01 février 2007
Etrangement humain: L'Evangile selon Saint Matthieu de Pasolini

Puisqu’il devenait plus que nécessaire de compléter mes tribulations christo-cinématographiques, puisque de toutes parts j’étais sommé d’aller enfin le voir, ce fameux Evangile, puisqu’il fallait aller chercher la belle émotion là où elle se trouve, dimanche après-midi fut consacré à Pasolini. Découverte, totale, naïve, pure origine pour la conscience qui se posait devant l’écran de la petite salle du quartier latin, la bobine tournait donc, et j’étais quelque part dans ces aériennes montagnes à troglodytes de l’Italie où se bâtissent la Galilée et la Jérusalem du film. Marie à la bouche charnue, au visage de planante indifférence, Joseph observant toutes les volontés et prérogatives divines, et cet enfant, potelé, qui me fit sourire silencieusement…
Pasolini danse sur la corde créatrice, oscillant entre la maîtrise et la liberté joyeuse d’une caméra qui sait n’avoir point besoin d’une trop stérilisante netteté ni d’une importune rigueur. Pasolini laisse sonner toutes les voix de l’Italie sur les mots de la Bonne Nouvelle, et surimpose, dès la fuite en Egypte, le « Wir setzen uns mit Tränen nieder ». Etrangeté humaine, qui me vient à l’esprit pour la première fois, et ne me laissera plus, dans ce paradoxe par lequel la fuite de survie se trouve entrelacée au chant final de la Passion de Bach. Etrangeté, encore, dans la si grotesque scène du massacre des Innocents où des figurants censés incarner des hommes de main sans merci agitent hasardeusement les bras et adoptent une démarche simiesque: il y a chez Pasolini une manière de chercher la faille dans la cohérence, de chercher la distension des sentiments, et de jouer avec les lèvres de cette blessure cordiale tout au long de son film. Jésus survient et se trouve, dans ce jeu très immédiat, très rapide, dans la rafale de paraboles et d’accomplissements de commandements anciennement imposés, lui aussi sur la ligne de faille entre précision et anarchie, au plus près du point où se divisent pour s’affranchir l’un de l’autre pouvoir des temps historiques et politiques et pouvoir du Père.
J’étais toujours plus frappé, cependant qu’avançait Jésus jusque vers les commencements de sa Passion, de retrouver ce Jésus finalement si moralisant, parfois imprécateur, ce Jésus venu apporter le glaive, et de me souvenir de tout le bien que mes amis non croyants m’en avaient pourtant dit. Bien sûr, me répondra-t-on, l’éternelle universalité du message évangélique, sa générosité enthousiasmante, l’infinie bonté sereine et bouleversante qui des paroles néo-testamentaires toujours émanent… Bien sûr, mais au point de laisser couler ainsi le message le plus exigeant de tous, celui qui ordonne d’abandonner toute richesse et toute famille pour ne plus suivre que la voie de Jésus ?
Revenaient sans cesse à mon esprit les images de ce Jésus que je porte en moi depuis plusieurs années, celui de Martin Scorsese dans La Dernière Tentation du Christ. Ce Jésus si souffrant, si fort, si pleinement humain qu’il pousse le risque de la tentation jusqu’à n’en retrouver l’absurdité intégrale que lors du pillage de Jérusalem, lorsque la ville et la vie de Jésus se consument, ce Jésus si nietzschéen qu’avait décrit Nikos Kazantzakis et que Paul Schrader et Martin Scorsese avaient si bien restitué à l’écran… Là où Scorsese joue bien souvent la carte de la grandeur, de la puissance sèche mais réelle, du corps frontalement exposé aux tentations, aux déserts et à l’alternance des futurs et des désirs possibles, Pasolini préfèrera porter la déception sur l’écran, trembler le geste du cinéaste, décentrer l’intérêt, laisser planer le doute sur la centralité de certaines scènes, et par le flottement de son bras laisser le regard du spectateur hésiter à son tour. Staticité et sécheresse contre fluidité artiste, maîtrise lisse et impeccable contre apparente fantaisie d’un geste qui jamais pourtant ne perd totalement le contrôle, toujours prêt à suivre le vol de tel oiseau qui s’élance vers le ciel lorsqu’un Jésus étonnamment pacifique – celui de Scorsese met bien mieux « les choses au point » lors de cet épisode – chasse les marchands du Temple. Les deux films se rencontrent en un point de chiasme : il s’agit de rendre à la vie de Jésus l’extrême liberté qui est celle d’un Dieu vivant et pleinement incarné. La voie empruntée par Scorsese ose montrer dans une sobre violence épurée la folle hypothèse d’un Jésus qui aurait refusé de mourir sur la croix et serait parti faire sa vie d’homme pécheur auprès de Madeleine puis de Marie sœur de Marthe ; Pasolini épousera au contraire tous les signes patents de l’incarnation de Jésus lisibles à même la lettre du texte de Matthieu, et la folie s’exprimera dès lors bien mieux dans l’œil aimant et passionné qui ne cesse de varier les perspectives, les angles et les approches du corps de Jésus. Audace contre audace, l’une et l’autre dessinant les contours d’une monstration de Jésus tel qu’en lui-même, divinement humain, étrangement humain. Car ces deux Jésus ne sont pas seulement humains, ni celui pour qui « Le Sentiment commence » qui le conduit à se flageller tant ce Sentiment de Dieu en l’homme Jésus lui lacère l’esprit, tel les serres de quelque rapace envoyé par la haute transcendance divine, ni celui qui prêche selon les exacts mots du texte de Matthieu, si doux et pourtant condamné à la même mort cruelle que son viril alter ego Willem Dafoe.
L’excès christique qui distingue Jésus de l’humanité simplement humaine ne se montre jamais mieux qu’à Gethsémani, à en croire ce que nous montrent les différents Jésus portés à l’écran. Mel Gibson lui-même ne semble pas l’avoir totalement ignoré, qui nous mettait les Oliviers au tout début de son film avant d’enchaîner sur deux heures de giclées christiques d’hémoglobine : c'est dire qu’il semble impossible, même pour un nigaud fasciné par la souffrance corporelle pure, de contourner cette scène de sueurs de sang où cruellement, solitairement, dans la veillée lunaire et dans l’abandon, la Passion s’inaugure. Chez Pasolini, les souffrances sont édulcorées, le sang est quasi-invisible, et la Résurrection semble une hâte de chaque instant, elle est une lumière qu’il faut montrer, glorieuse et triomphante, tandis que Scorsese clôt son film sur le « Tout est accompli » par lequel le spectateur de lui-même conclut que la Résurrection viendra de manière si évidente qu’il ne sert à rien de la montrer. Il suffit alors largement de poser quelques éblouissantes images sur l’envoûtant « It is accomplished » de Peter Gabriel.
Inoubliable, encore, est ce « Wir setzen uns mit Tränen nieder » si douloureux et si parfait, si noble, qui ponctue les instants cruciaux de L’Evangile selon Saint Matthieu. Le génie de Pasolini est tout entier dans la simplicité de ce procédé, dans le choix de la jouissance sereine de la musique de Bach, comme une évidence que Pasolini prend légèrement le temps de compliquer en structurant son film par un certain nombre de reprises de l’air de Bach. Quelque part entre la majesté des cimes et la fantaisie des collines, quelque part entre la hauteur du ciel et les joies terriennes que connaît le monde, entre assurance et féerie, Pasolini fraye une voie singulière et témoigne, dans sa manière de filmer, de l’écart qui n’est point pour autant incompatibilité entre les demandes de l’esprit et les envols désirants de la chair. C'est peut-être là, en cet espace, que se trouve cet « étrangement humain » qui ne me quitte plus maintenant, qui me convie à une approche toujours plus douce de la figure du Christ, et, plus importante peut-être encore, à une approche toujours plus humaine, par la figure du Christ, de toute cette belle joie qui se donne à moi, depuis longtemps maintenant, dans la hauteur adorée de quelques amicaux visages…
02:25 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : cinéma, critique, Pasolini, Scorsese, christianisme, spiritualité
30 octobre 2006
Gondry, le touche-à-tout, par Aurélien Debord

Comme beaucoup de personnes, j'adore recevoir des invitations. Invitations pour un anniversaire, une crémaillère, un gala, une conférence, elles me font jubiler ! A mon tour d'en envoyer une. Destinée à tous, certains l'ont peut-être déjà reçue, elle vous convie à la rencontre de Michel Gondry. Qui est-il ? Faisons simple. Michel Gondry est un réalisateur français d'une quarantaine d'années. C'est tout ?! Non, bien sûr, si ce n'était que cela, le carton que je vous adresse serait bien mince. Laissez-moi vous expliquer en quelques mots pourquoi il serait bien dommage de le refuser.
Michel Gondry débute en tant que réalisateur de clips musicaux. Il travaille tout d'abord et pour un moment avec la géniale Björk (quoi géniale ?! j'ai tout de même le droit d'avoir une chanteuse préférée, non ?!). Tout commence avec le clip Human behaviourqui témoigne de la singularité du travail de Gondry. Clip tout à fait délirant faisant cohabiter des ours en peluche géants avec des chasseurs, on y retrouve aussi Björk en train de dîner dans une sorte de cabane faite en carton-pâte ! Ces deux-là se sont bien trouvés : un réalisateur décalé avec une chanteuse qui l'est tout autant. Ils vont travailler encore ensemble sur de nombreux projets : Army of me, Hyperballad, Joga... L'ensemble des clips dénotent toujours d'un cachet particulier, la patte Gondry en quelque sorte. Remarquons la pertinence de son travail par un exemple, prenons Joga. Dans ce clip, Gondry parvient avec brio à embrasser en quelques minutes la foultitude des paysages islandais, de ses fjords à ses volcans. Il persiste dans un délire alternant vertiges, perte d'horizon ou encore décors enfantins... Il faut ici s'arrêter sur ce caractère « enfantin ». Si Gondry a bien quelque chose à lui c'est de se servir de l'enfance comme d'une source d'inspiration. Si beaucoup le font et en nourrissent leurs travaux, généralement le résultat en apparaît dépourvu et ce n'est qu'une rigoureuse exégèse de l'oeuvre qui permet de dire que X ou Y a puisé dans son enfance pour l'oeuvre A ou B. Chez Gondry, l'apparition de l'enfance est manifeste, elle saute aux yeux, et le plus étonnant est qu'il parvient à laisser aller cette nonchalance de l'enfance, à préserver son innocence. Enfance recueillie en sa pureté mais à laquelle le talent et le professionnalisme du réalisateur donnent son ampleur. Gondry parvient à maîtriser cette composante mais sans jamais l'étouffer.
Ce qui se révèle frappant dans ses clips, c'est la juste adéquation de l'image avec l'univers musical qu'elle illustre. A tel point que l'on pourrait presque se demander : si Björk chante ainsi, parcourt cet univers, n'est-ce pas en partie du à son travail avec ce réalisateur singulier ? Gondry a travaillé ensuite avec des artistes très variés allant des Stones au Daft Punk en passant par Iam.
Vous l'aurez compris notre homme est lié à la musique. Un de ses derniers films en date, Bloc Party,retrace un concert et son organisation. Ce film est évocateur sur le style Gondry et sur cet ajustement toujours idoine de la vidéo à la musique. En effet, le concert filmé se déroule à Brooklyn et réunit quelques grandes figures de la soul, du hip-hop (The Fugees, Kanye West, The Roots...), la caméra suit, toujours en rythme, si bien qu'on se retrouve, nous aussi, à hocher la tête en harmonie avec le public. Comment une caméra peut-elle être en rythme ? Tout simplement en laissant le beat venir, couler naturellement ; sans le forcer par l'image mais plutôt en en faisant le nouveau metteur en scène.
Les clips c'est bien mais ça ne dure que cinq minutes. Passons alors à ses films ! Le premier est Human Nature. Ce long-métrage est une sorte de fable ironique sur l'Humanité (pas le journal...). Un chercheur maniaque, un peu névrosé (osons !), tente de civiliser un homme resté à l'état de nature. Sa femme, quant à elle, une naturaliste avertie, prône le « laisser aller » de la nature, il en résulte un débat entre deux conceptions de l'Humanité, de ce qu'elle est, de ce qu'elle doit être. Le film pioche son ironie, voire son cynisme, lorsque l'homme, recueilli dans son innocence originelle, devient civilisé. Il est alors en proie à tous les penchants les plus bas de l'Humanité : libido, méfiance, complot. [Je tiens à ajouter que l'adjectif bas s'inscrit dans le contexte moraliste dit « classique », qu'il ne reflète en rien mon opinion personnelle qui, au contraire, affectionnent tout à fait ces trois penchants. ] Gondry nous cède alors un regard caustique et attachant sur nous tous.
Puis il y eut Eternal sunshine of the spotless mind. Film tout à fait émouvant, où deux personnes vivent un amour aussi puissant que douloureux. La jeune femme va décider alors d'effacer, grâce à une nouvelle invention, tous les souvenirs de son amour malheureux. Le jeune homme, tout à fait désespéré, décide à son tour de recourir à ce procédé, mais une mauvaise manoeuvre engage la perte de tous ses souvenirs. Alors commence une aventure au sein même de la pensée de cette homme qui va toujours lutter pour préserver ses souvenirs contre l'avancée de cette machine qui tente de les effacer. Au fil de ses souvenirs, il se rend compte qu'il est lié à cette femme de manière indéfectible et qu'il ne peut cesser de l'aimer, qu'il ne peut être privé de cet amour. Ce film est extrêmement touchant, reflétant ce que je nommerai [encore une fois je suis de plein pied dans le subjectivisme] l'Amour parfait. Nous y voyons une aventure où tout ne va pas toujours bien, où ces deux héros se brouillent, reviennent ensemble, mais où toujours, un lien les attache, sorte d'attachement fusionnel, viscéral.
Plus récemment, notre ami Michel (c'est tout de suite plus sympa que « Gondry ») nous a livré La science des rêves où encore l'amour et lié à la mémoire. Histoire d'un jeune homme qui tombe amoureux de sa voisine mais ne sachant jamais si il est dans le domaine de la réalité ou du rêve. Ainsi quel souvenir est le bon ? A-t-il fait ceci ou cela ou bien n'est-ce qu'une part de rêve ? Si bien qu'à la fin du film, nous ne savons pas très clairement ce qu'il en est de la situation réelle !
Pour finir, je ne peux que vous conseiller si vous voulez connaître un peu mieux le « travail » de cet homme, un double DVD : The Work of Michel Gondry. (à ma connaissance il n'existe pas de version francophone, mais ce n'est pas bien grave, vu l'adorable accent anglais de notre cher Michel).
En espérant de ne pas trop avoir de retours de cartons...
16:10 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : Cinéma, Musique
26 septembre 2006
Trois enterrements (The Three Burials of Melquiades Estrada), par Aurélien Debord

Vous, lecteurs du Systar, le savez : ce blog est une structure ouverte. Au passage, le petit scribouilleur que je suis, remercie encore le grand manitou de cette zone (Brubru pour les intimes), qui nous encourage à vous servir sur un plateau d'argent nos dernières lubies. Ouverture donc, qui depuis peu a fait naître une vague systaresque cinéphile (cf. les délicieux articles de Thimothée sur Brick et Thank You For Smoking). Etant un garçon ''dans le vent'', je m'y mets moi aussi ! A mon tour d'essayer de vous présenter un long-métrage, dans le seul but (cela va de soi) de susciter votre envie de le voir. Allons-y !
Nous sommes au Texas, ses cowboys, ses lassos, son soleil... ce jour où Mike Norton (Barry Pepper), jeune policier des frontières, rustre et antipathique, scrute l'horizon afin de traquer les clandestins. Soudain un coup de feu ! Il pense qu'on lui tire dessus, riposte, tue l'assaillant.
Ce jour-là Mike n'avait pas d'assaillant face à lui, c'était juste Melquiades qui tirait sur un coyote pour protéger son élevage. Ce jour-là Melquiades, reçut une ''mauvaise'' balle d'un jeune policier des frontières.
Face à la nouvelle Pete va tout tenter afin de retrouver le tueur de Melquiades. La police, au courant de la bavure, cherche à étouffer l'affaire. Sa devise scandée par son représentant Belmont (Dwight Yoakam) : « on ne veut pas d'emmerdes ». Pete va néanmoins apprendre l'identité de l'assassin et va commencer une longue marche : faire comprendre à Mike toute la teneur de son erreur.
Une longue marche, celle d'un enterrement, celui de Melquiades qu'il va falloir ramener au Mexique. Il avait fait promettre à Pete de l'enterrer là-bas s'il venait à mourir. Pete le sait : une promesse à un mort, ça ne se trahit pas. Il embarque Mike avec lui (ou plutôt le kidnappe) et va le forcer à aller enterrer Melquiades avec lui. Une longue marche dans la sierra, celle d'une pénitence, celle de Mike.
C'est là toute l'histoire : un bourreau devient une victime. Celui qui a perdu
son ami, victime orpheline en quelque sorte, devient bourreau. L'histoire d'un homme qui est poussé à expier, à aller au purgatoire. C'est là un point fort de ce film, cette alternance, servie par un jeu sans faille de TLJ et de Pepper. L'un joue avec froideur et solennité le rôle de ''l'expiateur'' (le néologisme est de rigueur) ; l'autre avec souffrance et désespoir le rôle de ''l'expiant''. Une froideur ne donnant jamais aucun écho miséricordieux à la souffrance ; solennité ne prêtant jamais aucune attention au désespoir. TLJ avec son visage vieillissant parvient à donner à ce personnage toute sa teneur et sa force. Pepper, le visage encore jeune et le corps puissant insuffle à son personnage une rage plaintive, désespérée et toujours vive.
Alternance se déroulant dans ces décors du sud des Etats-Unis où seules les montagnes et le désert peuvent vous fournir un horizon. Horizon aride, sec, où la sueur n'a pas le temps de naître. Terre destinée à la rédemption, où la marche même est une souffrance.
Si ce film touche, c'est bien par toute l'humanité de ses personnages. Pete est le rédempteur motivé par la loyauté envers un défunt ami, qui ne tuera jamais sa victime mais qui la poussera à bout afin qu'elle expie. Mike est la brebis galeuse, l'homme dans ses plus mauvais travers, mauvais mari, pas très courageux, un assez sale bonhomme en somme. Les deux se confrontent, le bon inflige au mauvais une souffrance qui doit le purger lui, et réhabiliter Melquiades au-delà de la mort. Il faut à cet homme un enterrement décent ; il ne faut pas l'oublier, la tombe est la dernière demeure. Cet homme tué par erreur, que personne ne cherche à pleurer (mis a part Pete), dont personne ne souhaite entretenir le souvenir alors qu'il était un brave gars. C'est bien cela aussi qui fait mouche dans Trois enterrements, cette humanité qui ne « veut pas d'emmerdes », qui nous révolte, mais à laquelle nous adhérons tous par moments. On se retrouve donc dans chacun de ces personnages avec plus ou moins de fierté.
On pourrait évoquer aussi la bande-son à la fois texane et se tamisant parfois pour laisser la place au son du vent fouettant les montagnes de la sierra.
Avant d'entrer dans la répétition élogieuse, je vous cède, comme le veut la coutume, la bande annonce.
17:25 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Western, Etats-Unis, Cinéma
21 septembre 2006
Thank you for smoking, par Timothée Le Moing
Premier film à grand tirage de deux hommes : Jason Reitman, réalisateur, et Aaron Eckart, acteur principal, Thank you for smoking ose aborder de face le problème de la tolérance et du tabac au cinéma, qui a été interdit depuis peu sur toutes les toiles (au point que désormais, seuls les méchants ou les Européens fument à Hollywood). Il met en scène le personnage de Nick Nailor, défenseur principal de la cause du lobby du tabac aux Etats-Unis. Homme au verbe facile et cinglant, Nick est confronté durant le temps du film à la demande d’un sénateur (fort démagogue) de mettre sur chaque paquet de cigarette le symbole du poison. Parallèlement, Nick doit gérer sa vie personnelle et notamment ses amis, deux autres représentants, celle du lobby de l’alcool et celui du lobby des armes à feu (au fort accent et au parcours plus qu’hilarants), et son fils, Joey Nailor. Voici pour la trame de fond dont je peux raconter plus au risque de tout dévoiler.
Pourquoi parler de ce film plus que d’un autre ? Parce que, comme tout premier film d’un réalisateur il est plein d’idées et d’espoir. Parce que, comme tout premier rôle principal d’un acteur, on s’attend à quelque chose de grand, et là, il faut l’avouer, on n’est pas déçu du voyage. Enfin, parce que le sujet nous affecte puisque la cigarette sera interdite dans les établissements publics, ne serait-ce que d’enseignement, dès janvier prochain.
Ce film réintroduit un personnage depuis trop longtemps abandonné par Hollywood : la grande gueule.
Il est vrai qu’elle est fort belle d’ailleurs, et que, pour couronner le tout, le sourire d’ange de Nick Nailor, comme si ce n’était pas assez déjà, est assez dévastateur. Nous voici donc avec un rhéteur et un orateur de premier ordre. Pas de ceux qui prétendent savoir parler et qui ne font que remplir. Nick Nailor convainc les masses, et il le fait avec excellence. Il manie ainsi les deux armes du langage : l’aspect esthétique du langage, art du rhéteur, et la force de conviction des foules par le verbe, art de l’orateur. C’est pourquoi ce film séduit : voir un personnage principal, dans une production hollywoodienne, qui réussit à déplacer des montagnes autrement que par le travail ou la violence (sans doute les deux valeurs les plus prônées par la cité des anges) reste rare à l’Ouest de l’Atlantique, surtout, quand comme dans le présent cas, c’est fait avec talent.
Nick Nailor, pourtant, ne se contente pas de convaincre les masses, son verbe devient créateur puisqu’il fait rêver. Dès lors, le surnom de « Yuppie Méphisto », dont il hérite au cours du film, ne peut lui aller qu’à merveille. Quel autre personnage,
Méphisto mis à part, fait rêver en parlant du mal ? C’est pour ça que Nick Nailor est un rôle plus qu’intéressant : le réalisateur a tout fait pour qu’il soit assimilé au diable du Faust. Il parle à la troisième personne durant tout le film, pour expliquer le pourquoi du comment d’un scène, et dès qu’il le fait, le temps se fige, le tout symbolisé par un arrêt sur image ou par un flashback élégant. Sa maîtrise du temps de la narration du film le place sur le devant de la scène, où il se trouve depuis le début certes, mais bien au devant des autres personnages. Aucun, ne peut rivaliser avec lui, et tous les savent, même ses ennemis. Mais être Méphisto incarné sur Terre ne suffit pas pour le bonheur, et Nick Nailor en a conscience. Le réalisateur le rappelle à son humanité par la présence de son fils, Joey, à qui son père apprend l’art de la rhétorique et de l’orateur, à un tel point d’ailleurs que parfois, on en vient à se demander, à plusieurs reprises dans le film, si l’élève n’a pas dépassé prématurément le maître (Le traitement de cette relation ajoute d’ailleurs au fait que ce film est bon, en dépassant le standard mielleux du père qui refuse de voir son fils faire le même « sale boulot » que lui). Nick Nailor, Méphisto humain, défend donc une position plus qu’impossible, mais faut il encore accepter que le diable puisse être blond…
Enfin, ce film est bon car il ne se dérobe pas face à la difficulté du sujet. Même s’il ne peut pas traiter toute la question du tabac et de ses problèmes, il en aborde les principales lignes. Plus encore il dépasse cette question en la généralisant : qu’est ce que la tolérance et la liberté d’action dans la société américaine actuelle ? Aux yeux du réalisateur, qu’il faut quand même féliciter d’avoir cette audace, une société tolérante est à l’opposé d’une société qui en viendrait à imposer ses choix à chacun. Certes, l’idée américaine de liberté se retrouve rapidement derrière une telle thèse : qui peut empêcher un homme d’agir librement du moment qu’il agit de son propre chef et qu’il ne gène personne ? Par là, le réalisateur entend soutenir l’idée que tout homme est suffisamment intelligent pour pouvoir opérer un choix, sous entendu suffisamment instruit (la part importante des parents dans l’éducation au choix est largement abordée et soutenue dans ce film) pour faire un choix qui sera bon pour lui et qui ne nuira pas aux autres. Jason Reitman se lève ainsi contre une Amérique (qui n’est pas sans rappeler l’Angleterre puritaine) qui entendrait régenter la vie des tous les citoyens, sous prétexte de gouverner une masse de moutons plus que crédules devant le battage médiatique. Il veut ainsi, en profitant du sujet de la cigarette, pousser sans doute les citoyens au débat de sorte qu’ils soient moins passifs face aux décisions de leur gouvernement.
Thank you for smoking est donc un film à voir, surtout au regard de l’expérience du
réalisateur qui en tire d’autant plus de mérite. Le traitement est bon, quoiqu’imparfait, et AaronEckart prouve sa valeur en tant qu’acteur. C’est pourquoi je conseille de courir regarder la bande-annonce si des doutes subsistent encore…
Timothée Le Moing
21:45 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : Cinéma, Etats-Unis
25 août 2006
Brick
Brick n’est pas un film comme les cinémas américains ont l’habitude d’en faire. Il est froid et net. Il est précis. Comment vous communiquer l’envie d’aller voir ce film sans vous en raconter trop, là est tout le défi.
Ce serait l’histoire d’un geek qui n’en serait pas un.
Ce serait l’histoire d’un coup de téléphone qu’il ne fallait pas passer.
Ce serait l’histoire d’une quête, celle de la vérité.
Ce serait donc l’histoire d’un geek qui n’en serait pas un.
Voici qu’arrive notre héros. Rien de particulier, c’est son premier rôle sur une production à commercialisation internationale. Aucun rôle antérieur pour nous aider à mieux le cibler. Il est neuf et se présente à nous comme une sorte d’homme solitaire et banal de surcroît. Mais qu’il y a-t-il de plus dangereux qu’un homme banal et seul ? Lui n’a rien à perdre et c’est justement tout ce qui caractérise notre héros. Au fur et à mesure du film, il reste ce geek, tout en se révélant des capacités hors du commun, et les plus impressionnantes ne seront pas les plus attendues (le cas d’un magnifique tacle est à retenir ici, Damien m’en est témoin).
Ce serait donc l’histoire d’un geek qu’on découvrirait héros, ou plutôt d’un homme qui décide de prendre son destin en main et de lui faire face de tout son être.
Ce serait l’histoire d’un coup de téléphone qu’il ne fallait pas passer.
L’histoire commence sur un coup de téléphone que le héros reçoit dans la fatidique cabine publique. Au bout, une amie qui lui demande son aide alors qu’elle a disparu depuis deux mois. Tout commence là. Tout commence mal pour le héros qui dès lors se demande ce qu’est devenu la fille en question alors que tous, lui déconseillent de poursuivre sa quête.
Le problème est que le héros se découvre devant nous ni lâche ni léger : il a dit qu’il trouverait la vérité et le voilà sur le sentier dangereux du vrai.
Ce serait l’histoire d’une quête, celle de la vérité.
Voici notre héros parti pour être au centre d’un double trio de personnes énigmatiques : trois hommes et trois femmes.
Pour ce qui est des hommes, il est difficile d’en parler sans révéler quoi que ce soit du film.
Les rares éléments que l’on peut citer sans dévoiler l’intérêt de l’histoire est que nous avons à faire à des hommes hors du commun. Parmi les hommes, le plus grand et (malheureusement) le seul dont il est possible de parler sans rien révéler : Brain (à droite de l’image), le meilleur ami (en a-t-il vraiment un ?) de Brendan. Celui là est un vrai geek, un pro des lunettes en cul-de-bouteille et du rubicube. Une sorte de Huggy les bons tuyaux muté en rat de bibliothèque, un personnage tout droit sorti des polars les plus usés mais d’une incomparable efficacité quand il s’agit de venir en aide de son camarade Brendan.
Les personnages féminins sont plus ceux qui sont au cœur de cette intrigue. Normal, puisque le héros est homme. Quoi d
e plus déroutant en effet pour notre cher Brendan que de se retrouver au milieu de trois femmes toutes à la fois belles et…fatales. Que ce soit Emily (à gauche), la (seule) blonde de l’histoire, qui du haut de sa candeur déclenche tout par le coup de téléphone qu’il ne fallait pas passer. Elle qui est au cœur de la quête du héros et ne cesse de l’intriguer.
Mais plus encore il faut retenir les deux femmes fatales par excellences (encore une fois un appel aux polars des années jazz), qui, à chacune de leurs apparitions font retentir un son de serpent à sonnette, et attirent lentement notre homme dans le doute et l’imbroglio.
Mention spéciale de la mangeuse d’hommes, à Kara, celle qui trône dans sa loge
ou dans la salle de théâtre du lycée (sur la photo à droite), telle une chanteuse de jazz des bars glauques. Traînant toujours avec elle son cortège de larbins hors du champ de la caméra, elle joue de son corps et de ses charmes pour déstabiliser Brendan, qui, tel le héros antique et stoïque tente à chaque fois de résister et de se faire inhumain.
Réutilisant les principes de la tragédie antique, les scénaristes de ce film placent donc Brendan au cœur d’un équilibre d’avance instable. Mais toute la force du jeune homme sera d’essayer désespérément de maintenir l’équilibre tout en modifiant les rapports de force entre les différents protagonistes de l’intrigue. Perdu dans un premier temps, il devient rapidement acteur et décide de déplacer les centres de gravité selon ses désirs. La seule option qu’il perd progressivement de vue est d’en sortir indemne. Mais là où ces écrivains ont fait mouche, c’est en alliant le shéma de la neutralisation du héros à la douceur des années jazz : blues remodelé sur sampler, coups de poing et femmes lascives finissant à peine leurs cigarettes créent l’ambiance unique de ce film.
Ce serait donc l’histoire d’une quête, celle de Brendan, pris au milieu de ces équilibres instables, à la recherche d’une vérité…mais peut on sortir indemne d’un affrontement avec la vérité ?
Enfin, ce serait l’histoire d’une bande annonce qu’il faudrait regarder pour se forger son avis.
00:15 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Brick, critique, geek, cinéma



