29 septembre 2007

La notion de telos dans la phénoménologie de Husserl - 1

                       

Sans savoir si, dans la pratique, « cela se fait » de livrer à la sagacité d'une audience de blog un travail universitaire de master 1, je vous propose ici, pendant quelque temps, un petit mémoire consacré à la notion de « telos » telle qu'elle a pris place dans l'élaboration par Husserl de la phénoménologie transcendantale. De la préparation de ce travail, je garde en mémoire l'inspiration première – une fascination inexplicable, un matin ensoleillé de novembre dans le RER qui m'emmenait à Sceaux, pour la téléologisation à l'oeuvre dans la vision de l'histoire de Husserl - , de riches et fiévreuses heures de lecture, et enfin une rédaction chaotique...

Ce travail fut d'autant plus intéressant à mener que je travaillais en même temps sur le sens de la notion d'inconceptualité (ou inconceptuabilité), et de la notion de « métaphore absolue » telles que Hans Blumenberg les a théorisées dans ses ouvrages Paradigmes pour une métaphorologie et Naufrage avec spectateur. Blumenberg avance l'idée que l'histoire de la philosophie ne peut pas être lue dans une perspective téléologique de perfectionnement terminologique du langage philosophique, mais que toute cette histoire est mue par une autre histoire dynamique, souterraine, produisant donc une « métacinétique », et qui est celle des métaphores absolues qui gisent dans les textes. Ces métaphores ont la particularité de prendre place dans le discours philosophique sans être réductibles à des concepts, ce qui mène Blumenberg à avancer l'idée d'une inconceptualité conjointe à la conceptualité dans les oeuvres philosophiques.

Je devais donc jongler entre deux lectures radicalement opposées de l'histoire de la philosophie, l'expérience se révélant des plus vertigineuses...

Voici à présent l'introduction du travail sur le telos dans l'oeuvre de Husserl, précédée par un sommaire qui vous permettra de ne pas perdre le fil de la présentation de ce thème central dans la phénoménologie.

Sommaire:

 

Introduction

 

Première partie : L’inatteignable telos de la perception adéquate

  1. L’idéal du remplissement dernier dans la sixième Recherche Logique

  2. L’ « admirable téléologie » des Idées directrices

  3. L’intentionnalité horizontale comme structure téléologique de la perception

  4. L’unité de l’objet comme « Idée au sens kantien »

  5. Le problème de l’évidence du telos

 

Deuxième partie : De l’intersubjectivité transcendantale au telos de la rationalité universelle

  1. L’intersubjectivité transcendantale

  2. L’intentionnalité pulsionnelle

  3. De la téléologie philosophique à la philosophie de l’histoire

  4. Langage et téléologie de l’Idée

  5. L’autotélisme de la rationalité

 

Conclusion

 

Introduction

 

Si la phénoménologie husserlienne s’enracine sur une réduction de l’être transcendant à la conscience aux manières dont celui-ci lui apparaît, sans doute la phénoménologie se définit-elle d’emblée comme la pratique rigoureuse et scientifique d’élucidation de ces modalités d’apparition. Plus qu’une doctrine constituée sur des présupposés spéculatifs empiriquement invérifiables, la phénoménologie transcendantale vers laquelle l’œuvre de Husserl a prétendu frayer un chemin comme vers une « Terre Promise » se veut donc une régression méthodique vers le commencement absolu de toute connaissance du monde. Il est frappant de constater que, dans la définition même de la phénoménologie, a joué un motif que l’on ne s’attend pas forcément à rencontrer dans une théorie de la connaissance parfaitement rigoureuse : le motif du telos, du but à atteindre, de la puissance dynamique à actualiser. La phénoménologie est en effet décrite par Husserl comme la véritable philosophie vers laquelle toute la pensée s’acheminait depuis la naissance de la philosophie, mais aussi comme « tâche infinie ». Par ailleurs, comme l’indique de manière synthétique Rudolf Bernet,

« Pour Husserl, le développement des organismes vivants, la vie des communautés humaines, ainsi que l’histoire de la pensée philosophique sont incompréhensibles en dehors de l’anticipation téléologique d’un ordre de sens final qui représente un idéal de perfection.1 »

S’il y a perfection au bout d’un processus pourtant interminable, c'est à la fois l’écart à l’idéal et la nécessité pourtant de réduire un tel écart qu’il faudrait comprendre pour saisir la manière dont la notion de telos a pu jouer un rôle fondamental dans l’élaboration de la méthode phénoménologique. Cette notion semble impliquer une structure d’appel, de nécessité, c'est-à-dire d’anticipation permanente, mais aussi, et de façon apparemment paradoxale, la conservation de ce qui a déjà eu lieu, condition nécessaire pour que l’on puisse parler de progrès, et non de l’itération indéfinie d’un processus qui ne marquerait aucune progression téléologique. Elle implique donc toujours le déploiement d’un horizon de possibilités qu’il s’agit de rejoindre, la constitution d’une ouverture permanente au moment suivant du processus. C'est tout le jeu de cette structure d’anticipation et de rétention constante, structure infinie en ce qu’elle est indéfiniment ouverte, toujours en progression, que nous voudrions élucider dans l’œuvre de Husserl, pour voir dans quelle mesure elle a mené Husserl à l’élaboration d’une méthode dont le principe des principes était la possibilité d’avoir une intuition originaire de l’objet visé effectivement présent, et, d’approfondissements méthodologiques en redéfinitions de l’objet de la phénoménologie comme ego transcendantal nécessairement communautaire, à une philosophie de l’histoire qui redéfinissait l’homme comme un éternel devenir rationnel. C'est l’origine et la possibilité juridique d’un tel humanisme rationaliste, fondé sur une dynamisation de l’être et sur une éthisation de la philosophie comprise comme science, que nous voudrions ici interroger en examinant les différentes applications, toutes cohérentes entre elles, que le telos compris comme Idée d’un développement inachevable mais nécessaire, a reçu dans l’œuvre de Husserl.

1 Rudolf Bernet, « Finitude et téléologie de la perception », in La vie du sujet. Recherches sur l’interprétation de Husserl dans la phénoménologie, Presses Universitaires de France, Paris, 1994, p. 121.

Commentaires

Décidément, tu ne manques pas de culot : chez Transhumain, dans je ne sais plus quel commentaire, tu fais le petit malin en affirmant que je ne fais que réécrire la même note ou bien publier d'anciennes notes en les présentant sous un nouveau vernis !
Plaisantin ! En ce qui me concerne, aussi bas que je sois apparemment tombé, je ne suis jamais allé jusqu'à publier sur mon blog des extraits de mes travaux universitaires...
Encore une chance que tu nous aies viré les tronches grimaçantes de tes stars baskettiques, sans cela, Husserl et son télos phénoménologique précédé de la synesthésique trajectoire d'un panier à 15 points...

Ecrit par : Stalker | 30 septembre 2007

Ah, mais Juan, universitaires ou pas, peu importe. Mon étude de Ténèbres d'Argento est une version, certes largement retravaillée (et dont la mise en ligne n'est toujours pas terminée !), de mon mémoire de maîtrise... Et puis, pense aux fainéants qui n'auront plus qu'à faire un joli copier-coller !

Ecrit par : Transhumain | 01 octobre 2007

Le petit malin ne t'oblige pas à venir le lire.
Arrête un peu de venir ronchonner sur le basket, ça n'amuse personne.
Ce texte, peu importe le contexte dans lequel il a été écrit: il est bien de moi. Rien ne t'empêche de nous balancer tes travaux de jeunesse sur Kierkegaard...

Ecrit par : Bruno | 01 octobre 2007

Tsss, comme tu parais agacé...
Allons allons, je te rends juste la monnaie de ta pièce mon vieux, sur le même ton...
Je doute que mes travaux de jeunesse intéressent grand monde et puis, voyons, c'est toi le philosophe, pas moi.

Ecrit par : Stalker | 01 octobre 2007

La monnaie de ma pièce? ne va pas me dire que tu prends au sérieux mon avis? pas après avoir fermé pendant 4 ans tes commentaires aux "avis" du peuple???

Ecrit par : Bruno | 02 octobre 2007

Le tien est un avis éclairé, tu n'as rien de commun avec le peuple voyons, surtout quand tu te fais un malin plaisir de déposer chez Olivier un commentaire écrit malignement évidemment pour que je lui réponde.
Un peu comme celui que j'ai laissé sur cette note donc.
Du reste en effet, tout cela n'a pas la moindre importance.
Bye.

Ecrit par : Stalker | 02 octobre 2007

Tiens, Juan, si tu veux mon avis éclairé sur le dernier Dantec (tu réclamais ça en coms chez Olivier...), surveille donc Actu SF, ma chronique devrait paraître prochainement...

Ecrit par : Bruno | 03 octobre 2007

Dis donc, il y a de la tension...

Ecrit par : Skutanea | 03 octobre 2007

Parlons de la chose même plutôt, de cette introduction qui fait saliver...
J'attends la suite avec impatience.
"la conservation de ce qui a déjà eu lieu, condition nécessaire pour que l’on puisse parler de progrès, et non de l’itération indéfinie d’un processus qui ne marquerait aucune progression téléologique." Franchement, on dit toujours que Husserl est anti-hégélien mais il n'empêche : ta formulation est telle que ne pas penser aux critiques de Hegel contre le "mauvais-infini" aussi bien dans le Differenzschrifft que dans la Grande Logique semble difficile. L'idée du dépassement de ce qui doit être conservé, et le refus d'une espèce de circularité indéfinie, c'est certainement là l'héritage hégélien de ce cher Edmund.

Toute la question husserlienne, j'imagine, va résider dans le statut même du télos : idéalité pure, tâche infinie, effectivité possible ?

Ecrit par : gai luron | 09 octobre 2007

Oui, Thibaut, mais toi tu ne vas rien apprendre: tout ce travail a été fait à partir de textes que tu avais déjà lus et pratiqués (Bernet, Derrida, Benoist...). Je vais te l'envoyer par mail, comme ça tu n'auras pas à attendre la lente, très lente publication de la suite...

Sinon: progrès avec accumulation, mais pas totalisation... rappelle-toi le problème de l'écriture tel qu'abordé dans l'Origine de la Géométrie: quand tu écris, tu consignes du sens, mais ce faisant tu le perds... problème de la sédimentation: il n'y a pas de conservation temporelle qui maintienne intacte une réalité pour toujours.

Oui, les problèmes tournant autour du telos:
- ce que tu pointes, tout d'abord: bien sûr, idéal régulateur, donc inatteignable en tant que ne devant jamais faire l'objet d'un usage constitutif, mais seulement régulateur. Husserl cite suffisamment Kant pour qu'on en soit assuré, notamment dans les flux d'intentionnalité téléologisés et la constitution du pôle percevant de l'ego dans les Ideen I.
- et donc, deuxième problème lié au premier: quid d'une donation du "telos" lui-même à une conscience? C'est quoi, ce machin censé fonder la possibilité d'une science des phénomènes, qui commence par violer le principe des principes de cette science, à savoir l'impératif de la donation en personne, en chair et en os, de ce qui est visé? comment l'inatteignable, l'éternel absent, peut-il fonder une science qui ne veut viser que les choses présentes?

- c'est pourquoi j'avais conclu à ceci: au fondement de la phénoménologie de Husserl, il faut reconnaître une science des fins dernières elle même soustraite aux impératifs méthodologiques de la phéno. Pour qu'il y ait une phéno, il faut qu'il y ait une téléo-logie, une théorie du telos, théorie qui, en fait, joue partout dans l'oeuvre de Husserl, depuis l'idée de remplissement de l'intention de signification dans les Recherches Logiques (où là, si ma mémoire est bonne, il peut y avoir atteinte effective du "telos", Husserl n'introduisant pas encore l'Idée kantienne dans sa réflexion, mais plutôt un schéma binaire: potentialité/actualisation d'une potentialité de signification), jusqu'aux méditations sur l'Europe (telos = la rationalité), ou même sur Dieu, ou le cosmopolitisme (cf les textes passionnants de l'excellent Jocelyn Benoist dans Autour de Husserl.L'ego et la raison).

Bref: la phéno de Husserl n'arrive pas à s'auto-fonder, à "bien commencer". Une science ne peut pas être fondée par elle-même, en somme.
Tu me diras ce que tu en penses, moi ça me semblait tenir la route... ;-)

Ecrit par : Bruno | 13 octobre 2007

Skutanea: mais non, zéro de tension. Que de la joie, de la taquinerie de qualité et de la camaraderie virile.

Ecrit par : Bruno | 13 octobre 2007

"Oui, Thibaut, mais toi tu ne vas rien apprendre: tout ce travail a été fait à partir de textes que tu avais déjà lus et pratiqués (Bernet, Derrida, Benoist...). Je vais te l'envoyer par mail, comme ça tu n'auras pas à attendre la lente, très lente publication de la suite..."

Oui, bon, les autres aimeraient aussi lire hein, non pas que je sois expert de Husserl, mais rien que pour le plaisir d'entrer dans les méandres de sa pensée, et de votre pensée sur sa pensée...

Ecrit par : Skutanea | 14 octobre 2007

Ok, j'essaierai de faire un effort et de répartir les mises en ligne... dans des délais corrects.
Pour trouver "ma" pensée, il faudra attendre encore un peu: on ne demande pas aux étudiants de master d'avoir une pensée à eux, mais déjà de restituer honnêtement celle des autres, ce qui est déjà une tâche assez grande comme ça...
Sinon je peux vous l'envoyer par mail, aussi, si vous avez vraiment faim...

Ecrit par : Bruno | 14 octobre 2007

C'est con, en doctorat de physique, on vous demande de faire une recherche hein.

(En même temps, je ne connais pas trop les différences entre doctorat et master.)

Ah, oui, si vous voulez m'envoyer par email, ce serait bien, mais j'aurais l'impression de me sentir important.

Ecrit par : Skutanea | 14 octobre 2007

je crois que ta problématique est excellente et le jeu de va-et-vient entre la fin et l'origine de la science phénoménologique me semble très pertinent.

L'auto-fondation de la phénoménologie est un problème tout à fait dramatique, et qui se trouve déjà chez Kant : la même question revient inlassablement : comment fonder dans la connaissance l'origine de celle-ci ? C'est une question sans fond, ou presque. Il est évident que la question du télos renvoie en creux celle de l'origine puisque les deux ne se phénoménalisent pas et ne peuvent donc faire l'objet d'une phénoménologie que pourtant elles fondent ou achèvent.

Ecrit par : gai luron | 16 octobre 2007

Tout ça me dépasse un peu mais c'est diablement intéressant. J'attends moi aussi la suite, mais je la lirai au fur et à mesure sur Systar, histoire de reprendre la philo à doses homéopathiques. J'ai hâte de voir quelle photo de Husserl tu nous proposeras pour la première partie !

Amitiés.

Ecrit par : François | 07 novembre 2007

Qui fut votre directeur de mémoire ?

Ecrit par : EP | 01 janvier 2008

Claude Romano.

Ecrit par : Bruno | 01 janvier 2008

Ecrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.