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01 décembre 2007
La notion de telos dans la phénoménologie de Husserl - 9 (et dernier...!)
d) Langage et téléologie de l’Idée :
La philosophie de l’histoire est donc reconduite à une élucidation phénoménologique, en retour, de l’historicité, c'est-à-dire de l’entrée dans l’histoire, des objets dotés d’un sens. Mais cela pose un certain nombre de problèmes qui engagent, une fois encore, le statut exact de l’idéalité sur laquelle est indexé le sens ultime de la pratique phénoménologique. Comment se fait-il, si ce telos originaire livrait pleinement le sens de l’objet, qu’il ait été recouvert, qu’il y ait eu un écart par rapport à lui ? La même question se pose à une autre échelle : comment le telos de l’Europe qu’est la Raison ne trouve-t-il pas à s’incarner nécessairement ? D’où vient le moment critique, et au fond pourquoi y a-t-il toujours dans l’histoire du sens la structure téléologique d’une fin indéfiniment visée, recherchée, mais jamais réellement atteinte ? Dans L’Origine de la Géométrie, Husserl avance que le sens progresse toujours par sédimentations successives en s’incarnant dans le langage. En effet, lorsqu’est produit un objet commun, il faut bien que sa vérité soit consignée dans l’élément du langage, parlé et écrit - l’écriture ayant pour avantage de déployer les possibilités de restitution du sens pour toute communauté virtuelle, et non seulement l’ensemble des personnes actuellement présentes qui entendraient la profération orale de ce sens – par un processus de thésaurisation[1]. Le langage est donc l’élément primordial qui fait que l’histoire peut avoir une structure téléologique, qui avance indéfiniment vers un but qui ne cesse pourtant de s’éloigner, puisque toute sédimentation linguistique implique également le recouvrement du sens, et donc aussi la naissance d’une inadéquation par rapport à la pureté du sens originel. Cela est dû à l’équivocité du langage naturel, équivocité qui est en même temps une nécessité, dans la mesure où sans elle, il n’y aurait que la pure univocité d’un sens réitérable, mais il n’y aurait pas d’histoire en tant que telle susceptible de s’énoncer dans la forme d’une traditionalité. L’univocité de la langue, comme Husserl le dit, est la tâche infinie, mais qui ne peut et ne doit pas être atteinte, des « fonctionnaires de la science[2] » : là encore joue une Idée infinie qui préside à toute la pratique phénoménologique de dessédimentation et de quête finale du sens originaire. Dans le réseau métaphorique de la géologie à l’œuvre dans l’opuscule de Husserl, Derrida parle alors d’une « architectonique » de la dimension téléologique de la constitution du sens. Le rôle du telos dans la phénoménologie est donc archi-fondatif, ou encore architectonique, et l’Idée infinie joue toujours le rôle de fondation de la pratique phénoménologique elle-même. Elle-même n’est pas dans le temps, puisqu’elle contribue à le constituer, et n’est ni dans ni hors de l’histoire, puisqu’elle est l’éternité indéfinie depuis laquelle le sens entre dans l’histoire ; ainsi Derrida peut-il écrire dans le même sens à propos de l’Idée :
« Telos de la déterminabilité infinie de l’être, elle n’est que l’ouverture de l’être à la lumière de sa phénoménalité, lumière dans la lumière, soleil du soleil visible, soleil caché qui montre sans se montrer (…)[3] ».
e) L’autotélisme de la rationalité :
L’Idée de la Raison, la rationalité qui est le sens idéal de l’Europe, elle-même comprise comme pôle idéal, comme normativité idéale[4] de l’humanité tout entière, décrit donc la possibilité de l’histoire d’une humanité universelle. Pour qu’une histoire universelle, et donc un cosmopolitisme qui ne se résume pas à l’unité d’un impérialisme, soient possibles, il faut une quête de la rationalité ultime qui définit téléologiquement l’homme[5], ce qui passe par la reconnaissance de la fonction « archontique » de la Raison, dont le principe de déploiement dans l’histoire consiste à tenter de se retrouver elle-même dans l’histoire telle qu’elle existait dès l’origine, en sachant très bien que tout retour à l’origine lui est interdit. Cette interdiction définitive de l’origine est très bien soulignée par Paul Ricoeur, lorsqu’il montre que le « monde de la vie », l’environnement vital où s’originerait tout sens, n’est pas accessible par le questionnement en retour[6], du fait même que notre historicité, depuis les Grecs, nous empêche principiellement de retourner à un monde pré-historique, c'est-à-dire pré-théorique. Le mouvement téléologique ultime est donc un mouvement autotélique de la Raison elle-même, qui par « prise de conscience », tente de se rejoindre elle-même dans sa pureté originaire sans toutefois pouvoir jamais se retrouver. La Raison, idéalement définie, est donc le véritable absolu de la phénoménologie dont celle-ci ne peut rendre compte phénoménologiquement, puisque l’Idée n’a pas de statut phénoménologique propre, mais au contraire fonde la phénoménologie. Il est frappant de constater comment, dans les derniers écrits de Husserl, notamment dans le groupe de la Krisis, les définitions des réalités envisagées tendent à abandonner l’essence eidétique pour s’énoncer sous la forme de telos ; ainsi être homme revient-il à être téléologiquement, à devoir être[7], infiniment, non pas dans l’espérance d’une satisfaction réelle de cette aspiration, puisque cela impliquerait une compréhension encore essentialiste de l’être, et non une compréhension téléologisée de celui-ci comme Idée pratique, mais dans la prise de conscience de soi sur le mode de la « tâche infinie ».
Conclusion
L’évolution de la phénoménologie de Husserl d’une théorie de la connaissance jusqu’à l’élaboration d’une pensée politique humaniste et cosmopolitique révèle l’omniprésence d’un certain motif téléologique dans la pensée de l’auteur. Depuis la structure de remplissement d’une intention de signification, jusqu’à la définition de la Rationalité auto-méditante de l’humanité universelle, s’impose la notion d’un telos qui a déterminé la méthode et les résultats de la phénoménologie husserlienne. Plus précisément, c'est la place accordée par Husserl à une certaine définition spatialisante de l’idéal comme « grandeur infinie » qui permet le déploiement de la réalité dans un horizon infini de possibilités, définition héritée directement de l’Esthétique transcendantale kantienne, qui définit la façon dont se comprend la perception constitutive d’un objet, donc la nature essentiellement téléologique de l’intentionnalité, mais aussi la venue dans l’histoire de l’objet et de son sens. La notion de telos est donc ce qui remplace la compréhension statique de l’être comme réalité constituée sur laquelle ne serait possible qu’une enquête a posteriori pour le philosophe. Elle est ce qui réclame une compréhension de la pratique phénoménologique comme élucidation indéfiniment prolongeable des processus de constitution de la réalité par la conscience transcendantale égologique puis communautaire. En ce sens, elle est la part injustifiable de l’auto-fondation de la science des commencements absolus dont rêvait Husserl, puisqu’elle est ce qui réclame que soit adopté comme principe ultime de méthode la donation intuitive originaire de l’objet considéré, donc un certain primat de la présence, sans se soumettre elle-même, en tant qu’infinité ouverte, à cet impératif de la présence. Mais puisqu’elle est l’architectonique du motif transcendantal, puisqu’elle contribue à dynamiser la compréhension de l’être en reconduisant celui-ci à l’infinité de ses modes d’apparitions, l’ontologie étant alors réduite à une téléo-logie, elle est aussi l’acte de naissance d’une phénoménologie qui, certes, ne peut rendre intégralement compte d’elle-même, mais dont la valeur tient à la responsabilisation du sujet humain fini et à une éthisation interminable de la pratique philosophique elle-même.
[1] Ibid, p. 186, et commentaire de Derrida p. 72.
[2] Ibid, p. 188-189.
[3] Ibid, p. 159.
[4] Cf Krisis, p. 355 : « Le fait d’être constamment orienté à une norme, ce fait habite de l’intérieur la vie intentionnelle des personnes individuelles, de là celle des nations avec leurs sociétés subordonnées et finalement celle de l’organisme que forment les nations liées dans l’Europe (…) ».
[5] cf Krisis, p. 298-305.
[6] Ricoeur écrit en effet : « (…) le monde de la vie n’est pas un monde où nous puissions retourner comme Ulysse à Ithaque, parce que nous l’avons quitté pour toujours, non seulement au bénéfice des mathématiques et de la physique, mais sous la pression d’une question qui se retourne aussi contre lui : la question de la fondation ultime. Cette question, en effet, n’appartient pas elle-même au monde de la vie. Elle a été posée par ce que Husserl appelle « la nouvelle humanité », c'est-à-dire les Grecs. La question grecque du fondement ultime n’appartient plus au monde de la vie en tant que telle, si celui-ci doit signifier la vie immédiate au niveau d’une praxis radicalement pré-scientifique. » « La question-en-retour dans la Krisis », in A l’école de la phénoménologie, Seuil, Paris, 1986, p. 371.
[7] Cf. Husserl, Krisis, p. 305.
07:00 Publié dans Laboratoire de proto-pensée | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : Philosophie, phénoménologie, Husserl, telos, Recherches logiques, Ideen, Krisis
Commentaires
INSALUBRITE PRIVEE
Interminable est la pratique philosophique
Dans ses labours de vent
Hersant les nuages
Pour en extraire du jus de pluie
Interminable comme un jour sans pain
Terrible condamnation à l'auto-sclérose
Et au discours sans queue ni tête
Ni fondement autre
Que des bourrasques de confettis
Sur un torrent d'orgueil
Ecrit par : gmc | 10 décembre 2007
Evidemment, c'est très loin de Husserl, mais la dernière bd de Zeina vient d'être officiellement sélectionnée à Angoulême, ça méritait d'être rappelé!
Bisous, adorable fillot
Ecrit par : Nathalie | 19 décembre 2007
Je l'ai lue, j'essaierai d'en parler pendant les vacances... Elle est vraiment belle, cette BD.
Bises également, chère Nathou
Ecrit par : Bruno | 21 décembre 2007
Propreté de la finitude, propriété de la finitude (pour GMC)
Interminable est donc tout comprendre
Sur ses crêtes de gouffres
Précipitant l'archi-questionnement
Pour en faire jaillir des écrans de lumière
L'intuition sans concept est aveugle
Terrible condamnation à la barbarie païenne misologue
A la Parole éjaculatoire
Et au creux érigé en semblant de profondeur
Dont ne sauraient se satisfaire
Que les plus mortels des adversaires du sens.
Ecrit par : Bruno | 23 décembre 2007
A LA SANTE DU SUJET INCONNU
Sans support objectif
Sont tous les rêves des philosophes
Prétendant sans preuve aucune un sens
Là où il n'est que divagations
Que valent des pseudos-raisonnements
Bâtis sur des montagnes de vent
Quelle prétention est-ce là
Cette propension à qualifier de réel
Ce qui n'est que pure fiction
Le poète aime la barbarie païenne
Qui n'a de misologue que la vision
Etriquée des aliénés sécuritaires
Ecrit par : gmc | 01 janvier 2008
Les aliénés sécuritaires,
Avant l'apéro,
vous souhaitent une bonne année
plein de bonnes choses,
de paganisme barbare
si tel est votre dada...
Bon, à part ça, si vous avez qqch de sérieux à dire, faites-le. Mais des remarques de fond. Parce que venir me sortir en vers que la philo c'est de la fiction, pas des preuves, et ce genre d'énormités, ce n'est pas très utile, ni même intéressant.
Ecrit par : Bruno | 01 janvier 2008
très cher,
le philosophe sait-il dire ce qu'est le sujet observant? non
en l'absence de sujet observant clairement identifié, que valent ses spéculations, rien de plus qu'un morceau d'écume poussé par le vent.
utile? à quoi sert la philo, si ce n'est à satisfaire les envies de glorioles de pseudos-humanistes?
intéressant? quel est l'intérêt de passer son temps à ne propager que des idées fictives sans fondement?
suis-je ce corps? aucune réponse du côté philosophique, mdr!!!
je pense? alors pourquoi est-il impossible à un individu supposé d'arrêter de penser? je prétends penser mais je suis dans l'impossibilité d'appuyer sur le bouton "off" du processus, lol...
la prétention de sérieux, c'est l'essence même de la peur, cher ami, d'où l'expression "aliénés sécuritaires"
donc, à votre disposition quand vous aurez l'envie de faire un réel travail, différent du brassage d'idées fictives sans fondement autre que la pédanterie de tout un chacun.
bien le bonjour!!
Ecrit par : gmc | 01 janvier 2008
tiens, je suis déçu, vous passez du poème (ou ce qui en tient lieu chez vous) au commentaire skybloguisant, ponctué de retentissants lol et mdr...
Bon, de façon plus cordiale et détendue, gmc: je ne comprends pas trop le sens de votre intervention. Vous savez sans doute très bien que la philo a ses tares: jargonnante, parfois prétentieuse, enculeuse de mouches. De là à disqualifier tout ce que la philo a produit en termes de pensée, et surtout de là à venir reprocher à un étudiant de master (ce que j'étais quand ce texte a été écrit) que tout cela risque d'être vain... il y a un pas qui ne se laisse pas franchir si aisément.
Croyez-vous que je ne sois pas moi-même sensible à ce doute profond, qui a d'ailleurs toujours traversé la philo, sur son utilité et sa pertinence? N'écrasons-nous pas, en faisant de la philo, la singularité que seule pourrait restituer la poésie? Ne parlons-nous pas dans le vide?
Mais j'assume cette part de doute. Comme le poète assume la sienne, je crois.
Et essayer d'entrer en philosophie commence toujours par cette étape patiente et ingrate de ce que Michel Henry nommait la "répétition" (tenter de comprendre et de restituer ce que les grands textes ont dit d'une façon parfaite). Non pas le but ultime, mais une préparation à la pensée, préparation qui risque certes de se révéler interminable, voire se se substituer à la pensée en première personne, en son nom propre, je vous le concède bien volontiers.
Bien cordialement à vous,
Bruno
Ecrit par : Bruno | 01 janvier 2008
très amusant votre commentaire, l'ami, vous demandez du sérieux, vous en recevez et, aussitôt, vous détournez sur la forme; alors, oui, la philo ne mérite que des commentaires skybloguiens, rien de plus, ça change des raisonnements mécaniques qu'elle sert depuis la nuit des temps.
de plus, commencez donc à travailler sur ce qu'est la pensée au lieu de pondre des énormités directement assimilables à du colportage non vérifié; la philo n'écrasera jamais quoi que ce soit de la poésie, la philo sera toujours de la répétition mécanique et formelle de concepts ridicules basés sur la saveur du vent et l'épaisseur du brouillard.
une petite chose: "...surtout de là à venir reprocher...", évitez de prêter des intentions à ce que vous ignorez, l'objectivité supposée commence là, personne ne vous a rien reproché, là encore, spéculations oiseuses et inutiles, tout comme "(ou ce qui en tient lieu chez vous)" peut être considéré comme un jugement de valeur aucunement fondé et de nature à générer une position conflictuelle.
sur ce, bon courage dans votre préparation à l'esclavage mental et à l'obnubilation qui caractérisent cette discipline psycho-rigide.
Ecrit par : gmc | 01 janvier 2008
Bon, vous m'emmerdez, à venir pondre vos âneries insipides sur la philo. Et vous devez vous sentir sacrément seul de n'avoir que cela à foutre de chercher noise aux gens un premier janvier sur les blogs. Du vent, allez donc honorer le reste de la blogosphère de vos vers (solitaires), en tout cas ici c'est fini.
Ecrit par : Bruno | 01 janvier 2008
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