02 juillet 2009
Citoyens clandestins & Le Serpent aux mille coupures, de DOA

Le dernier opus de DOA, Le Serpent aux mille coupures, est un texte nerveux, rapide, qui se lit comme la déclinaison périphérique et française de ce que Don Winslow a magistralement décrit dans l’imposante Griffe du Chien. Au début des années 2000, les narcotrafiquants d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud, face à la saturation du marché américain de la drogue, tentent de conquérir un marché nouveau, extrêmement lucratif : l’Europe. C'est ainsi que quelques gangsters débarquent dans le Sud-Ouest de la France, dans la campagne viticole traversée par le racisme ordinaire, à Toulouse, et croisent le chemin d’un mystérieux motard visiblement rompu dans l’art d’exécuter les importuns.
Pour ne pas déflorer ce bon roman, dont la chute, bien qu’on la devine par moments dans le cours du texte, est parfaitement jubilatoire, n’en disons pas plus, et invitons le lecteur avide de lectures fluides et enlevées à se pencher sur ce Serpent.
DOA est, avec Antoine Chainas, ma belle découverte de ce printemps 2009. Son Citoyens clandestins, primé par le Grand Prix de littérature policière 2007, est un bijou de construction, de nervosité et, une fois encore, de fluidité. La narration sous formes de courts développements de quelques pages, qui portent en même temps trois ou quatre fils majeurs de l’intrigue – le personnage de Lynx, celui de Karim/Fennec, celui d’Amel Belhimeur… - voués évidemment à s’entrecroiser, à se séparer à nouveau pour finalement converger vers une scène finale magistrale, manifeste une maîtrise romanesque, littéraire et scénaristique remarquable.
L’intrigue : dans les Balkans, une intervention de soldats français visant à récupérer une arme chimique tourne bizarrement, et la France se retrouve dans la panade : l’arme chimique passe aux mains de terroristes islamistes, juste après le 11 septembre 2001. Dès lors, pour la récupérer, diverses officines chargées de la défense silencieuse des intérêts français se retrouvent lancées à la poursuite de cette arme chimique : services secrets, police, et une mystérieuse organisation privée à laquelle, visiblement, l’Etat sous-traite les opérations les plus sales : la SOCTOGEP. Le meilleur agent de cette société, Lynx, se révèle un bien curieux personnage, formé au parachutisme, au tir de précision, à l’enlèvement, à la torture et à l’exécution discrète de cibles prédéterminées, et qui opère toujours en écoutant de la musique (ce qui constitue une bande-son excellente pour le livre, notamment lors de la scène inaugurale, où Lynx sniper exécute des gangsters en écoutant Aucun Express de Bashung…). Une sorte d’arme absolue humaine qui, on s’en doute, risque à tout moment de devenir incontrôlable, et qui ne semble guère motivé par la fibre patriotique… Un agent des services secrets français, Karim, tente de s’infiltrer dans le milieu djihadiste parisien pour découvrir si et quand les terroristes pensent utiliser l’arme chimique. Une jeune journaliste ambitieuse, Amel Rouvières-Belhimeur, enquête, appuyée par un prestigieux reporter, sur les agissements de tout ce petit monde, et va bientôt trouver, en rencontrant Jean-Loup Servier, un trentenaire mystérieux qui partage son temps entre Paris et Londres, un soutien et une consolation inespérés lorsqu’elle va se trouver dépassée et déçue à la fois par son travail et par sa vie de couple.
Des scènes d’actions ultra-violentes, très visuelles, stupéfiantes de dynamisme, alternent avec des moments « suspendus » où les personnages semblent chercher un apaisement qui ne vient jamais, une minéralité tranquille qu’ils ne trouvent que dans des rencontres épisodiques, fugaces. Je pense à cette scène magnifique où Amel et Jean-Loup boivent du vin blanc à l’aube, non loin des Champs-Elysées, et où Jean-Loup ne trouve l’apaisement qu’en allant découvrir au Virgin Megastore des Champs le dernier album des Doves, dont il écoute la très belle Sea Song.
Tout le choix des musiques du livre manifeste une recherche de grâce, d’une énergie enfin libérée des pesanteurs du monde, que ce soit dans la violence et la torture d’un prisonnier rythmées par l’Out of control des Chemical Brothers, dans le Wild is the wind de Bowie, dont la tonalité résume à elle seule l’existence de Lynx, si ce n’est pas plutôt la Dance of the bad angels.
Mais nous avons là un livre français, bien français, si jamais nous restreignons le ressort scénaristique de la quête de rédemption à l’art proprement américain. L’apaisement voulu n’est pas un rachat, une demande de pardon, il y a le sentiment du « trop tard » que rien ne viendra reprendre ni transfigurer. Lynx est une sorte de monstre solitaire définitivement incontrôlable parce qu’il n’attend absolument plus rien du monde, mais aussi parce qu’il n’acceptera pas de se sentir lâché, trahi. Tout le roman, si mes souvenirs de lecture sont bons, est émaillé par une sensation dominante : celle de « perdre pied », de sentir que l’existence ne fait fond sur aucun fond premier, que tout ce qui semblait solide se dérobe et perd en consistance, que les alliés n’en sont jamais vraiment, qui entraîne la perte « de tout espoir », perte définitive.
En cela, ces Citoyens clandestins, cette expérience de la clandestinité que DOA a mise en scène et déclinée sur plusieurs personnages aux profils très divers, est l’expérience d’une déception : le monde s’enfuit et nous laisse seuls, dans l’abandon, et l’abandon essentiel devient la seule émotion durable qui traverse la vie. L’oxymore du titre du livre relate cet abandon primordial, qui infecte toutes les perceptions du monde des personnages.
Si Le Serpent aux mille coupures filait le thème, déjà largement exploité par Winslow, du «combat perdu d’avance », Citoyens Clandestins, lui, se focalisait sur la solitude, sur le fait de « perdre pied », jusque dans la scène finale du roman, elle aussi époustouflante, dont l’élément aquatique et le motif de la disparition définitive dans un infini aquatique rappellera aux uns les meilleurs passages du Grand Bleu, aux autres la disparition du prêtre Domenach dans une chute d’eau potentiellement infinie, sous New York, dans les Visages immobiles de Raymond Abellio.
Lynx est un personnage fabuleux, parce qu’il incarne, tout comme Karim et Amel, la solitude. Pour reprendre en la détournant, la phrase des Ennéades de Plotin, Lynx est cet être qui « fuit seul vers le Seul », qui s’achemine vers une pure négativité une, sans contenu, sans identité, et s’y achemine à la force de son désespoir. En cela, DOA nous a donné un grand roman, peut-être, sur la négativité pure qui ne se laisse pas consoler, apaiser, transformer par une nouvelle positivité. Le roman creuse, torture, fouille, sonde, mais il ne fait que cela, il ne prépare aucune vie nouvelle à venir.
Est-ce ce point-là du travail de DOA, qui semble rejoindre le personnage de Nazutti du Versus d’Antoine Chainas, qui a encouragé Baptiste Liger de Lire à proposer l’étiquette de polar nihiliste pour caractériser l’œuvre de ces deux écrivains et d’autres ? Ce n’est pas impossible. Cela ne poserait pas de problème, si le nihilisme voulait vraiment dire la mise en scène réglée, calculée et esthétiquement parfaite, d’une négativité que rien ne vient contrebalancer et renverser en positivité ultime. Mais le nihilisme comme courant de pensée ne signifie pas cela. Il est, historiquement, l’envers du christianisme, il est ce qu’ont affronté les grands écrivains chrétiens souvent catalogués comme réactionnaires (ce qui renforce a fortiori la perplexité du lecteur qui se voit proposer, pour les livres qu’il a aimés, l’étiquette de « polar nihiliste de droite »…). Il s’assimile surtout, à mon sens, à un grand désir d’indifférenciation, de désindividuation générale, d’égalisation ultime des êtres. Rien à voir, donc, avec la démarche esthétique de Chainas ou de DOA, qui proposent des personnages parfaitement individués, traversés par une singularité qui les rend inoubliables au lecteur, et dont la rage d’exister manifeste bien que même le néant et la mort ne leur conviennent pas. On pourrait discuter sur les mots, et l’intuition de lecteur de B. Liger est très intéressante, mais je pense que la dénomination qu’il proposait était un poil trop imprécise.
La vérité quasi eidétique qui se pourrait déduire de la lecture de Citoyens Clandestins, qui fut pour nous illuminée par la présence du personnage de Lynx, par cette individualité émouvante dans sa lutte contre le monde, mais aussi dans sa lutte contre ce qui nie le monde, pourrait peut-être se dire ainsi : être seul, c'est être le seul. La solitude forge la singularité, l’unicité d’un être. C'est dans l’expérience de l’abandon, de la scission entre l’existence personnelle et le monde désormais impersonnel et hostile, c'est à ce point crucial et critique que s’épanouit la grâce d’un être réel, toujours inespéré, et définitivement inoubliable.
15:10 Publié dans Polars | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, critique littéraire, polar, doa, philosophie, antoine chainas
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Commentaires
Tu es la seule personne capable de présenter ainsi toute la beauté d'un roman où l'Etat sous-traite au privé l'exécution sommaire de barbus :)
J'en suis à la page 446 et plus sérieusement, je ne sais pas si l'auteur est une ancienne barbouze ou un mec très documenté, mais j'ai toujours trouvé que ca sonnait très faux des "civils" qui appelle la DGSE la "piscine" ou qui appelle le GIGN le "groupe" comme s'ils en étaient des intimes.
Ensuite l'explication qui ressort du bouquin de la radicalisation des musulmans ou de l'islamisation de paumés est un peu simpliste/cliché. Je trouve la réalité de ce phénomène infiniment plus complexe que ce qu'on peut lire dans Citoyens Clandestins.
J'ai aussi été très irrité par toutes ces digressions "pédagogiques" au détour de dialogue par exemple sur tel ou tel évènement, phénomène ou concept. Cela rend le tout moins "vrai". C'est comme si Jack Bauer entre deux ratonnades s'arrêtait pour faire un point encyclopédie sur la Hawala. Tous ces passages sont très mal insérés.
Des traductions de passages en arabe sont tout simplement fausses : par exemple "nardine oumouk" n'a jamais voulu dire "putain de ta mère" mais c'est la contraction magrébine de "maudit soit la religion de ta mère", insulte bien plus raffinée, tout le monde en conviendra. :)
Le passage avec le petit soufi de service qui s'agrippe au bras de Rougeard pour lui dire sans aucune dignité "on est pas tous comme ca" n'est pas de la plus grande finesse.
Et enfin, mais là il ne s'agit que d'une impression personnelle, renforcée après avoir vu une photo de l'auteur, il semble que Lynx soit une version fantasmée de lui-même. C'est l'impression que j'ai eu en tout cas. Sans compter ces flashs de fights kravmago-thailando-jujitsubreziliano-wushukungfu DANTECiens qui me sont apparus pendant la lecture.
Comme je le disais je ne connais pas l'auteur évidemment, s'il a été ancien membre du SA puis mercenaire, je lui présente mes excuses pour cette impression eronnée.
Si ce n'est pas le cas, quand bien même j'aurais vendu ma mère pour mener la vie de Lynx, je ne pense pas qu'écrire serve à projeter une image fantasmé de soi dans un océan de testostérone, un peu à la manière des pires passages de Dantec.
Ecrit par : K | 17 juillet 2009
page 446: il t'en reste encore pas mal à lire, et suffisamment pour que tu réévalues le livre, qui ne se résume pas à ce que tu décris avec fort peu de bienveillance...
C'est curieux, je trouve, que tu aies pris ce livre comme on corrige une copie... Si tu tiens absolument à lire du polar "réaliste", je te déconseille, plus encore que DOA, Chainas, qui s'amuse à mettre, dans une foule de détails balistiques, nécrologiques et autres, nombre d'éléments tout simplement faux, juste pour leur effet narratif...!
Peut-être y a-t-il à redire sur la précision de tel ou tel point, mais pour ma part, j'ai estimé que ce n'était pas un polar SUR l'islam et l'islamisme, même s'il en est beaucoup question.
C'est un roman qui entendait, si j'ai bien compris la démarche de DOA, restituer une ambiance, une hystérie, qui ont pu traverser la France dans le contexte qui se trouvait être celui d'après le 11 septembre, et la façon dont cette hystérie a été prise en charge par l'Etat, ou au contraire ne l'a pas été. C'est aussi un roman qui commence à traiter le thème, peu connu du grand public je crois, de ces décisions de sous-traiter les missions crados à des sociétés privées, phénomène qui est devenu massif sous l'ère George W. Bush.
Le rapprochement avec Dantec est un peu rapide, je trouve.
Du reste, il faut absolument se prévenir de l'envie de savoir quelle est la correspondance entre un auteur et ses personnages. Tout simplement parce que, littérairement, on s'en fout, et que, humainement, cela ne nous regarde pas. Ce que j'ai bien aimé en rencontrant DOA, c'est que le choix du pseudonyme et de la discrétion sur son passé, passée l'aura de mystère que cela génère inévitablement, et qui pourrait attirer certains lecteurs tout comme le personnage de Dantec en avait attiré certains, c'est justement que voilà un auteur qui invite son lecteur à se concentrer sur le livre, selon une lecture purement immanente. Seule question acceptable: qu'est-ce qui est raconté, est-ce bien raconté? C'est une invitation salutaire à se déprendre du réflexe de lecture au mieux "génétique", au pire "symptômale", qui nous pousserait à ne voir de la grandeur nulle part.
Les scènes de baston, du coup, sont à lire pour ce qu'elles sont: la mise en scène d'énergies très violentes, de chocs, animés par une énergie purement symbolique. J'en ai apprécié l'épure, l'esthétisation non complaisante, qui n'a rien à voir avec les scènes de MMA étranges mises en scènes dans Comme le fantôme... et même dès Grande Jonction (si mes souvenirs sont bons).
Le fonctionnement même du personnage de Lynx (j'y repensais encore aujourd'hui en lisant des bricoles sur les "ascètes" comme rebelles absolus et incontrôlables, donc ceux qui furent les plus persécutés au cours de l'Histoire, parce qu'affranchis du désir le pouvoir n'avait plus aucune emprise sur eux), fonctionnement éminemment "ascétique", ne me semble pas dégouliner de testostérone, au contraire...
Et sinon, pour finir, tu fais chier de ne pas avoir aimé ce bouquin autant que moi et de faire ta fine bouche du type à qui on ne la fait pas ^^
Ecrit par : Bruno | 18 juillet 2009
Ah mais je ne dis pas que je n'ai pas aimé et je ne voulais pas réduire le livre à ca !
Bien entendu ce n'est pas un bouquin sur l'islamisme mais le sujet est assez récurrent.
Je faisais juste état de quelques trucs qui m'avaient déplu et qui gâche un peu le plaisir de lire ce livre que j'apprécie quand même.
Ecrit par : K | 18 juillet 2009
Ah, tu me rassures...
Un instant, j'ai cru que tu n'aimais plus les livres un peu "sportifs"...!
Ecrit par : Bruno | 20 juillet 2009
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