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23 décembre 2007

Mort de Julien Gracq

         

Le Rivage des Syrtes fut l'un des rares romans que je lus in extenso lorsque j'étais en classes préparatoires littéraires. Ce fut le roman d'un été, celui de mon hypo-khâgne à ma première khâgne, et cette lecture était, je m'en rends compte à présent, significative: c'était typiquement une lecture de khâgneux. Nourri de Genette, de Barthes, d'Auerbach, de Kristeva, de Riffaterre, et du Gracq critique, j'avançais pourtant en aveugle dans la littérature – et j'ai quelques raisons de penser que cette cécité s'est à peine améliorée avec le temps. Sans doute manquait-il encore à toutes mes spéculations instruites quelques intuitions majeures, que je n'eus qu'en sortant de mon lycée parisien: l'intuition que tout livre se lit avec le corps tout entier (respiration, ouïe bien sûr, vision, et même toucher...), l'intuition que le propre de toute image littéraire est d'excéder le concept qui prétend l'enclore dans un discours clos.

                         

 

Et pourtant, Le Rivage des Syrtes m'introduisit à tous ces impératifs peut-être comme nul autre livre auparavant. A chaque phrase, une émotion, une ciselure d'âme et de monde, un événement de langue venant susciter un événement d'âme. Et ce franchissement impossible des rivages – toujours intouchables, comme pourrait le suggérer en un sens inédit le titre d'un roman magnifique de Berthelot, RivagedesIntouchables, la préposition n'étant peut-être pas tant un génitif réel qu'un simple explétif -, comme image ultime de la littérature elle-même... comme l'infranchissable, comme l'attente d'un événement qui n'en finit pas de ne pas advenir, comme la tentation incessible de la transgression, du «passer outre » que citait l'extrait du Rivage choisi dans le Lagarde et Michard.

Au château d'Argol constituait le cas typique du « récit poétique », cette catégorie élaborée par Jean-Yves Tadié qui plaisait tant aux khâgneux empêtrés dans d'insondables distinctions, plus commodes que fondées en raison, lorsqu'il fallait se battre, six heures durant, avec un énoncé de dissertation du type: « Commentez la citation d'Henri Meschonnic: La poésie ne raconte pas d'histoires. » Là encore, la « vivante cariatide » de l'extrait sélectionné par Lagarde et Michard constituait l'exemple par excellence du texte symbolique, esthétisant, discrètement érotique, dont raffole une certaine université des lettres françaises.

                                      

 

Gracq était l'auteur immense, l'auteur « par excellence », l'auteur superlatif. Celui qui avait refusé le Goncourt, et celui qui s'était condamné à ne plus écrire de fiction. L'auteur entré à l'Université parce que l'auteur de l'universalité. Ces Syrtes sans lieu, et pourtant géographiques comme peu de lieux romanesques surent jamais l'être, et cet Argol millénaire, organique, bâti sur le granit, baigné de mystère et de philosophie hegelienne (cette philosophie qui affirmait que le monde avait vocation, à terme, à se laisser intégralement transir par l'Esprit!), furent autant d'images qui trouvèrent en moi de puissants échos, que je ne devais pouvoir élucider que des années après.

Au revoir, Monsieur Gracq.

Commentaires

Je suis assez étonné d’être le premier à commenter… Ce billet (puis celui du stalker) m’a convaincu qu’il était peut-être temps de plonger dans les livres de Gracq, dont le nom m’est familier (surtout après le petit déluge médiatique de ces jours derniers), mais l’oeuvre totalement inconnue. C’est pourquoi j’ai fait une première salve d’emprunts à ma fac ce matin. J’ai peut-être expédié un peu trop rapidement la Littérature à l’estomac (que j’ai trouvé bien actuel), mais je veillerai à lire plus posément le reste de ma sélection : les Eaux étroites, le Rivage des Syrtes, Au Château d’Argol. Avant d’attaquer peut-être plus large. Merci à vous.

Ecrit par : skam | 07 janvier 2008

Quand tu auras fini, tu en auras lu plus que moi.
C'est une oeuvre difficile, parce qu'au fond, elle oblige à trancher soi-même dans l'interprétation. Ni le château d'Argol ni le Rivage des Syrtes ne dirigent le lecteur vers une certaine vérité sur le monde: celle-ci nécessite un réel acte de "décision" du lecteur. Un château, un rivage... Au lecteur de voir.
Bonne lecture en tout cas, en espérant que tu y prennes plaisir!

Ecrit par : Bruno | 20 janvier 2008

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