écriture, trop rapide, machinique (on me répondra que c'était l'intention de l'auteur d'écrire des livres-machines, ambition que je n'ai pas trouvée satisfaite sur le plan esthétique), usant de l'anaphore comme d'un diluant qui grève la densité de l'ensemble. « Vers le Nord du ciel », quoique fort redondante, par ses thèmes, par rapport aux ouvrages précédents de Dantec, témoigne d'une belle sensibilité. « Le Monde de ce Prince » est sans intérêt, dénotant une fascination un peu étrange pour la figure du diable, et ressassant les thèmes anti-festifs de Philippe Muray. « Artefact », en revanche, est un authentique bijou, une réflexion narrative très poussée sur l'écriture, inspirée de la théologie trinitaire de Grégoire de Nysse, et donc un récit sur lequel j'essaierai de proposer un texte d'analyse relativement fourni.
Venons-en à un très beau livre relevant du genre de l'imaginaire: les Leçons du monde fluctuant de Jérôme Noirez. J'ai déjà eu l'occasion de les évoquer sur le site Actu SF, à qui j'ai proposé mes services pour quelques chroniques épisodiques de science-fiction. J'ai mis en avant l'idée de fluctuation, qui est la source vive de tous les mouvements du livre, de ce perpétuel changement qui évoque, à la lecture, les images d'un Miyazaki (Le château ambulant, par exemple, et son jeu incessant de métamorphoses). La perspective de Jérôme Noirez, qui octroie au corps un primat incontournable, sans pour autant réduire l'existence à un pur agrégat de matière, pose la question du rapport entre la lumière, le corps, et la liberté. Il est question de l'inscription d'un corps dans un monde – cette interrogation étant magnifiquement mise en scène par l'entité « Lulunruntu », un homme devenu une immense auberge, qui devient ensuite un continent - , et du rêve comme possibilité pratique et éthique de dépasser le scandale de la mort et de la souffrance. Cette possibilité, c'est la petite Kematia, enfant noire issue d'un peuple de chasseurs qui a été excisée, qui va l'expérimenter sur son propre corps, et ce dès la première scène où elle apparaît, flottant entre la vie et la mort, dans un intermonde où l'idée de commencement et d'achèvement n'ont plus de sens:
« A présent, Kematia flottait à la surface de la grande prairie. Les mains posées sur sa poitrine maigre, elle regardait le ciel nocturne et ses constellations, et, lentement, se laissait dériver, portée par la pointe des hautes herbes. Depuis que son corps était tombé dans la poussière, que le sang avait noyé ses pupilles, le sang et puis la nuit, elle naviguait ainsi sur la prairie nocturne, entraînée par le vent.
Seuls de petits incidents venaient parfois troubler son voyage: les nattes de sa chevelure qui s'accrochaient aux chardons, la pointe des tiges qui chatouillait ses vertèbres, les chauves-souris qui la frôlaient de leurs ailes, les brises tièdes, d'autres froides, la ouate de la nuit sur son corps, le piquant d'une ronce qui dessinait le long de ses cuisses noires des écorchures en forme de vaguelettes...
Ainsi la nature manifeste sa tendresse envers les morts. »(p. 29)
Ne reprenant pas le fil de l'analyse que j'ai déjà donnée sur Actu SF, j'indiquerai juste, en guise de complément, et afin de repeupler le Systar trop longtemps délaissé, quelques pistes de lecture.
L'un des motifs récurrents de la « fluctuation » post mortem est celui de l'extension, ou de l'extériorisation, du corps propre et de l'esprit d'un individu, en entités physiques indépendantes. Ce processus, qui est aussi celui de toute métaphorisation, comme nous l'avons dit un certain nombre de fois ici-même, innerve une bonne part de la narration: Kematia sent sa douleur sortir de son corps et se communiquer au monde, par exemple, le contenu d'un livre se met à imiter, par une retranscription, la disposition d'esprit de son propriétaire (p. 207), etc. Toute cette mutation permanente des êtres apparaît comme la part irréductible de mystère, d'irrationnel, d'inconnu, qu'aucune utopie illuministe scientiste ou théocratique ne saurait enclore et dominer. Les forces vives d'un paganisme joyeux et riant (tel ce premier rire de Kematia, p.246-247) seront l'avatar ultime de ce mystère. A cette fluctuation s'oppose un personnage unique, méchant savoureux, Jab Renwick, envoyé pour tuer la mort en tant que celle-ci contient encore du mystère et la possibilité d'exister pour les êtres défunts. Et les pages qui racontent la mort telle que ce personnage la vit en pleine conscience (il doit mourir pour s'infiltrer dans l'univers intermédiaire du monde fluctuant) ne sont pas les moins belles du roman (p. 278-281).
Ainsi s'approche-t-on, au fil du roman, d'une conciliation entre le matériel et l'immatériel, véritable enjeu du livre, qui se noue et se joue dans le Lankolong, territoire des morts:
« Loin de ses pieds, le Lankolong dévoilait sa géographie aride: savanes, ergs, collines, bosquets maigrichons, lacs en voie de dessiccation, dessins de rocaille dus à la volonté d'esprits puissants plutôt qu'à des caprices géologiques... Avec l'altitude, les vents donnaient l'impression de s'être inscrits dans le paysage au même titre que des rivières ou des routes. A travers leurs courants, la texture du sol subissait d'infimes déformations, comme à travers un cristal ou un verre irrégulier.
Il comprit alors que le varan ne volait pas, mais galopait sur les vents. Dans le Lankolong, le matériel et l'immatériel se rejoignaient pour former une seule et indéniable réalité. Sans doute en allait-il de même avec la voûte céleste et les astres qui s'y accrochaient. » (p. 284)
Tout le livre de Noirez fonctionnant de façon binaire, au territoire du rêve s'opposera forcément un personnage dément, un « fou de la lumière », figure du savant fou qui entend recouvrir le monde d'images, ne pas laisser le monde de la vie intouché mais le recouvrir d'un ensemble de « gutums », entités lumineuses qui mettent en péril l'existence des morts dans la zone du Lankolong. Ce personnage, le professeur Brewster, porteur de la folie théocratique et scientiste positiviste à la fois, peut ainsi s'exclamer:
« L'esprit et la lumière sont une unique substance! Nous ne sommes des bêtes conscientes que parce que nous avons été illuminés! Illuminés! Non par le soleil... Le soleil est un lampadaire païen... Mais par une lumière plus intense, plus pure... celle de la Divine Scolastique! »(p. 295).
L'erreur de Brewster est de vouloir créer de nouvelles entités pour inventer une médiation entre l'homme et le monde, bref d'hypostasier la lumière en êtres dotés d'une force agissante et empêchant un rapport charnel au monde. Sans doute y a-t-il, derrière les pages jubilatoires de ce roman foisonnant, une réflexion sur la notion de « simulacre », d'entité intermédiaire ontologiquement dégradée, et donc sur la notion même de représentation mentale, sur tous les dispositifs spéculatifs qui font écran entre le monde et la conscience incarnée: si l'écran permet une visibilité particulière des choses, il a pourtant toujours le défaut de n'être qu'une interface, et de déformer ce qu'il rend visible. Face à tout ce dispoitif scientiste et représentationniste, il nous a semblé, à lire attentivement le dialogue entre Jab Renwick et Dolinjka (p. 300), divinité tutélaire qui prend la forme d'un moustique géant, que Noirez glissait l'idée d'un retour aux choses-mêmes, et au rapport tactile, sensuel aux choses: au simulacre succéderait et se substituerait avantageusement l'empreinte, l'impact du corps sur la matérialité charnelle du monde. A ce retour à l'immédiateté du rapport à la terre se superpose alors le « rêve », que le héros empoté du roman, le révérend Charles Dodgson, un Lewis Carroll uchronique, finit par intégrer, et où la lumière n'est plus figée en simulacre, en photographie, mais mise en mouvement:
« Il n'était plus seul à présent.
Il appartenait corps et âme à ce grand rêve, ce grand rêve qui n'était que de la lumière, de l'éther et d'infimes particules de coton... » (p. 330)
Cette quête très personnelle de sens posant la primauté fondamentale de la liberté corporelle nous a semblé tout a fait réussie, à la fois approfondie et loufoque, le roman étant émaillé de traits d'humour empruntant au grotesque de farce ou à une veine proprement rabelaisienne. Peut-être Noirez, consciemment ou non, par tous ces thèmes habilement déployés, n'approche-t-il finalement rien d'autre que de cette augmentation de la puissance d'exister des corps que Spinoza avait si bien nommée la joie...
17:48 Publié dans Science-fiction | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, critique littéraire, science-fiction, Jérôme Noirez, Lewis Carroll
Commentaires
Hello Bruno,
merde aux contempteurs de la cacophonie thématique de ton blog. C'est pourtant ce qui faisait aussi son charme.
Je vois que tu as lu le CVH de Dufour. J'aimerais bien avoir ton avis, à moins que tu n'y consacres bientôt un billet.
J'ai lu attentivement ta chronique sur ActuSF et cette note. Bien sûr, pour cette rentrée des littératures de l'imaginaire, le Noirez est incontournable, et j'ai hâte de le recevoir dans ma bibliothèque (je peux pas trop me permettre de me l'offrir, les impôts sur le revenu sont passés par là, et j'attends avec l'impatience que tu imagines les impôts locaux). Maintenant, si tu le veux bien, j'aimerais que tu m'en dises du mal, histoire de calmer mon attente, et aussi, vois-tu, parce que je suis souvent déçu par les oeuvres que l'on encense trop.
A bientôt.
Chékib
Ecrit par : Aïn | 23 septembre 2007
Hello Chékib,
ne t'inquiète pas, pour faire les foufous il y aura le systar-bazar, qui assume ouvertement son grand n'importe quoi...
Le CVH Dufour... bon. Je ne sais pas trop si je dois en parler. On verra.
Te dire du mal de Noirez? ben... il peut pas saquer les religions, je crois. C'est même pas dire du mal de Jérôme ou de son livre, d'ailleurs, je crois que c'est un fait... Sinon, il pleure parfois devant Le tombeau des lucioles, mais ça aussi, c'est pas une mauvaise chose. Non, en fait Noirez c'est cool. ça correspondait à mes attentes en matière d'imaginaire ces temps-ci: une prose nombreuse, avec un background métaphysique conséquent mais pas asphyxiant, des idées en veux-tu en voilà, et beaucoup d'humour. Mais c'est pas sûr pour autant que ça te plaise... ;-)
ça se passe bien, le ramadan?
A très vite!
Bruno
Ecrit par : Bruno | 23 septembre 2007
S'il pleure devant Le tombeau des lucioles, en effet, ça doit un bon gars. La première fois que j'ai vu ce film, j'ai moi-même chialé ma mère. Que Noirez ne puisse pas saquer les religions ? Bah il a le droit. Mais si tu me dis qu'il a un background métaphysique dans son bouquin, il doit sans doute croire en une transcendance, non ?
Je m'attendais à ce que tu me sortes quand même un ou deux défauts. Du coup, ça me donne encore plus envie de le lire ce bouquin. Tu avais lu la trilogie "Féerie pour les ténèbres" ? Les lecteurs de ma bibliothèque habitués à lire de la fantasy de chez Bragelonne n'ont pas apprécié, ce qui est pour moi un gage de bonne qualité.
Quant au ramadan, ça se passe très bien. J'ai pris deux kilos, comme d'hab'. On mange trop, trop lourd, trop sucré, trop gras, trop de féculent... J'ai l'impression de passer mon temps à manger. Alors quand on me demande la journée si c'est pas trop dur, ça me fait bien rire. J'arrive même plus à boutonner mes pantalons. Et puis j'ai la chance d'avoir une famille qui fait vivre ces périodes comme à l'ancienne, à coup de veillées, contes traditionnels, parties de cartes endiablées...
A plus picpus
Chékib.
PS : Je me demande bien pourquoi tu veux pas me parler du Dufour. Mais en même temps, je veux pas t'y pousser, hein !
Ecrit par : Aïn | 23 septembre 2007
Non, y a pas de transcendance qui traîne, y a juste de la lumière, de la joie, des images, des états fluctuants... la métaphysique, c'est pas seulement l'onto-théologie... ;-) (même si l'onto-théologie c'est cool!)
J'avais pas lu Féerie pour les ténèbres, mais il est prévu pour cet hiver ou ce printemps dans mes achats... Et surtout j'attends le prochain roman adultes de Jérôme, qui m'en a un peu parlé, et ça déchire grave, à vue de nez.
Tant mieux si tu fais du gras... et si tu supportes bien la soif (moi, grand buveur de cafés et d'autres substances, j'aurais du mal à tenir). Et puis surtout je pense que ta foi a dû s'affermir depuis la fois où on en avait parlé et où on hésitait: heureux de te voir poursuivre ton parcours de croyant avec sérénité. En famille, ça doit être bien sympa!
Bon, Délire d'Orphée: d'habitude, quand j'aime pas un livre, sauf si c'est du Angot, j'en parle pas...
En plus, sur les forums, il est arrivé que mes convictions et celles de C. Dufour ne fassent pas bon ménage... Or il y a eu des gens très bien intentionnés qui m'ont, paraît-il, réconcilié avec la madame, donc je ne veux pas faire le petit con qui en rajoute...
Ecrit par : Bruno | 23 septembre 2007
-->« Vers le Nord du ciel », quoique fort redondante, par ses thèmes, par rapport aux ouvrages précédents de Dantec, témoigne d'une belle sensibilité.
Eh bien, Systar ?
J'avais cru comprendre que tu avais dénigré cette nouvelle à fond les ballons après première lecture...
C'est l'anniversaire du 11/09 qui a mis le bémol ? ;))
Ecrit par : marilou | 26 septembre 2007
Oui, c'est aussi ce que je fais là. Dire qu'un mec raconte toujours les mêmes histoires, c'est pas franchement un compliment. Sauf que c'est Momo, alors ça sauve les meubles: le type a beau te citer Bérulle au beau milieu d'une balade en barque avec la mioche, c'est sympa.
Et puis il pleure paskil est papa, le type. c'est un type bien.
Ecrit par : Bruno | 28 septembre 2007
Correcteur en chef des manuscrits (souvent à l'écran) de mon fils Jérôme, je suis toujours un peu frustré de devoir m'attarder sur les mots, les accords, la ponctuation et non pas les phrases, les idées, l'action et les sens plus ou moins cachés.
Merci de m'en donner une vision aussi talentueuse.
Jean Noirez, (et France)...
Ecrit par : noirez | 04 novembre 2007
Tant mieux, Jean, si cette évocation des Leçons vous a fait plaisir. Votre rejeton est un bon... et en plus il est très sympa (cf certaine rencontre récente à Paris, du côté de Montgallet...).
Visiblement, vous avez bien bossé sur le manuscrit des Leçons, le résultat est d'une fluidité qui a été d'ailleurs massivement bien accueillie!
Bien amicalement,
Bruno
Ecrit par : Bruno | 04 novembre 2007
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