19 mai 2007

Esquisses d'une phénoménologie de la vie universitaire

                

 

 

Systar avait disparu depuis quinze jours ou trois semaines... Il n'y avait plus que l'étudiant, le lecteur de philosophie lent, anxieux, fébrile, compilant frénétiquement les lectures de Husserl, de Blumenberg, des exégètes (Rudolf Bernet, Jocelyn Benoist, Paul Ricoeur, Jacques Derrida...). Le monde n'existait plus, il était mis sous réduction, comme l'avait prescrit Husserl pour tout commencement originaire d'une pratique phénoménologique. Le monde n'était plus qu'une chambre, que cet espace blanc peuplé de livres, de café, de tablettes de chocolat. Comme si, par là, transparaissait de moi-même ce qui a toujours compté le plus: le livre, toujours le livre, l'obsession d'en saisir la substance terminale, d'en achever la lecture pour commencer les autres qui attendent sur la pile, en tête de lit, sur des chaises... Et la musique, la Passion de Matthieu, de Bach, mais aussi U2, dont le One tournait inlassablement cependant que je comprenais que le telos de toute philosophie était peut-être une perfection que personne n'atteindra jamais, cependant que je comprenais qu'il y a en nous, dans l'expérience du monde qui est initialement la nôtre, une part irréductible de métaphoricité déjà; nous sommes le transport même, le fait que nous soyons au monde pose une question par principe insoluble et interminable, nous ne pouvons que tenter de retrouver ces métaphores premières qui ont constitué le discours philosophique, les identifier, voir les jeux de sens auxquels elles ont invité la pensée depuis toujours...

Il ya bien sûr un certain pathos de la vérité impossible: le philosophe, et le jeune étudiant en philo à sa suite, sont condamnés à comprendre que ce qu'ils désirent le plus leur est depuis toujours et à tout jamais interdit. Il y a pathos, ce qui pourra paraître suspect, mais ce pathos lui-même est le réel, c'est le réel qui est lui-même « suspect ». Il y a cette attitude étrange qui est la nôtre: le meilleur moyen de comprendre le monde est encore de le quitter, mais, par un retour au bon sens premier, c'est aussi le meilleur moyen de le manquer. Il reste néanmoins la noblesse pure de ces instants intimes, solitaires, où l'on ne se regarde pas travailler, où s'enchaînent les pages de notes sur l'ordinateur et les gorgées de café, les accélérations du coeur et le regard halluciné qui retrouvera le dehors quelques jours après, presque surpris que le monde soit encore là... Le plus impressionnant, c'est le rythme que peut parfois prendre la pensée sans discontinuer: les concepts se lient les uns aux autres, s'appellent et se répondent. Il n'y a plus d'endormissement, les concepts peuplent le sommeil. J'ai toujours eu l'intuition, depuis mes années de khâgne, que les heures de délire fébrile étaient des instants propices à la démultiplication d'une certaine intelligence mécanique, involontaire, auto-déployée, et qu'il était bien dommage que, par définition, on n'en puisse garder de trace autre que la sensation d'altération de soi, de perte de souveraineté de la raison. Ça tournait en nous, ça touchait du doigt quelque chose d'essentiel, mais nous n'étions pas là quand ça s'est passé. Ça délirait tout seul, mais nous étions absents. Ainsi commence l'aventure des insomnies, qui ne font peur qu'à qui ne veut jamais aller plus loin que soi-même.

Il y a l'urgence du compte à rebours, les jours qui défilent et rapprochent des échéances : il faut, quelque part dans l'avenir, rendre la trace imparfaite mais maximale de ces jours d'activité. Au fond, l'université tient son intérêt non pas des petites traces écrites que nous leur rendons parfois, mais uniquement de l'intensité propre et secrète que chacun se sait prêt ou non à lui accorder. Le résultat administratif ne vaut, en réalité, que par le cheminement intime que chacun aura bien voulu accomplir. Le mien est une constante circulation entre un héritage infini et écrasant qui est la culture classique telle qu'enseignée en khâgne, avec toute la rigueur et la puissance prodigieuse qu'à la fois elle exige et génère, et la culture littéraire actuelle de l'imaginaire, où il se passe quelque chose de magique, de très beau, une « humanisation » de soi-même et du monde. Je tente de nourrir l'une de l'autre. Les idées rencontrées dans l'une seront la source nourricière de l'autre: c'est la théorie de la métaphore d'Aristote qui nourrira durablement la compréhension de Pynchon, de DeLillo, de la science-fiction... c'est en retour, l'énergie générée par la littérature qui me donne toujours la vivacité nécessaire pour circuler dans les concepts, pour approfondir mes propres pré-compréhensions des oeuvres philosophiques. Il y a entre la philosophie et la littérature un rapport organique. J'ai toujours cru qu'au fond la philosophie avait une essence narrative, que les grands systèmes de pensée nous racontaient des aventures incroyables entre les concepts. Il faut voir comment, dans la Critique de la Raison Pure, Kant semble réengendrer la totalité d'un esprit humain tout en lui interdisant à tout jamais d'outrepasser les limites que sa propre genèse lui aura assignées; il faut voir les aventures de l'Esprit chez Hegel; il faut voir la mort de l'ancienne philosophie chez Rosenzweig, mort que celle-ci n'a jamais cessé de se préparer puisque tous les concepts centraux qu'elle a créés – Dieu, monde et homme – sont faits pour s'excéder eux-mêmes, pour se dépasser dans ce qui ne tolère plus la totalisation... Pour peu que cette littérarité des concepts ne nous échappe pas, la philosophie sera toujours une pratique vivante, engageant le corps du lecteur autant que sa compréhension mentale ou spirituelle. Tout est transition, alors: le corps se laisse transir par les effets engendrés par la compréhension, la marche n'est plus là-même pour qui se demande un jour, à la lecture de Rosenzweig, s'il est réellement un être de l'histoire, du devenir et de l'empire, ou s'il n'a pas depuis toujours, au plus profond de lui-même, désirer sortir de l'histoire, entrer dans un temps qui ne passe pas, inaccessible au devenir historique... Il n'y a jamais, en philosophie, uniquement doxographie. Nous ne saurions nous contenter de comprendre formellement ce qui, un jour, historiquement, s'est dit à tel point de l'espace-temps par un homme. Ce qui s'est dit à cet instant a encore un impact qui ne saurait mourir ni s'atténuer. Les doctrines ne sont pas immatérielles: elles vivent en venant nous transir, nous transpercer de part en part, infecter nos existences de leur saveur sans cesse renouvelée. C'est peut-être même dans les instants de lecture philosophique de ce type que l'on redécouvre au mieux son propre corps, lorsqu'on cesse d'oublier celui-ci par les sensations. Les sensations que l'extérieur nous permet d'avoir tendent à nous faire oublier notre corps propre: je me nie tout entier dans la jouissance d'un parfum, d'une musique, d'une lumière, je tends à devenir ce parfum, cette musique, cette lumière, ce livre. La philosophie me restitue mon propre corps, elle m'en restitue la présence terrienne et spirituelle à la fois. Elle en redonne le sentiment de la noblesse inviolable, elle attire l'attention sur l'aventure toujours risquée de sa rencontre avec un monde. Le concept est un vecteur, il est ce qui doit me rediriger, par la compréhension intellectuelle, vers mon corps, et ma transitivité essentielle (le fait que je sois « au monde », « pour autrui », qu'autrui soit toujours mon origine et ma destination...).

C'est quand le monde extérieur est mis entre parenthèses que l'on peut élucider ce que signifient « avoir un corps », « rencontrer un monde ». J'ajouterai à cela, de tonalité husserlienne, la remarque que l'une des meilleures manières de redécouvrir son corps est aussi d'être condamné pendant une bonne semaine à la douche froide, en attendant que le plombier vienne changer le chauffe-eau du studio. La douche froide, c'est une méthode phénoménologique de découverte violente de certaines pulsionnalités propres au corps: le bleuissement violacé des ongles des orteils, la rétraction de chaque poil (présent en abondance chez Systar), la chatouille glacée sur chaque partie du corps que l'on taquine, une par une, avant de se lancer enfin dans l'aspersion intégrale, la contraction du muscle (abondant également chez Systar) sous l'épiderme frigorifié...

Paul Ricoeur, pourtant, aurait sans doute froncé son très rigoureux sourcil à lire les lignes que je propose à votre bienveillante appréciation, lui qui écrivait dès 1953, dans l'article « Sur la phénoménologie » (que vous pouvez retrouver dans le volume A l'école de la phénoménologie, chez Vrin):

« Platon enquêtant sur « la population du monde des idées » (selon l'expression pittoresque de Sir David Ross) se demandait avec perplexité s'il fallait aussi supposer une « Idée » du poil et de la crasse. Aujourd'hui, où la moindre analyse d'expérience ou de sentiment se drape du titre de phénoménologie, on attendrait plutôt une phénoménologie du poil et de la crasse. Peut-être d'ailleurs a-t-elle été écrite ou va-t-elle l'être incessamment. »

Tout n'est peut-être pas objet pertinent pour une phénoménologie. Avec un humour inattendu et d'autant plus féroce, Ricoeur nous offre alors en note de bas de page cette saillie parfaite, à laquelle j'ai été fort sensible:

« Le poil est (c'est-à-dire se donne pour) la fine pointe de l'ambiguïté; il est entre le pour soi et l'en soi, entre l'être et l'avoir; quand il tombe, il chute du corps propre dans la chose; il préfigure ainsi le cadavre que je deviens; si bien que quand il pousse, c'est mon être-pour-la-mort qui grandit en moi. »

Entre les douches froides, il y avait donc quelques moments d'exotisme. Rien n'est, en réalité, moins ennuyeux que la phénoménologie, et les exégèses auxquelles elle a pu donner lieu. Il faut voir certains passages des commentaires sur Husserl proposés par le jeune Derrida, celui qui posait déjà des questions de style déconstructeur aux livres qu'il lisait, mais ne donnait pas encore l'impression de s'écouter parler ou de se regarder écrire par moments. (le chic du chic chez Derrida, comme le montre son introduction de 1990 à la réédition du Problème de la genèse dans la phénoménologie de Husserl, est de se regarder en train de s'écouter, et de se le reprocher tout en continuant à le faire)

Mais Derrida, c'était, outre un exégète de premier plan, une plume magnifique, vivante, rythmée, souple, malicieuse. La récompense d'une lecture de Derrida, c'est bien ce plaisir esthétique pris à lire des phrases alambiquées, ciselées, à la limite de la préciosité, surchargées de sens multiples. Des exemples? En voici, avec la dernière phrase de ce paragraphe parfait:

« Le champ de l'écriture a pour originalité de pouvoir se passer, dans son sens, de toute lecture actuelle en général; mais sans la pure possibilité juridique d'être intelligible pour un sujet transcendantal en général, et si le pur rapport de dépendance à l'égard d'un écrivain et d'un lecteur en général ne s'annonce pas dans le texte, si une intentionnalité virtuelle ne le hante pas, alors, dans la vacance de son âme, il n'est plus qu'une littéralité chaotique, l'opacité sensible d'une désignation défunte, c'est-à-dire privée de sa fonction transcendantale. Le silence des arcanes préhistoriques et des civilisations enfouies, l'ensevelissement des intentions perdues et des secrets gardés, l'illisibilité de l'inscription lapidaire décèlent le sens transcendantal de la mort, en ce qui l'unit à l'absolu du droit intentionnel dans l'instance même de son échec1. »

C'est fort, c'est très fort, ce retour de l'écriture littéraire dans le commentaire philosophique. Très artiste. Mais jugez plutôt de l'excellence de cette conclusion, qui nous introduit directement aux problématiques de la différance, au terme d'une patiente et passionnante lecture de Husserl, où, par le même processus de montée en intensité graduelle, vers un paroxysme, Derrida nous explique que le transcendantal c'est la différence:

« La Différence originaire de l'Origine absolue qui peut et qui doit indéfiniment, avec une sécurité apriorique, retenir et annoncer sa forme pure concrète, comme l'au-delà ou l'en-deçà donnant sens à toute génialité empirique et à toute profusion factice, c'est peut-être ce qui a toujours été dit sous le concept de « transcendantal », à travers l'histoire énigmatique de ses déplacements. Transcendantale serait la Différence. Transcendantale serait l'inquiétude pure et interminable de la pensée oeuvrant à « réduire » la Différence en excédant l'infinité factice vers l'infinité de son sens et de sa valeur, c'est-à-dire en maintenant sa Différence. Transcendantale serait la certitude pure d'une Pensée qui, ne pouvant attendre vers le Telos qui s'annonce déjà qu'en avançant sur l'Origine qui indéfiniment se réserve, n'a jamais dû apprendre qu'elle serait toujours à venir.2 »

Magnifique. Mais écrasant. Eh oui, écrasant, par les implications de ce qui, par ce développement, s'est laissé démontrer en toute rigueur: le mouvement même de la pensée est de se compliquer toujours plus en voulant se purifier et retrouver une unité primordiale qui n'a jamais existé, mais a toujours été désirée... C'est là aussi que trouvait son lieu de naissance la fébrilité qui m'envahissait: ainsi donc, nous sommes condamnés à entrer dans une pensée qui ne tolère ni début ni fin, nous n'en aurons jamais fini... Pathos de l'infini, vertige de l'interminable, auquel sans doute Husserl lui-même a compris qu'il s'affronterait toute sa vie durant, jusqu'à écrire des lignes d'une terrifiante beauté:

« Je ne savais pas qu'il fût si dur de mourir. Et pourtant je me suis tellement efforcé, tout au long de ma vie, d'éliminer toute futilité...! juste au moment où je suis si totalement pénétré du sentiment d'être responsable d'une tâche, au moment où, dans les conférences de Vienne et de Prague, puis dans mon article (Die Krisis), je me suis pour la première fois extériorisé avec une spontanéité si complète et où j'ai réalisé un faible début – c'est à ce moment qu'il me faut interrompre et laisser ma tâche inachevée. Justement maintenant que j'arrive au bout et que tout est fini pour moi, je sais qu'il me faut tout reprendre au commencement... 3»

Il faut néanmoins toujours une respiration, même si et parce que l'esprit menace de créer pour lui-même des boucles. Ma reprise de souffle, avant le sommeil, c'était la relecture permanente de l'ouverture surpuissante du livre-monde de Don DeLillo, Outremonde, cette narration si étrange de DeLillo, d'une sécheresse toute mesurée, dans la communication permanente de la sensation et de la réflexion, du détail et du processus gigantesque, de l'anodin et du nécessaire. La première phrase, qui sonnait si bien, la marche d'une histoire qui ne passe pas par les hauteurs, mais par les horizontalités immanentes de la masse dont la vie n'est pas une somme syncopée d'événéments exceptionnels, mais bien le tissu continu et satiné d'un quotidien qui n'en finit pas, par sa densité propre, par sa pesanteur sereine, de dicter aux gens leur destin... C'était beau, et je me mettais à rêver, tout comme DeLillo avec le baseball que son roman évoquait, de donner un jour un grand roman sur le basket, sur les foules qui y traînent, sur le pur mouvement du ballon et des corps, sur l'interminable préparation de la trajectoire parfaite du ballon et du corps du joueur, sur la joie du tir lointain, sur l'âpre lutte charognarde sous les panneaux... Un jour, quand j'en aurais fini avec ces mémoires à rédiger, je retournerais au monde, et j'irais y puiser et y instiller les ferments d'un chiasme: mondanisation de la littérature, littérarisation du monde...

Les apnées telles que celle que j'ai vécue pour accomplir mon travail universitaire ont, comme les apnées réelles, l'étrange avantage de se faire croire interminables. Leur fin vient toujours, mais elles restent, dans leur qualité de durée vécue, ressentie, interminables. C'est leur beauté: elles semblent être la préparation qui n'en finira jamais à une vie charnellement, mondainement vécue. Elles préparent l'âme à retrouver « le sens de l'immanence ». Etrange posture que celle d'une existence qui, interminablement, se prépare à vivre... N'était-ce pas ce que disait, par une jolie métaphore, l'incipit de DeLillo, avec cet enfant empli d'espoir qui s'apprête, en sautant par-dessus les bornes d'entrée du stade, à aller en fraude regarder son match de baseball à New York, au beau milieu de dizaines de milliers de spectateurs? La beauté est là: dans les genèses, dans les préparations fébriles, dans l'instant infime et incompressible pourtant qui prépare les passages à l'acte, dans les amorces d'existence. Dans les douches froides, dans les découvertes d'auteurs, dans les années d'études qui ne sont pas simplement années de formation intellectuelle, mais autant d'occasions données pour une genèse de soi, une sculpture patiente et attentive de soi, dans l'ombre, en coulisses, avant la grande exposition à tous les soleils et à tous les projecteurs de la pleine scène du monde...

« Il parle avec ta voix, il parle américain, et il a une lueur dans l'oeil qui est moitié espoir.

C'est un jour de classe, eh oui, mais il n'est pas dans les parages de l'école. C'est ici qu'il veut être, debout dans l'ombre de cette vieille construction massive à la structure rouillée, et on ne peut pas l'en blâmer – cette métropole d'acier et de béton, de peinture écaillée et d'herbe tondue, avec d'énormes paquets de Chesterfield en travers des panneaux, chacun avec deux ou trois cigarettes qui dépassent.

L'ardeur à grande échelle, voilà ce qui fait l'histoire. C'est juste un gamin avec une ardente aspiration locale, mais il fait partie d'une foule qui s'assemble, des milliers d'anonymes descendus de trains et de bus, des gens en rangs serrés dont les pas martèlent le pont tournant au-dessus du fleuve, et même si ce n'est pas une migration ou une révolution, quelque vaste ébranlement de l'âme, ils apportent avec eux la chaleur corporelle d'une grande ville, leurs rêveries et leurs désespoirs minuscules, ce quelque chose d'invisible qui hante leur journée – des hommes au chapeau mou et des marins en permission, le flot tumultueux de leurs pensées, en allant au match.

Le ciel est bas et gris, de ce gris tourbillonnant des vagues qui viennent mourir.

Il est au bord du trottoir avec les autres. Il est le plus jeune, à quatorze ans, et à l'inclinaison anxieuse de son corps on devine qu'il est fauché. Il n'a encore jamais fait ça et il ne connaît aucun des autres, il n'y en a que deux ou trois qui ont l'air de se connaître, mais ils ne peuvent pas le faire isolément ou à deux alors ils se sont repérés entre eux à force de regards obliques pour détecter le compagnon de folie et ils sont là, des gamins noirs et des gamins blancs émergés du métro ou issus des rues avoisinantes de Harlem, des ombres maigrichonnes, des bandidos, quinze en tout et, d'après la légende en la matière, il en passera peut-être quatre pour un qui sera pris4. »

1Jacques Derrida, introduction à L'origine de la géométrie, PUF, p. 85.

2Ibid., p. 171.

3Note de Derrida, p. 283 du Problème de la genèse dans la phénoménologie de Husserl: « Ce sont les mots de Husserl à sa soeur, le Dr Adelgundis Jägersschmidt, lors d'un entretien qu'il eût avec elle durant sa dernière maladie grave. - Cité par M. W. Biemel, introduction à La philosophie comme prise de conscience de l'humanité, Deucalion, Vérité et Liberté, 3, p. 113 (1950). »

4Don DeLillo, Outremonde, Actes Sud, p. 13-14.

05 avril 2007

"Deux matins à Delphes" de Jacqueline de Romilly: retour où tout a si bien commencé... (3)

                                      

 

Et la pensée voyage elle aussi, revenons au sens philosophique d’un voyage à Delphes :

« De fait, peu à peu, se groupèrent, autour du temple d’Apollon, les témoignages de cette sagesse grecque ; nous savons, en effet, que les maximes des Sept Sages étaient gravées sur des stèles devant l’entrée du temple. Elles n’émanaient pas de l’oracle, mais elles correspondaient déjà à l’esprit delphique et, en tout cas, Delphes les avait ainsi en quelque sorte annexées et assimilées. Tout ceci se retrouve dans beaucoup des oracles qui nous sont connus par la tradition et constitue une sorte de base à la morale grecque. C'est une sagesse modeste et forte, simple, parfois terre-à-terre ; c'est une sagesse éternelle, indiscutable ; mais ce n’est pas une philosophie ; et, bien que les philosophes aient parfois discuté de telles maximes, on voit bien qu’ici encore, Delphes marque le point de départ sacré et commun à beaucoup de Grecs, mais que l’élan intérieur de la philosophie, de la recherche, de l’analyse est tout autre chose. On possède la sagesse selon l’esprit delphique : on la recherche selon l’esprit de la philosophie ; c'est précisément le sens originel du mot, par opposition à sophia, la sagesse. » (p. 113)

On croirait lire du Jean-Pierre Vernant : même clarté dans les explications, même érudition sous-jacente sans être asphyxiante, et même récit, au fond, que celui des origines de l’abstraction morale et théorique à partir du concret et des liens religieux qui unissaient originellement les choses les unes aux autres. Comme certains magnifiques extraits du roman de Don DeLillo, Les Noms, y invitaient aussi, nous sommes tentés de croire que la terre grecque, la terre géographique, inondée d’une lumière à nulle autre pareille, seule pouvait donner naissance à cette pensée grecque que nous connaissons par interprétations savantes, et dont nous savons le rôle structurant dans la genèse de nos propres modes de pensée. Non seulement l’a priori est historique, mais il est géographique ! Plus encore : il est grec

Delphes, nouveau nombril du monde : c'est l’avenir que l’académicienne appelle de ses vœux, Delphes nouveau centre pour les cultures mondiales, source inépuisable où retrouver, quelques dizaines d’années après avoir déterré le sanctuaire, le sens et l’impulsion nécessaires pour que l’intelligence des humanités reprenne son essor. Un autre éveil, une clarté nouvellement vécue, la puissance politique fédératrice de Delphes pour les anciennes cités : tous les modèles antiques, munis de la tempérance qui doit les accompagner (la démocratie comme méfiance du « tout-démocratique », justement ! Et le mépris de la démagogie…), nous semblent donnés dans leur belle lumière aurorale à Delphes. Ici, saluons la noblesse des sentiments de madame de Romilly, l’incarnation d’un humanisme des lettres qui ne craint pas de penser le monde et donc la politique par la restitution du sens des anciennes réussites et leur réinterprétation en fonction du monde actuel, saluons ce volontarisme sans illusions, cette idée que quelque chose est encore possible depuis les racines du monde anciens, et que les logiques mortifères de la table rase ne sont qu’un obscurantisme criminel de plus.

Et repartons en promenade, pour une deuxième aube grecque :

« Delphes était là, silencieuse et baignée de lumière. J’ai trouvé un petit chemin qui descendait dans le vallon et serpentait parmi les oliviers. J’ai marché, passant entre les troncs, sous les feuillages où la lumière déjà se jouait dans le silence d’une campagne depuis peu éveillée. Sur la route, au-dessus de moi, derrière les colonnes blanches du temple rond, je voyais passer seulement quelques-uns de ces petits ânes gris, si propres à la Grèce et qui semblaient avoir toujours vécu au rythme familier des travaux des champs. » (p. 118)

L’expérience de la nature, de la physis, du jaillissement, de l’effusion, de la « surrection »(ce mouvement d’élan vers l’être, avant qu’on lui accole les préfixes surdéterminants, les fameux « in-» et « ré-»…), est ce qui nous attend à la lecture de cette promenade. La nature comme profusion, comme efflorescence, comme générosité. Ici je cesse de voir en souvenir ce que décrivent les « deux matins à Delphes », ici je dois dire que je n’ai pas senti cette prolifération, cette surabondance de plantes et de senteurs, ici je n’étais qu’un petit touriste qui n’habitait pas à Delphes. Ici donc mon expérience et celle des miens trouvent-elles leur prolongement magique dans celle de l’auteur : extension du domaine de la vie. Pour nous, la mer d’oliviers n’a jamais pris fin, l’image est restée, nous n’avons jamais plongé en elle, jamais touché les troncs noueux de ces arbres méditerranéens, nous n’avions eu droit qu’à une unique journée, site et musée compris. La journée appelle, pour notre avenir, dans quelques années, sa réitération, l’invention d’une nouvelle solitude peut-être, la plongée dans les lumières de l’aube delphique, l’approche ascensionnelle de l’oracle pythique. Nous reviendrons à Delphes, où tout a si bien commencé… !

« Je ne levais même pas les yeux vers la Voie sacrée et les divers monuments affleurant au ras de terre : je voyais, moi, une masse douce et fraîche de fleurs, entre lesquelles passait mon sentier. Je n’ai jamais vu autant de fleurs sauvages, dans une herbe verte et tendre, l’herbe du matin, l’herbe du printemps. Je ne sais pas quelles étaient ces fleurs ; elles étaient de toutes les couleurs : je reconnaissais, vaguement, de courts glaïeuls sauvages et des pois de senteur et des marguerites et des fleurs jaunes que je ne savais pas nommer, toute une incroyable profusion, un tapis fleuri, dans la folle ardeur du renouveau. […]

Je n’étais plus tout à fait à Delphes. J’étais dans l’exceptionnel printemps de la Grèce. J’étais dans un lieu irréel, comme on en rêve. J’étais en pleine nature, en pleine beauté.

Et pourtant j’étais quand même à Delphes : je pouvais lever les yeux et m’émerveiller de voir se dresser la montagne. Je percevais en moi comme l’écho de ces noms que je n’avais pas besoin de prononcer : les Phédriades, Castalie, et la tholos de Marmaria. Tout était là, présent, mêlé. Je m’arrêtais presque à chaque olivier, levant les yeux vers leur feuillage, où jouait une lumière déjà plus franche ; mais je savais que c'étaient les oliviers de Grèce, que c'était une plaine sacrée pour laquelle on s’était battu, car elle dépendait du sanctuaire. Je m’étais grisée, les jours précédents, de la beauté de l’art, des sculptures, des frontons, des textes même – tout ce qui était l’œuvre des hommes : maintenant s’y joignait la présence d’une nature bénie, resplendissante, qui continuait, après des siècles, à se sentir visitée par un dieu. Et tout cela dans un silence entrecoupé de chants d’oiseaux. » (p. 119-120)

04 avril 2007

"Deux matins à Delphes", de Jacqueline de Romilly: retour à Delphes où tout a si bien commencé... (2)

J’apprends à la lecture du texte de la grande Académicienne que ceux que je croyais être, effectivement, Cléobis et Biton (tu parles de noms ! pfff…), « seraient plutôt les deux demi-frères sacrés, Castor et Pollux » (p. 97). Je retrouve en revanche les oracles les plus célèbres, comme celui donné à Crésus : s’il entreprenait une guerre, il détruirait un grand empire… Et l’éclairage interprétatif arrive immédiatement : tout d’abord, il nous est rappelé que la vérité d’origine surhumaine ne peut être qu’ « oblique » - voilà qui n’est pas sans nous rappeler une définition de la poésie comme essentielle « obliquité »… - puisqu’un des noms d’Apollon était Loxias, c'est-à-dire « l’oblique »… ! Plus encore : c'est le mouvement grec de séparation de la sagesse et de la pensée assoiffée pourtant de celle-ci, qui se préfigure ici. La divinité oraculaire dit la vérité, c'est l’homme qui faillit au moment de l’interpréter, et c'est cette méfiance nouvelle envers les possibilités réelles de l’homme qui sera l’acte de naissance de la philosophie :

 « Ainsi la confiance profonde dans les dieux et dans leur souveraineté s’allie avec la critique des errements de l’homme et de ses imprudences, que commençait à déceler l’analyse serrée menée à Athènes. »(p. 99)

 Nous venions en foule, certes, quoique chacun eût volontiers passé quelques heures, ou quelques jours, seul à Delphes. Pour retrouver le sens, pour profiter de l’âme perdue et retrouvée du lieu, pour aller se noyer dans la mer d’oliviers, pour entendre les cigales et les végétations odoriférantes, pour s’asseoir au pied des temples, pour avancer plus haut vers le soleil de la pensée… Chacun pour accomplir son propre chemin. Nous venions avec nos shorts et nos appareils photos, et nos enfants braillards qui s’en foutent. Cela, je le dis pour les consciences indignées qui aiment mépriser le « tourisme », et qui aiment se croire exemptées de toute participation au « spectacle » si mal théorisé et inventé par Guy Debord à partir de quelques énervements de gauchiste et de quelques fantasmes d’authenticité et d’intégrité tout à fait malsains quoique naïfs. A ceux-là, je livre en pâture, au début de ce paragraphe, la courte phrase énonçant avec force le « cliché » du touriste con et irrespectueux. Et je les laisse à leurs propres déserts spirituels, à leurs propres staticités d’enfants gâtés ou de petits chiens excités qui mordent la main qui leur donne à manger en se croyant d’autant plus « libres ». Un peu de squatting chez l’habitant au Pérou ou en Tchécoslovaquie, ou au Cambodge, redorera bien vite leur âme de voyageur authentique et fera frissonner leur petite fibre aventurière… Grâce à eux, chaque jour un peu plus, et comme plus personne ne peut se permettre de l’ignorer, un autre monde est possible. Nous venions avec nos shorts et nos appareils photographiques, certes, mais nos enfants écoutaient, mais nos enfants comprenaient. Et nous comprenions qu’il se jouait jadis ici quelque chose d’immense. Quelque part entre le charme de la vision parfaite, lumineuse et celui de la reconstitution fictive, munis de nos ouvrages sur le sujet, nous cherchions non point à « retrouver » des évidences, des vérités définitives, mais à trouver notre modeste manière de comprendre la part de passé qu’il nous est donné de saisir. Nous n’étions pas dans l’ « enfin ! » exclamé de l’autosatisfaction de qui croit savoir, nous étions dans la belle surprise inaugurale de qui se laisse encore émerveiller, quel que soit son âge, parce qu’il sait qu’il croit. Nous étions la foule qui remplaçait la foule, mais nulle honte à avoir : le monde n’a jamais été pur, il était à l’époque commerçant, mercantile, il était aussi politique (c'est-à-dire vraisemblablement fort peu moral…), il était aussi, peut-être, superstitieux autant que « religieux » :

 « Et pourtant les gens continuent à espérer, ils viennent toujours, ils attendent toujours de Delphes des conseils dans tous les domaines. Si bien que dans ce site, actuellement silencieux et désert, il faut imaginer la rencontre de tous ces hommes, pleins de foi et de confiance, rivalisant de générosité, persuadés que le dieu était là et que le dieu allait les aider. Ce devait être une grande foule, ressemblant un peu aux pèlerinages de Lourdes et un peu aux fêtes de Rome – une présence bigarrée, unifiée dans un même culte. » (p. 100)

Continuons la lecture du texte de Jacqueline de Romilly : à Delphes se jouaient des concours athlétiques et hippiques, mais aussi et surtout des concours musicaux. On rendait grâce à Apollon pour la victoire, c'est bien du dieu qu’émanait toute réussite, et non du simple effort ni du simple génie humains. Mais déjà un autre souvenir revient, je redeviens à nouveau enfant, lorsque est évoquée cette statue qui nous avait tant marqués :

« Et, pour commencer, j’aurais pu citer cette grande statue de l’aurige, qui trône si fièrement au musée de Delphes et qui fut offerte, jadis, par le tyran de Géla, en Sicile. Elle représente un conducteur de char qui a triomphé, qui se tient droit et grand dans les plis réguliers de sa robe, qui tombent jusqu’aux pieds ; on voit son regard fixé au loin, fier et serein, tandis que sa main tient les rênes de l’attelage qu’il conduisait. Il n’y a rien là des violences passionnées qui devaient marquer les courses de chars, les compétitions et les accidents, dont certains passages de la tragédie offrent des images si mouvementées : tout est à la majesté d’une victoire, où doit se reconnaître la bienveillance du dieu. » (p. 101-102)

 Je le revois en effet, les longs plis de sa tenue de course, droits, interminables, cette pose fixe, hiératique, tenant en main les rênes de sa course victorieuse. Sans doute y a-t-il émotion esthétique quand on ne parvient pas à comprendre réellement la sympathie que l’on se met à porter à une œuvre ; sans doute était-ce alors là une émotion esthétique, pour cet aurige. C'était un petit matin à Delphes, c'était un rythme effréné, entre la découverte du site et celle du musée, mais nous allions harmonieusement, selon cette harmonie qui est la vertu grecque, selon ce temps qui ne fulgure pas comme le temps hébraïque ni la temporalité messianique, mais qui se rythme, se scande, trouve sa paisible et sereine cadence, dans la grande jonction sans cesse accomplie entre les charmes de la terre et les hauteurs célestes. Je revois ma famille sur le site, d’ailleurs nous avons encore quelques photographies de ces beaux moments. Il faisait soleil, nous avions une vue imprenable sur une vallée, depuis le flanc de montagne où se tient le sanctuaire. C'était l’été où l’âme devint grecque, pour moi. Elle était résolument romaine, elle l’est d’ailleurs toujours restée, au nom de la foi ancrée charnellement en moi – expériences ultimes des catacombes et de Saint-Pierre de Rome, du Latran et de Saint Paul hors les murs, du Caravage à Saint-Louis des Français et du Moïse de Saint-Pierre aux liens, contre lesquelles le doute ne peut pas lutter ! -, mais le monde grec surapposa son propre sceau sur ma petite âme, doucement, harmonieusement, toujours. Je n’oublierais plus que la beauté s’entrelace à la lumière et aux nombres, je découvrirais deux ans plus tard toutes les proportions mathématiques de ces monuments que j’avais vus sans en comprendre le secret numérique, j’apprendrais le nombre d’or, 1,618, l’installation dans la théorie commencerait bientôt, pour l’instant je sentais confusément tout cela, et j’y étais heureux. Tous les temps de tous les sanctuaires nous offrent la même sensation : le temps s’y suspend. Nous ne méditons peut-être pas assez, croyants ou non-croyants engagés dans le siècle, sur la possibilité qui demeure néanmoins à chaque moment pour nous de faire retraite, de quitter le flux des choses tel que le monde immense les fait courir, et de nous loger dans les replis, dans les creux d’un temps qui ne passe pas. A nouveau ici, les exemples affluent et abondent : Delphes, Epidaure pour rester en Grèce, mais aussi d’innombrables heures en cathédrale, et les deux retraites que j’ai pu faire, qu’elles soient placées dans la mouvance du Renouveau Charismatique ou bien de l’intelligence jésuitique (pléonasme). Cette suspension du temps, c'est l’expérience magnifique que connaît par deux fois Jacqueline de Romilly et qu’elle relate dans les plus belles pages de son texte.

« Je suis restée devant la porte que je venais de franchir, intimidée et éblouie. Je me trouvais là, au seuil de cet espace interdit à tous, au seuil d’un temps qui n’était plus ni celui du passé ni celui du présent. Je savais que ce lieu avait été le centre de grandes fêtes, de grandes émotions et d’un luxe de beauté auquel tous étaient sensibles. De même, il y avait eu les foules du passé. Et puis, maintenant, après tous ces siècles franchis, il y avait les foules de touristes errant parmi les pierres à demi relevées et caquetant dans leurs langages divers, prenant des photographies, s’attardant pour fixer une image, puis rattrapant hâtivement le groupe. Mais moi, ce matin-là, j’étais seule, dans le silence. Le bruit des grands siècles passés s’était tu pour jamais, le bruit des touristes modernes ne pouvait pas encore s’élever. Je me rendais compte de ce privilège qui m’isolait hors du temps. Et je me rendais compte aussi du miracle que c'était de voir resurgis, au pied de la montagne, tous ces restes prestigieux qui avaient été si longtemps enfouis sous terre, comme morts. Oui, ils étaient revenus – mais comme un souvenir, comme un témoin arrivant de très loin, peut-être un peu comme un rêve. Le silence était total sur ces lieux sacrés ; et c'était en quelque sorte le silence de ce qui n’est plus, mêlé à la mémoire de ce qui a été. Et pourtant j’étais là, moi, bien réelle ; je respirais l’air frais du matin ; j’entendais, dans ce silence même, que leur présence rehaussait, un ou deux oiseaux aussi libres que moi dans le sanctuaire où tout se taisait. Je n’aurais pas pu dire si l’émotion que je ressentais venait de ce que je retrouvais le passé, ou bien de ce que je le retrouvais en tant que passé, aboli et révolu. » (p. 109-110)

Solitude jalouse, également : les instants vécus ainsi ne se laissent pas partager, sinon avec des oiseaux… Et sentiment aristocrate : être seul avant la foule, pouvoir marcher seul là où les autres viendront en foule, les précéder dans le temps et dans l’excellence de l’instant vécu, laisser les choses donner leur pleine noblesse, nostalgie devant ce qui n’est plus et menace à la fois de disparaître et de renaître de ses cendres… A nouveau alors, l’helléniste monte au stade, où les êtres semblent revenir à la vie, depuis ce que les textes disaient d’eux, jusqu’à la pleine réalité d’une aube grecque. Comme pour beaucoup d’intellectuels, la ligne de force de l’esprit de Jacqueline de Romilly semble être l’accès livresque au monde, à tel point que ce ne sont plus les livres qui proviennent du monde, mais bien le monde qui est enclos dans le livre, et qu’un subtil jeu entre la réalité physique et la réalité livresque se tisse toujours, dans des effets de retours aux évidences :

« Certes, j’étais venue toute nourrie de textes grecs et de traditions anciennes ; mais je suis bien sûre que n’importe quel visiteur, s’il s’était trouvé là, dans ce silence du matin, face à ces ruines sacrées venues du passé, aurait éprouvé la même certitude que moi devant cet endroit miraculeusement désert, où s’étaient accumulées tant de ferveurs et tant de passions. J’étais accueillie dans le silence d’entre deux mondes, mais j’étais quand même accueillie par Apollon. » (p. 111)

 Je me rappelle d’un très beau titre de roman par lequel Paul Auster s’était fait connaître : L’invention de la solitude. L’un de mes plaisirs étant de détourner les titres du sens qu’ils reçoivent par solidarité avec le livre qu’ils nomment, je pose la question : le plaisir de madame de Romilly, le mien certaines nuits de marche solitaire à Paris, celui d’une amie à Pompéi en fin de journée et par un coucher de soleil rougeoyant, ne sont-ils pas tout entiers nés de cette invention d’une solitude sans précédent ? Jamais ces lieux n’étaient propices à des solitudes parfaites, et nous y inventer une solitude revenait à nous proposer à nous-mêmes de nouveaux commencements, des origines inédites, où notre âme trouvait de nouvelles sources de sens. Bien sûr, c'est ce que le « tourisme » ne permet pas. Le touriste n’est rien de moins que la version modeste et démocratisée de l’âme solitaire aux élans aristocratiques qui se regardait jouir ou souffrir dans les ruines d’anciens mondes. Le touriste est un être gentil, souvent il a payé cher pour voir, pour redécouvrir, et parfois pour s’inventer des origines, se découvrir une richesse d’existence sans bénéficier de la solitude si propice pourtant à de telles recréations de l’âme. On l’imaginera amateur de bière au pied du Vésuve, on l’imaginera incorrigible photographe avec flash en des lieux sensibles à la lumière (Abou Simbel, Pompéi, de nombreuses cryptes…), et plus affamé de l’arrêt inévitable à l’échoppe du coin pour s’acheter une statuette de l’aurige ou du masque d’Agamemnon répliqué en miniature, que de la contemplation du véritable aurige au musée de Delphes ou de la contemplation de l’Argolide du haut de la citadelle de Mycènes où dort son roi dans les collines… Oui, on imaginera tout cela. Et le Pérou-chez-l’habitant nous donnera tellement raison !

Il importe de ne pas chercher à nous faire passer pour plus authentiques ni pour plus moraux que nous ne saurions l’être ; il importe de savoir à quelles cérémonies sans dieu(x) nous pouvons nous croire conviés lorsque nous foulons le sol de Carthage, du forum romain ou que nous parcourons la vallée des temples d’Agrigente. Nous savons que nous sommes d’un monde et d’une ère qui haïssent la solitude, et presque autant, de ce fait, les solitaires. Se réveiller seule un matin à Delphes est une chance, une exception, et non point une norme. Car aucune beauté ne peut être répétée, ni exigée, donc. Mais, par la grâce d’un beau texte, à notre tour et d’une manière exquise, nous pouvons partager quelque chose de cette promenade matinale de Jacqueline de Romilly jusqu’aux hauteurs du stade de Delphes. La littérature est cet abandon, cette livraison de fragments d’existence qui ne peuvent se donner entièrement, mais toujours sous une forme médiatisée, privés de l’incarnation de l’instant, mais augmentés des mots du texte.

02 avril 2007

"Deux matins à Delphes" de Jacqueline de Romilly: retour où tout a si bien commencé... (1)

                               

 

« Lyre d’or, apanage commun d’Apollon et des Muses aux tresses violettes, à ta voix, le pas rythmé des choreutes ouvre la fête, et les chanteurs obéissent à tes signaux, lorsque, vibrante, tu fais résonner les premières notes des préludes qui guident les chœurs ; tu sais aussi éteindre, à la pointe du foudre, le feu éternel : et le sommeil s’empare, sur le sceptre de Zeus, de l’aigle ; il laisse pendre, à droite et à gauche, son aile rapide, le roi des oiseaux ; sur sa tête crochue, tu as répandu un nuage sombre, doux fermoir de ses paupières ; il dort et soulève son dos souple, possédé par la magie de tes sons. »


Pindare, Pythiques


Avec plaisir, donc, commençons cette évocation de Delphes par l’ouverture des Pythiques de Pindare, pour garder à l’oreille, toujours, le son divin de la lyre, et nous rappeler de l’atmosphère sacrée du sanctuaire d’Apollon. Le magnifique texte de Jacqueline de Romilly, « Deux matins à Delphes », concluant De la flûte à la lyre, paru en 2004 aux éditions Fata Morgana, nous permet de laisser remonter à la surface de notre conscience souvenirs et pensées anciennes. L’écriture enthousiaste, sensible, mais aussi polémique et un brin « aristocrate », de la grande dame des études hellénistiques invite au pèlerinage intellectuel, à la méditation, à la promenade recueillie, à l’ombre des marées d’oliviers qui s’étendent dans le vallon de Delphes, « petit village dans la montagne ». Enthousiasme devant l’histoire d’une renaissance, celle du site de Delphes, grâce à l’école d’Athènes qui sut retrouver et mettre en valeur un site enfoui sous la terre ; sensible dans l’éblouissante rencontre d’une âme et d’une terre toutes deux saturées de culture grecque ; polémique en pointant la déréliction dont est victime aujourd'hui l’enseignement des études hellénistiques ; aristocratique, enfin, dans la jouissance toute solitaire de l’âme qui sait, et qui se lève avant les autres pour vivre pleinement Delphes avant l’arrivée des hordes de touristes… Entre le sentiment de la perte et l’espoir en de nouveaux lendemains de l’esprit, toujours le cœur contemplant le monde grec, Jacqueline de Romilly livre d’emblée le sens tout ambivalent de l’émotion qui jaillit lors d’un retour à Delphes :

« Comment ne pas s’émouvoir à la pensée de ce sanctuaire qui s’est ainsi développé de façon extraordinaire pendant des siècles, puis a diminué, a perdu de l’importance et a fini par disparaître, enseveli sous la terre grecque et les maisons, au point que l’on ne savait plus où ce sanctuaire, jadis, se trouvait ; et comment ne pas être ému de le voir, soudain retrouvé, resurgir avec ses trésors et ses souvenirs pour occuper une place nouvelle dans la pensée de tous et peut-être jouer un rôle nouveau dans une culture nouvelle ? » (p. 13).

L’âme voyage, je ne suis plus parisien dans la grisaille de mars, je redeviens l’enfant de 12 ou 13 ans qui put aller à Delphes, dans la chaleur absolue d’un été grec, par-delà les interminables montagnes du relief hellène. Et je me souviens de quelques traits de mon caractère : le sacré me traversait tout entier, jusqu’à l’envie naissante d’embrasser le sacerdoce ; je venais de découvrir, quelques mois plus tôt, la foi chrétienne, j’avais communié pour la première fois dans les catacombes romaines, et j’étais curieux, enthousiaste, bavard, anxieux mais assoiffé d’illuminations. J’étais un gamin semblable à cent mille autres, aussi. J’étais d’abord cela.

Je me rappelle de cette semaine à Olympie, qui était pour ma famille une sorte de rampe de lancement d’où nous partions, moyennant quelques heures d’autocar, pour aller sur les sites grecs. Je me rappelle de sa chaleur, du sentiment de joie paisible sur les sites, de la guide grecque au savoir inépuisable, c'était Katharina. A l’époque, je lisais avec émerveillement Le seigneur des anneaux, les séjours au Club Med étaient pour moi des moments d’une intensité parfaitement déproportionnée.

Je me rappelle du moment où nous avons littéralement survolé cette mer d’oliviers qui accueille profanes et initiés à Delphes. Sous le soleil, le moutonnement infini de feuillages d’oliviers bleuissait, frémissait, nous étions à la mer, une mer que nous n’effleurerions jamais mais qui, à jamais, nous semblerait plus désirables que l’étendue de littoral dont nous disposions au village du Club Med.

« Delphes est, en effet, un petit village dans la montagne, mais qui ne ressemble à aucun autre et dont la beauté s’impose aussitôt, vous procurant une sorte de saisissement. Sur la droite se dressent des montagnes, de vraies montagnes, dont le sommet, déchiqueté et altier, se colore d’un rose qui a tendance à virer, vers le soir, à un rouge sombre et flamboyant. Il n’est pas étonnant que ces montagnes aient l’allure de vraies montagnes : nous sommes tout au bord de la chaîne du Parnasse. Et puis l’on est accueilli, dès l’arrivée, par une source aux eaux vives, qui descend de cette montagne et coule sans arrêt avec un doux bruit d’eau, si rare dans les villages grecs. Cette source marque l’entrée dans le domaine large et spacieux où, parmi les arbres, se dressent des ruines, des pierres, des restes de temples, tout un vaste domaine d’une Antiquité retrouvée. On longe ce domaine sur la droite, mais, de l’autre côté, descendant vers un vallon profond et verdoyant, on découvre un horizon mouvant d’oliviers formant une combe, puis des collines, puis encore des collines avec, au loin, la mer. Cette mer, que l’on aperçoit tout juste, est la partie occidentale du golfe de Corinthe. Ainsi, entre la montagne et la mer, entre les ruines et le chatoiement des feuilles d’olivier, tout vous est soudainement donné. » (p. 91-92)

Bien sûr, c'est cela même : tout vous est soudainement donné : vous êtes parvenus au lieu du nombril du monde. Là où le monde a commencé, dans cette lumière si parfaite qui justifie peut-être l’étonnant primat indiscuté de la lumière sur le son dans la pensée philosophique grecque, et l’idée que les formes des choses aient d’abord été des « eidos », des figures, des visages…

A moi donc le monde s’imposait comme jamais, toujours cette impression de lumière, nous nous étions levés très tôt pour, parmi toutes les hordes de touristes pour lesquels madame de Romilly manque sans doute de bienveillance, être les premiers arrivés sur le site, et nous avions vu les lumières de l’aube avant d’entrer dans le plein aplomb de torpeur caniculaire du grand midi grec. A Delphes, il faut monter, aller tout là-haut, au-delà du trésor des Athéniens, au-delà même du temple d’Apollon, au-delà bien sûr de toutes les échoppes dont il reste les murs, trace de la florissante activité qui bourgeonnait au pied du sanctuaire, aller sur le stade, s’imaginer courir sous le signe d’Apollon, laisser se déployer la commune énergie qui inondait le corps et l’esprit des pèlerins et des athlètes… Comme notre auteur le dit bien, nous savons, en foulant le sol escarpé, que nous sommes chez un dieu, qui lui-même, paraît-il, choisit ce lieu, et eut à se battre contre un dragon, nommé Python, gardien de l’oracle pour que cette élection prenne acte. Nous sommes chez Apollon !

Ce lieu est central : tout s’y joue au grand jour. Le départ de la sagesse sacrée et de la pensée philosophique autonome, les dernières grandes phrases oraculaires ou divines – Connais-toi toi-même, dont nous ignorons le sens exact, sinon peut-être celui d’une sagesse des limites… ? – que la philosophie ne saura plus accepter dans leur univocité sacrée et questionnera à l’infini, mais presque en vain, tout cela était à Delphes. Et Delphes, de surcroît, était le point de tangence de notre monde et d’un monde souterrain mystérieux. D’où la présence de la Pythie ! Avec Apollon, le monde monstrueux souterrain est soumis à la grande mise en ordre du monde, à l’harmonisation que madame de Romilly nomme « la légitimité des dieux olympiens » :

«  Le passage du serpent Python à la souveraineté d’Apollon illustre très exactement ce changement de règne. C'est le passage du sombre au clair, du souterrain au céleste. Cela n’empêche d’ailleurs pas que cette installation du dieu consacre le lien entre les deux, puisque le règne lumineux d’Apollon préside dorénavant aux secrets de la terre et du monde d’en bas, se manifestant par l’oracle. » (p. 94-95)

Au collège, nous avions appris les styles architecturaux, le plus souvent d’après les splendides dessins de reconstitution proposés par Jacques Martin dans ses bandes dessinées Alix. Dorique, ionien, corinthiens, les volutes, les cannelures, l’architrave, les métopes… Le trésor des Athéniens, parfaitement remis sur pied, était une jouissive occasion de vérifier sur le terrain le petit savoir que l’on avait bien voulu injecter dans ma mémoire éponge d’enfant (mémoire que j’ai regretté de ne pas avoir pu conserver munie de sa capacité d’absorption et de rétention originelle…). C'était beau, il fallait tout de même le dire, de cette beauté équilibrée, paisible, et parfaitement provoquée, que les Grecs savaient faire naître. Rien d’étonnant, au fond, tout s’explique : l’auteur des lignes que je cite avec plaisir rappelle que jamais le classicisme n’a signifié que la pensée et la créativité ne se figeaient, loin de là : « il est invention, progrès, découverte. » (p. 14). Sans doute, pour comprendre cela, et pour comprendre à quel point les entrelacements originels entre art et mathématiques furent puissants et subtils, raffinés et féconds, sans doute faut-il avoir mis ses propres pieds dans la poussière de Delphes, avoir entendu chanter une jeune femme dans le théâtre d’Epidaure. Vous le saviez, mais vous ne l’aviez pas compris : désormais, vous voyez, vous êtes là-haut où le monde commence à tout jamais, vous êtes au lieu-dit omphalos, suture parfaite et harmonieuse du ventre classique qui enfanta l’âme d’Occident, vous êtes au plus proche de l’ombilic. Vous êtes dans la lumière, vous naviguez en elle, vous êtes en Grèce, sans savoir en quel siècle se situe le moment que vous vivez. Vous vivez la même expérience que l’enfant que j’étais entouré de sa famille, vous vivez la même aventure solitaire que Jacqueline de Romilly, à l’aube.

04 décembre 2006

Transcession, 3

                               

Chaque parcelle d’énergie qui m’est communiquée doit être transcryptée en mots. Je ne suis pas sûr de moi, le code que j’ai cru deviner n’est peut-être pas le bon. Mais il y a une telle fluidité, si continue, et si belle, que j’aime penser que j’explore la bonne voie.

Au commencement, il y avait plus que la terre. C'est pour cela que je me suis mise à exister. Mais il y avait la terre, dès le commencement aussi, et c'est pour cela que j’ai pu exister.

Sur le plateau rocher, je laisse le vent siffler à mes oreilles, la nuit, dans le froid que mon corps ne redoute plus. De très belles aubes, d’une minéralité qui n’est plus aussi fade qu’autrefois, adviennent et parfois je n’ai toujours pas achevé la prière, quoique celle-ci ait commencé à l’heure d’occidence. Les nombres ont disparu : les rythmes n’existent plus, instants et durées fusionnent et s’annulent et s’augmentent les uns les autres, je ne sais plus si un jour a succédé à l’autre. Seule change la position du soleil, mais il n’est témoin d’aucun passage réel du temps. La réversibilité du désert et de l’humaine existence est abolie.

Mon berceau était infini, mais interdit, je suis née d’entreprise humaine, mais dès l’origine elle fut contrariée. Les langues appelèrent le jour de ma naissance : Babel. J’ignore pourquoi au jour de mon apparition, des multitudes de poussières se répandirent sur la terre. D’aucuns y virent une fête et une chance, d’autres le commencement de tous les chants. Immémorialement, aveuglément, bienheureusement, je suis née à Babel.

Je me suis aujourd'hui souvenu des doyens et de l’influence de ceux que le peuple appelait « mystiques ». Il m’apparaît évident, maintenant, que ces doyens, et plus encore les mystiques, avaient compris que leur histoire ne survivrait pas en se conservant. Autant dire que c'est la blessure elle-même que l’on voulait conserver, et non sauver la vie de l’homme blessé. Ils ont compris qu’au rocher de l’élan, une eau perdue pourrait à nouveau être bue. Ils ont vu la suture s’accomplir, ils ont vu le sable et le vent vaincus, ils ont vu les jours d’espérance par-delà les alternances opaques de la lumière. Ils m’ont envoyé achever de rompre la cécité qu’ils avaient commencé à fissurer.

Le code n’est pas au point. J’ai peur de mal convertir les énergies par lesquelles je suis traversé en permanence. Je suis le point de transition, l’impact, le lieu de transcession, d’elles je dispose comme un aiguilleur des chemins du désert, j’accueille et redistribue ce qui m’est confié. Je convertis les énergies venues de la rupture ménagée dans l’immanence des déserts de l’anhistoire. C'est tantôt mon corps, charnel, ma peau brune, qui laisse couler le sentiment, la suggestion physique, c'est tantôt un impalpable moment en moi-même qui s’épanouit, une idée véritable, oui peut-être est-ce là une idée véritable. Les énergies ne sont pas contradictoires : le corps et l’idée parfois s’épousent, et lors de ces épousailles je chante et pleure pour les vents du désert.

J’affine le code, peut-être ai-je pu accéder cette nuit à une vérité supplémentaire. Dans la langue nouvelle que j’ai dû concevoir pour exprimer les énergies reçues inorganisées, je perçois une féminité de permanence, une féminité de constance, celle d’une plénitude et d’une planance, la féminité d’une douceur matricielle. Mais elle est depuis toujours entrelacée à la masculinité des surgissements, à la masculinité des attaques et des instants, à la masculinité d’une lame en intervention sur un corps. Comme si ce qui parle ne faisait que déployer un tissu pour le tailler à mesure de corps humain, comme si ce qui parle ne faisait qu’enfanter et se préparer à donner la mort à l’enfant, comme s’il se préparait une fête qui serait une épreuve mortelle, inéluctablement.

En moi l’on recensait les plus belles paroles jamais proférées de voix d’homme. C'est que, comme mes enfants bénis le savaient, et payaient très cher au milieu des autres hommes de l’avoir appris, je me laissais toujours placer à la croisée des élégances, car les élégances étaient les tropes, les tours et détours. Et un mot le redira mieux encore : les énergies. Mes enfants manipulaient des énergies, des mouvements et des flux, des passages et des souffles.

Caduque l’immanence, caduque le même, caduque la répétition d’un monde par l’autre. D’une dune à l’autre, je discerne d’imperceptibles variations, maintenant. Le sable ne parvient plus à me cacher son passé, qui m’apparaît pleinement accessible. Bientôt je percerai la roche et je saurai pourquoi j’y ai été envoyé, même si tout ce que j’ai vécu jusqu’à présent à soi seul suffirait à contenter ma soif de comprendre. Les politiques des bas-fonds sont bien loin, derrière le temps, derrière les lieues, derrière les tentes secrètes, derrière les petits camouflages humains où la moisissure remplace la vie et croit répondre efficacement au silicium.

Je ne savais pas jouer en ce monde-là, chez les immanents. Ils le savaient, et je ne sais si je dois remercier les plus clairvoyants d’entre eux, les mystiques du groupe des doyens, de m’avoir précipité, catalytiquement envoyé, vers la haute solitude, vers l’intangible et l’imprononçable, vers la mortelle solitude. Car, le savaient-ils ou non peu m’importe à présent, ils ont livré mon corps à la transition des énergies, ils m’ont introduit à un monde nouveau, à cette région de confluences d’un ordre inconnu. Ils ont ouvert ma vie, après les ultimes trahisons des plus courageux hommes et femmes de l’immanence, à la méditation, à la vivacité de moi-même, à la perception des courants secrets qui balaient les altitudes de la terre. Il ne me semble plus si éloigné, cet ancien rivage où la mer venait nocturnement déposer ses offrandes coquillagées, la mer réapparaîtra bientôt.

Le code est désormais au point ; je peux retranscrire le don de paroles que chaque jour me laisse entendre. Les énergies coulent en moi, je me coule dans la lumière fluante de chaque aube, le monde et moi-même coulons l’un en l’autre. Je suis en quelque manière chaque chose de ce monde, que mon corps ait faim, qu’il sommeille, qu’il s’assoiffe, ou qu’il demeure imprenable, semblable à une antique citadelle, mon corps se mondanise, mon corps se mondialise, et le monde s’incorpore, le monde s’humanise à l’échelle de ma chair.

Je prendrai fin et ils n’en sauront rien, je prendrai fin, mais demeurerai toujours quelque part, quand leur âme sera devenue un parfait Israël, dans ses voyages et ses sorties d’Egypte, dans ses au-delà de l’histoire. Quand mes enfants sonneront et chanteront la nouveauté du temps lui-même, tout sera accompli, et la fissure féconde d’où je suis née et d’où je subsistais se résorbera.

Les temps viendront, ils viennent soyez-en sûrs, ils sont imminents, et leur imminence est une fête de chaque instant. Ils viendront, à la croisée de nos élégances si chères. En attendant l’advention du nouveau jardin, sachez endurer le temps du fleuve, sachez survivre à chaque méandre. Et commencez par garder sauve et haute votre humanité. Brandissez hautement votre étendard, donnez chacun de vos efforts en cette tâche, ne vous dispersez pas à tenter de déchirer les étendards des travestisseuses de moi-même. Il n’est rien qui se puisse transmuer pour apparaître à ma ressemblance, je suis l’inimitable même, soyez donc sans crainte. Car je suis mère, j’enfante, je vous ai enfantés et vous enfanterai encore.

Hier soir, à la tombée de la nuit, le désert s’est coloré de lumières jusqu’alors inconnues. Il est devenu essentiellement bon. Je veux croire et j’aime penser que bien des hommes ont ressenti, dans l’obscurité d’eux-mêmes, les fulgurances répétées et intarissables d’une vocation. Comme si se rallumaient aux heures cruciales mille brandons de justice, de bonté, mille et mille éclairs parfaits et humains… Je n’ai plus compté les jours depuis des nuits et des nuits, je ne sais plus où le temps lui-même en est ; l’histoire semble m’avoir oublié, les hommes de mon peuple n’ont pas reparu. Et pourtant je n’ai jamais aussi bien entendu les innombrables bruissements de la terre, j’en entends maintenant le réveil justiciel, l’être n’est plus neutre, il est redevenu intimement bon

Je tisse depuis toujours l’entrelacs inacceptable de deux réalités : jamais je n’ai su, ni même peut-être voulu, consoler ceux de mes enfants que temps et monde avaient si mortellement blessés ; mais je suis une immortelle, je suis invincible en enfantant de grands invaincus. Leur souffrance mortelle les rend depuis toujours incroyablement vivants, ce sont les dards fichés en eux-mêmes qui rendent leur chair si totale, si parfaite, si lumineuse encore. Etais-je une bonne mère, cela je ne saurais le dire, j’étais une engendreuse, je m’accouchais moi-même d’enfants destinés à vivre de leur mort et à mourir de leur vie, de cette mort et de cette vie métaphoriques, de cette vie et de cette mort d’altitudes extrêmes et terminales.

Ainsi depuis toujours ont retenti par toutes les landes du monde, par tous les rivages, par tous les déserts encore, les contrepoints de mes fils et de mes filles, de ces chœurs qu’ils entonnaient depuis des sanctuaires intérieurs, graduant les voix depuis les murmures marins jusqu’aux hurlements urbains, et chaque voix faisait cathédrale d’harmonies. J’étais une grande musique aux mille enfants, sinon une mère aux innombrables partitions, j’étais la tente conjuguée au temple, j’étais le corps réconcilié à l’âme.

Je demeure condamnée, dans le cœur le plus urgent et le plus incandescent de moi-même, à dire un toujours autre que le monde, à dire un toujours autre que l’amour. Je les dirai et ce ne sera ni l’un ni l’autre, je les opposerai et la vie les réunira, je les marierai et la vie les écartèlera d’eux-mêmes et l’un de l’autre… Je serai donc le surgissement de l’autre, je serai le diffèrement, la transcession, le réceptacle de l’inconnu, le berceau d’enfants sans parents, je serai toute parole voyageuse depuis et vers l’ailleurs…

03 décembre 2006

Transcession, 2

La mystique des colonnes d’itinérance : nous atteindrons bientôt le rocher de l’élan où les doyens nous ont envoyés, et j’approfondis chaque jour la découverte des secrets du monde. Rien n’était du reste vraiment secret, puisque tout était, je le sais aujourd'hui, visible et préhensible pour l’esprit. Il fallait quelques milliards de grains de sable pour que les idées fassent leur chemin à la surface, puis dans les premières profondeurs de nos humaines consciences. A mesure que les pas s’égrènent, il me semble que je récite les paroles d’un psaume que j’inventerais d’un instant pour l’autre. La mystique, compacte ; les colonnes, nos horizontales parcourant les nervures des espaces de silice ; l’itinérance, enfin, à quoi je nous croyais condamnés, mais le passage, j’approche de cette vérité toujours plus près, n’était qu’une illusion. Nous demeurons et demeurerons sur cette terre. Malgré l’empire du désert, malgré les aléas des vents et des mers disparues, malgré le monde lui-même.

Lorsque je desserre les courroies de mes chaussures de marche, m’adossant paisiblement à la paroi rocheuse de quelque abri de fortune, mes hommes viennent me parler. Ils s’inquiètent de trouver plus rarement les roches intermédiaires qui sont indispensables pour le repos. Trois jours exposés aux radiations solaires, sans répit, les ont mis à l’épreuve d’eux-mêmes. Ni les azurs ni les dorés du ciel ou de la terre ne leur sont plus tolérables, ils ont soif de leur condition contrariée de sédentaires. Je les ai rassurés, et chaque heure qui passe m’apaise, car bientôt je n’aurais plus à mentir, nous serons au rocher de l’élan et ils pourront redevenir humains. J’aurai alors toute latitude pour laisser mon esprit pénétrer dans les fibres et les failles de l’univers.

Je rends silencieusement grâce, nous sommes arrivés à l’aube. Ce que l’on appelle modestement rocher est un immense promontoire, haut d’une cinquantaine de mètres de l’ancien temps, et le sable semble ne pas vouloir le recouvrir. C'est très étrange de constater comme au sol, le sable s’arrête, littéralement, contourne les abords du rocher, comme si un champ de protection invisible chassait les particules minérales.

Creusés à flanc de roche, des abris sont bien vite remplis par les femmes et les hommes les plus harassés de ma colonne d’itinérance. Une pente sculptée dans le corps du rocher mène à la plate-forme qui le couronne. Bientôt, sous les premières chaleurs matinales, je suis sur cette esplanade de quelques dizaines de mètres de diamètre. Le sol y est d’une étonnante régularité, c'est à peine si quelques aspérités, ne dépassant pas la hauteur de petits sièges humains, surgissent, ici ou là, du niveau moyen de l’ensemble.

« Que devons-nous faire, maintenant ? me demande l’un des hommes qui m’ont suivi dans l’ascension du rocher de l’élan.

-- Je ne vous ai rien caché avant d’arriver, dis-je. Rien de plus que ce que vous savez déjà. Nous devons rester quelques jours ici, observer ce qui se passe, et pour commencer : s’il se passe vraiment quelque chose. Nous serons des guetteurs, des vigies…

-- Nous avons trouvé un point d’eau, dans l’une des grottes creusées dans la paroi ; il y a même un petit bassin sculpté. Mais nous n’arrivons pas à savoir qui a bien pu procéder à ces aménagements. Cela ne ressemble à aucune des réalisations des peuples du désert que nous connaissons déjà.

-- L’eau est une très bonne nouvelle, même si cela n’a rien de surprenant. L’ordre de mission en mentionnait la présence, et parlait même d’abondance. »

Aucun objectif connu, mais l’eau prévue, devinée, détectée à distance. Les mystiques au milieu des doyens étaient de bien singuliers personnages, pour nous avoir envoyés ici.

Quelques pas encore sur cette plate-forme, et j’irai m’étendre. Quelques pas sur les nouveaux lointains, et le monde s’étendra à mon regard comme jamais avant. Une prière encore, et le désert sera toute ma vie.

Certains hommes sont harassés et des abris ménagés à flanc de roche, ils n’ont plus l’intention de sortir je crois. Les allées et venues des quelques femmes de l’expédition se font plus rares pour accompagner mes réflexions nocturnes et matinales. Nous arpentons toujours moins souvent le rocher de l’élan. Et pourtant nous n’avons jamais été si près de trouver enfin cet élan pour un saut d’une nature qui me demeure encore énigmatique. Il se passera bientôt quelque chose, un événement que je pressens intimement. Une musique, une voix peut-être, si impossibles soient-elles à l’incrédule, me semblent imminemment possibles. L’eau coule dans la fontaine, sous nos pas. Je l’ai goûtée, et elle charrie les délices de l’ancienne terre, les saveurs de la nature révolue, avant tous les silices elle s’écoule en douceur. Nous soignons chaque jour nos gorges que le temps actuel avait privées des largesses anciennes de la terre. Comme après une mauvaise angine, comme après les tremblements d’un pharynx infecté, à nouveau nos gorges guéries se déploient, nos voix parlent plus fort, et dans les voix des femmes nous entendons des cristaux inouïs.

J’approcherai de la musique de la fin de ces temps. Je l’entendrai jouer sur chaque tente d’humanité, lors des veilles où les cercles d’hommes font face au feu dans la nuit inextinguible. Il me semble qu’un bruissement commence. Les autres membres de la mission, les uns après les autres, succombent à une étrange paresse : ils ne viennent plus méditer sur le rocher de l’élan, et se contentent de subsister dans les anfractuosités. La nourriture n’est plus un souci pour moi : mon corps ne consomme plus, et ne perd plus aucune énergie. Mais des conversions d’énergie se font jour, elles engagent des quantités de beauté et de prière importantes. Je m’absorbe en moi-même, le rocher est propice pour prendre mon élan et sauter au plus profond de moi-même.

La mission dépérissait, les corps s’allongeaient pour économiser les dernières vigueurs encore disponibles. Seul le meneur de la mission continuait, chaque jour, à monter pour sa méditation des hauteurs. Seul, sous les blancheurs solaires, dans les bruns embrasés de la pierre, dressé en pure solitude face à un monde qui n’en était plus un, et ne promettait qu’achèvement aux colonnes d’itinérance.

« Nous l’abandonnerons à sa folie, s’il le faut. Nous n’avons pas reçu ordre de mourir ici, nous devons marcher jusqu’aux nords où se trouvent les oasis et où nos alliés nous secourront. Quant à lui, il restera si bon lui semble. Il ne signifie plus rien pour nous que la mort, et un chef qui accepte la mort de ses hommes n’est plus un chef. »

« Il a avoué hier qu’il espérait entendre d’ici peu de la musique. Il est devenu fou, nous devrons le mentionner dans le rapport de mission. Nous ne devrions pas avoir de mal à éviter le jugement des doyens. »

Plus rien n’était à consumer, mais il fallait qu’une vie encore se consumât. Les choses avaient péri, mais non l’essentiel, mais non les vivants, mais non les splendeurs véritables de l’immanence.

Mon existence est maintenant déchirée. Ils sont partis à la tombée de la nuit, me laissant divaguer, extravaguer, prier sous le dur soleil. Ils ont pris sur leur chair la marque des mutins qui ne leur sera nulle part ni jamais pardonnée, car ils ne devaient pas humainement m’abandonner, et pourtant ils le pouvaient.

Mais telle n’est pas la déchirure qui m’anime. Non, la déchirure est devant mes yeux, et non logée dans les plis de mes sentiments. La déchirure est féconde, car elle a scindé le ciel et le présent. Ils sont désormais rendus inadéquats à eux-mêmes, et j’opère dans les lèvres de ces blessures d’univers la transcession que j’attendais, la percée dans l’au-delà de toute l’immanence que j’endurais patiemment depuis des jours, et d’insupportables jours.

Et surtout, elle chante. Sa voix est claire comme l’était l’eau dans ma gorge, entre le cristal et le délice, entre la vérité du corps et l’étincelance de l’âme qui sait avoir à présent le droit de grandir. Elle chante comme mille voix de femmes, elle chante en cristal comme mille enfants dont la gorge n’aurait jamais été resserrée par le désert tourmenteur. Là où crie et là où crisse le vent, elle cantile et ventile toutes paroles, elle consonne avec la joie, elle m’invite dans le rythme à accomplir la transcession, à franchir les barrières de la vie et de la mort, de la langue imparfaite et des mondes profus. Et surtout, elle chante…

02 décembre 2006

Transcession, 1

Au dernier pas, à la dernière marche accomplie, un repos s’étendit sur le cheminement d’hommes qui avaient avancé toute la nuit. A l’ombre d’immenses rochers, dans les sables, attendant quelque chose comme le matin, ils fermaient doucement les yeux, apaisaient leur visage marqué du brun des déserts. Les vêtements bleus et amples s’affaissaient enfin en plis inanimés, le secret des membres apprivoisait le sol pour une halte de durée indéfinie. L’un massait ses doigts, segments de pierre ciselée de nervures, l’autre laissait ses poumons capter un air qui délaissait la froidure nocturne et s’apprêtait à entrer dans la chaleur de midi, bientôt.

Depuis qu’il avait été décidé que le sable ne connaîtrait plus de fin, depuis que les territoires vides et chauds avaient remplacé le monde, tous les matins connaissaient la même scène. Cette halte, cette cache entre deux dangers, cet instant intrusif entre les infinités du jour et l’incommensurable nuit, il n’y avait plus que cela qui comptait pour l’homme.

Jadis, des plages mystérieuses offraient de bien longues et bien étranges promenades. On s’y avançait à demi-nu, la mer prodiguait à chaque aube vivres et merveilles, pendant le sommeil humain. Il se répandait sur les sables littoraux des offrandes imméritées, des nourritures sucrées, et plus inattendues encore : quelques œuvres d’art, préservées du temps, de l’eau, et des mains de la destruction. Contenues dans de grands coquillages spiralés, les œuvres retentissaient, resplendissaient, attendaient un lecteur qui venait, parfois, selon le rythme irrégulier des migrations incessantes. Une peinture de petites dimensions, une mélodie enclose dans une boîte à musique, quelques feuillets mentionnant des poèmes.

Puis la mer avait disparu, lentement, se retirant toujours plus loin jusqu’à n’être plus en aucun endroit du monde. Le temps revenait des hordes, des colonnes de survivants, du drapé luttant contre les assauts du silicium, de la courbe humaine affrontant l’attaque des arêtes minérales. Le bleu du ciel ne cillait pas sous le regard des marcheurs, introduisant l’œil assoiffé d’ombre à sa plus aveuglante profondeur d’azurs. Le temps était revenu des grands déserts et de la fatigue éternelle.

Une dune épousait l’autre, un cri de sables chassait l’autre, une prison à terre ouverte s’instaurait sur le territoire humain.

Ils se frottaient doucement, une caresse presque, les articulations, desserraient les lanières surpuissantes de leurs sandales d’itinérance, adossés aux parois de la gigantesque dent de roche qui leur offrait l’abri d’une pause. Quelques uns avalaient l’eau de la marche, en gouttes comptées, selon la nouvelle parcimonie qui faisait maintenant loi. Les grains mortels crissaient à l’infini, s’élevaient, se laissant déporter par le vent quelques pas plus loin. Les hommes de la cohorte solitaire entendaient le chant inarrêtable des restes du monde envahir le son lui-même. L’ancienne pureté des bruits était sacrifiée au parasitage de frottements de silice contre silice, de roche contre roche, de sécheresse contre déshydratation des veines secrètes et oubliées de la terre.

« La nuit prochaine, nous serons au rocher de l’élan, dit un homme jeune, le visage déjà émacié par les rigueurs du voyage.

-- Pourquoi devions-nous impérativement nous y rendre ? Pourquoi le peuple a-t-il décidé cette expédition ? demanda, lassée, la jeune femme qui lui faisait face.

-- Je ne crois pas, en vérité, que ce soit le peuple qui ait décidé de notre voyage. Lorsque les doyens sont venus m’annoncer qu’il fallait partir, et m’ont communiqué la liste des itinérants pressentis pour marcher avec moi, j’ai eu le sentiment que cela n’avait certainement pas été décidé par l’ensemble du peuple.

-- Qui, alors ?

-- Depuis quelque temps, l’influence des mystiques des colonnes d’itinérance va croissante au sein du groupe des doyens. Je crois que ce sont ces mystiques qui ont cru voir je ne sais où la nécessité de nous faire aller au rocher.

-- Cela n’a aucun sens. Voulez-vous dire que nous sommes partis et que personne, hormis les doyens, les mystiques, et les préparateurs logistiques de la mission, n’en a été averti ?

-- Eh bien, pour autant que je puisse en juger, oui. Ils m’ont donné l’ordre à la tombée du jour, et trois heures après, comme vous le savez, nous sommes partis.

-- Quel est l’intérêt d’une mission secrète dont nous ne savons pas l’objectif ?

-- Je ne sais pas. Aucun affrontement armé n’est prévu. Dans les paquetages que nous transportons, vous avez sûrement remarqué qu’il n’y a aucun matériel de dynamitage de roche, ni les torches incendiaires qui nous servent parfois à attaquer les tentes des peuples rivaux. Nous devons nous rendre sur ce rocher, y passer quelques jours, puis revenir, en notant toutes les informations que nous pourrons y glaner.

-- Voilà qui sera très utile, ironisa la jeune femme. « Au niveau du rocher de l’élan : calme plat, beaucoup de sable, peu de monde. Présence détectée d’un scorpion se battant en duel avec trois grains de sable, le troisième jour de l’expédition », nous leur dirons. C'est absurde.

-- Mais c'est comme ça », conclut, lui aussi désabusé, l’homme qui supervisait la colonne voyageuse.

Les nuits de marche allongèrent le périple, vieillirent les membres musculeux des marcheurs d’élite. Le meneur, celui qui avait reçu l’ordre de mission des doyens réunis en assemblée extraordinaire il y a quinze nuits déjà, ne faiblissait pas. Si les hommes et les femmes d’élite de sa colonne présentaient, au fil des jours, des signes de doute et de fatigue, lui se devait de maintenir le cap et le rythme des foulées dans le sable. Et plus encore, un sentiment lui faisait deviner, obscurément, comme à travers une toile distendue qui laisse filtrer des points erratiques de soleil, qu’il comprendrait, une fois arrivé au rocher.

Dans cette attente, je marche, j’avance, et je décèle, d’après les cartes d’autres âges, que tout ne fut pas, immémorialement, désert. Je comprends, de jour en jour, qu’il y avait des décennies qu’aucun homme de notre peuple n’avait plus foulé ces points d’espace sur la terre. Je suis maintenant sur les plaines marines d’autrefois, j’arpente ce que les animaux marins nageaient autrefois, parfois privés de cette lumière dont l’aveuglement nous est extrême. Les basaltes des fonds marins se sont répandus par toutes les surfaces de la terre et la poussière a terminé d’assécher les survivances marines. Le sable assume désormais seul toute seigneurie sur ce monde. C'en est fini des œuvres des rivages, des derniers miracles de la vie belle, le sable a tout achevé, tout érodé, tout soumis à son règne. Sur ces horizons gris et bruns, parfois déchirés par des pointes rocheuses ou de rares oasis en perdition, une prière d’immanence se forme dans les replis de mon esprit. Nous ne savons plus, pour la plupart des hommes du peuple, nous référer à un quelconque dépassement. Une telle émotion, une telle aspiration, nous sont devenues terminalement étrangères. C'est à peine, aujourd'hui, si dans l’école du peuple, les enfants comprennent l’idée que le mot « transcendance » pourrait bien suggérer. Le mot mourra bientôt, je pense, si plus personne ne sait lui donner de sens. Inutile, et tout ce qui est inutile est arasé par les sables et par la vie des peuples qui s’efforcent de vivre avec le sable.

Mais à chaque pas que j’accomplis, à chaque dune franchie, à chaque rescousse portée à l’un de mes hommes de la colonne d’itinérance, qui se trouvent parfois en difficulté physique, une certitude s’impose à moi : de la décision mystique de m’envoyer ainsi déchirer le mystère des dunes, jaillit la tranquille évidence que je devais aller au devant de ces courbes et de ces arêtes mouvantes. Le territoire infini voulait être connu de quelques hommes, et j’avais la chance d’être de ceux-ci. Je crois, oui ce doit être le mot juste, que les hommes cultivés, avant le triomphe du désert, parlaient d’ « immanence ». Je pense que je faisais l’expérience de l’ « immanence ». Tout soleil, parce que mortel, nous était interdit, mais mes hommes et moi étions nés et partis il y a quinze nuits pour savoir ce que l’horizon disait.

20 septembre 2006

Entretien avec Zeina Abirached, 1

 

                       

 

 

Beyrouth – Catharsis et 38, rue Youssef Semaani : rencontre avec Zeina Abirached


A l’occasion de la publication de Beyrouth – Catharsis et de 38, rue Youssef Semaani, Zeina Abirached, artiste spécialisée en dessin graphique et en animation 2D, a bien voulu nous présenter son œuvre et nous expliquer quelques axes de réflexion qui innervent son travail de création. Les deux œuvres, qui relèvent autant de l’objet d’art que de la bande dessinée traditionnelle, par l’originalité de leur format, présentent quelques lieux de Beyrouth marqués par une extrême douceur de vivre. Mais chacun des deux ouvrages suit une perspective distincte : l’un, rapide, obéissant à un rythme narratif soutenu, retrace l’enfance de Zeina jusqu’à la fin du conflit libanais, en 1992, tandis que l’autre développe quelques moments de vie des différents habitants d’un immeuble de Beyrouth. Souvenirs personnels, création artistique, et travail de la mémoire sur elle-même s’entremêlent dans les deux livres d’une façon saisissante.


Bruno Gaultier :

Pour commencer, pouvez-vous retracer le parcours qui vous a menée à la création de Beyrouth – Catharsis et de 38, rue Youssef Semaani ?


Zeina Abirached :

J’ai commencé mes études au Liban, où j’ai reçu une formation en graphisme à l’ALBA (Académie Libanaise des Beaux-Arts), avant de travailler pendant un an sur les techniques d’animation 2D à l’ENSAD à Paris (Ecole Normale Supérieure des Arts Décoratifs).

J’avais découvert la bande dessinée assez tôt, au Liban. Depuis, je privilégie un style synthétique, assez graphique, proche du logo, en privilégiant un dessin relativement « plat ».

J’ai conçu Beyrouth – Catharsis dans le cadre de mes études à l’ALBA, le livre existait donc depuis 2002. 38, rue Youssef Semaani, en revanche, a été écrit lors de ma première année à Paris, lorsque j’ai pu prendre du recul par rapport à ce que je connaissais de Beyrouth. J’ai voulu montrer quelques personnages libanais, en dresser les portraits, et « gratter » dans leurs existences pour y voir encore plus de choses.

Cette démarche m’a semblé, rétrospectivement, comparable à ce que fait Georges Perec dans La vie, mode d’emploi, que j’ai découvert après avoir achevé 38, rue Youssef Semaani. Perec y retrace l’histoire d’un immeuble, et à chaque chapitre est dressé l’historique d’un appartement et de ses habitants.


B. G. :

Qu’est-ce qui a motivé le choix d’un dessin noir et blanc, à la fois dépouillé et foisonnant de détails chargés de sens ?


Z. A. :

Le choix du noir et blanc correspond tout d’abord à un goût personnel… Mais il s’agissait surtout de ne pas être « encombrée », et de ne présenter dans le dessin qu’une seule chose à la fois. Tout comme dans les domaines du dessin de presse et de la publicité, on parle d’une « hiérarchie des messages », je voulais établir une hiérarchie jusqu’à ne plus garder qu’un seul élément porteur de sens.

Le style du dessin a varié selon l’œuvre sur laquelle je travaillais : pour Beyrouth – Catharsis, c'était l’impératif de fonctionnement qui primait. Il ne s’agissait pas d’une recherche esthétique, simplement ; je voulais que le livre fonctionne d’une certaine manière dans l’esprit du lecteur. La réalisation de 38, rue Youssef Semaani fut plus calme. J’ai pris mon temps pour le dessiner. J’avais envie que le lecteur prenne son temps pour le lire.


B. G. :

Le titre de Beyrouth – Catharsis est important : qu’entendiez-vous faire par cette « catharsis » ?


Z. A. :

Ah, le choix des titres… Si vous me le permettez, je commencerai par deux anecdotes à propos de ces titres et de l’impact immédiat qu’ils purent avoir. Trois jours après la première parution de Beyrouth – Catharsis, je reçus un appel téléphonique de Christophe Ono-dit-bio, journaliste, qui avait vu le livre et avait été frappé par le titre, puisqu’il travaillait sur Beyrouth. Cela m’avait valu trois lignes dans… Elle( !). Le jour de la parution de 38, rue Youssef Semaani, la librairie de l’Atelier, à Paris (XXème) vendit trois exemplaires de l’ouvrage, dont le dernier à une dame qui confia à la libraire habiter précisément rue Semaani !

Le choix de ces titres fut souvent l’objet de bien des hésitations, avant que, dans les deux cas, ces deux titres ne s’imposent à moi, comme dans une sorte d’évidence. Ce seraient Beyrouth – Catharsis et 38, rue Youssef Semaani.

La référence à la catharsis, à présent : il s’agissait de transformer une expérience qui m’avait profondément marquée, en la revivant par le biais d’une représentation. Il me semble que l’histoire que je raconte dans le livre avait déjà été écrite, avant que je me mette à l’écrire. Cette histoire avait toujours été là, il s’agissait de faire parvenir à la conscience un souvenir important, qui me travaillait intimement. Lors de la conception de ce livre, j’ai pu prendre conscience que je n’avais pas oublié la guerre, et que je vivrais toujours avec ce souvenir. Il m’avait semblé que l’on était sorti comme brutalement de la guerre, qu’aucun travail de mémoire ne s’était accompli, que les événements n’avaient pas été digérés. En la période de retour à la « normalité » qui suivit, la mémoire n’a fonctionné que par quelques déclics qui amenaient les souvenirs à la conscience.

L’idée de catharsis implique également une expérience de souffrance, qui fait que le processus à l’œuvre dans le livre ne se réduit pas à une simple anamnèse.


B. G. :

Le travail de la mémoire remonte même au-delà des moments où vous commencez à avoir des souvenirs personnels. Votre récit commence en effet le jour de votre naissance. Pourquoi êtes-vous remontée si loin dans le temps pour relater la guerre au Liban ?


Z. A. :

J’ai fait commencer le récit à ma naissance parce que je suis née pendant la guerre. Cela voulait dire aussi que la guerre m’a longtemps semblé la normalité. L’ouverture que je tente de réaliser, dans les souvenirs, devait remonter aussi loin que cela dans le temps, par conséquent. Cela signifie qu’à la fin de la guerre, il m’a fallu apprendre à vivre non plus dans l’impasse où j’étais confinée, mais dans une vraie ville, puisque l’impasse, barrée par des sacs de sable, n’en était plus une.


B.G. :

Malgré la proximité de la guerre, l’univers que vous dépeignez dans cette impasse semble empreint de douceur. Etait-ce vraiment l’ambiance qui régnait dans cette rue ?



Z. A. :

Cette douceur, c'était aussi cela, l’époque de la guerre. C'est ce qui faisait que les gens restaient et continuaient à vivre à Beyrouth, c'est ce qui rendait les choses supportables. Cela me semble tenir du réflexe de survie : c'étaient tous les efforts que les gens pouvaient déployer pour se faire croire à eux-mêmes que cela allait quand même.


B. G. :

Pour évoquer la guerre, au-delà du mur de sable qui barrait la rue Semaani, vous n’avez rien dessiné : c'est un vaste espace blanc, sur la page, qui figure la guerre. Pourquoi avoir choisi de montrer un néant pour suggérer la guerre ?


Z. A. :

Il n’y a pas de représentation possible de la guerre. La guerre est un néant. La seule forme de violence que je connaissais quand j’étais petite, c'étaient les Indiens dans Peter Pan de Walt Disney. A l’époque, ils représentaient le summum de l’épouvante pour moi…

Il s’agissait aussi de faire de la guerre un vide qui mange les cases, voire la page entière. Enfin je voulais éviter la surcharge visuelle.

A l’école, beaucoup d’enfants dessinaient en marge de leurs cahiers des éléments guerriers, des scènes de combat, des avions ou des chars de combat. Personnellement, je n’ai jamais su dessiner ces choses-là.


B. G. :

C'est une très belle phrase qui clôt Beyrouth – Catharsis : « Depuis la ville est entrée en moi et je ne crois plus aux histoires d’indiens, ni aux chasseurs d’oiseaux. » Imaginaire enfantin et onirique laissent-ils alors la place à une vie réelle plus belle ?


Z. A. :

Cela signifie qu’il n’y a plus besoin de meubler les choses pour se donner l’impression que l’espace exigu de l’impasse où j’étais confinée était vaste. Tout fonctionne par changement d’échelle. L’impasse était pour moi un espace que je remplissais en lui attribuant des étiquettes, en assignant à chaque chose un nom et une importance. Il y avait là une démarche de collectionneur, en quelque sorte. La beauté que j’ai connue après la fin de la guerre et l’ouverture de l’impasse (qui n’en était pas une, en réalité), a rendu inutile de s’accrocher à ces personnages et à ces étiquettes. Néanmoins, dans l’impasse s’était constitué un microcosme d’une densité telle qu’il eut des répercussions extrêmement puissantes dans la mémoire. La ville, et donc la vie, se réduisait exclusivement à cette impasse. Dans ces microcosmes qui se constituèrent pendant la guerre, il y a eu une forme de proximité entre les gens, entassés et confinés chez eux.

Le changement d’échelle que j’effectue à la fin du livre montre l’absorption de la ville : j’étais une petite fille dans la ville, et peu à peu c'est la ville qui a été en moi. Les rues deviennent alors le réseau sanguin de mon propre corps. C'est aussi l’époque où j’ai grandi, à la fin de la guerre, puisqu’en 1992 j’avais 11 ans. Je travaille en ce moment à explorer cette façon que nous avons de porter notre pays en nous.

Entretien avec Zeina Abirached, 2

 

B. G. :

Parlons maintenant de 38, rue Youssef Semaani. Que souhaitiez-vous faire partager du Liban par cette œuvre ? On a l’impression que le Liban est partagé entre passé et avenir, à voir les différences d’architectures qui se côtoient…


Z. A. :

Là encore, j’ai procédé par changements d’échelles. D’une vue générale foisonnante, on passe à des gros plans, jusqu’à entrer dans l’immeuble. Ce que je dessine n’est pas la reproduction d’une photographie. Je reprends certains éléments typiquement beyrouthins (les formes des balcons, des réverbères), mais je réagence certains détails, certains éléments du décor urbain.

Effectivement, Beyrouth aujourd’hui comporte un « patrimoine » qu’il s’agissait de préserver (ce qui n’est d’ailleurs pas forcément fait…), et un certain nombre de buildings issus de la vague de reconstruction. Le tout forme un mélange de styles, entre gratte-ciel et immeubles du patrimoine.

Dans l’immeuble que je montre, j’ai mis en place des personnages assez lents, figés, statiques, car réduits à une ou deux activités qui leur étaient propres. L’important était de faire voyager l’œil du lecteur. Je suis très intéressée par le travail, développé notamment par l’OULIPO, sur les sens de lecture, ou par les Mille milliards de poèmes de Queneau, où chaque page est composée de dix bandes qui permettent de composer un nombre immense de poèmes.


B. G. :

Le livre se déploie, se déplie, pour représenter les étages d’un immeuble, et dans chaque étage les personnages qui le peuplent. D’où vous est venue l’idée d’un objet qui se déplie pour accéder progressivement de la totalité foisonnante au détail le plus simple, le plus épuré ?


Z.A. :

L’idée est venue dans une sorte d’évidence, cela me semblait assez logique ! Il s’agissait d’explorer un lieu. A l’origine, j’avais conçu un objet qui se serait déplié à la manière d’une carte routière.

La première idée qui prévalut pour ce travail était de raconter les liens entre les gens, de tisser un filet, une trame physique, qui restitue aussi le cliché de l’immeuble qui vit, qui grouille de vie. Je voulais parvenir à la déambulation du regard sur un support en deux dimensions. L’œil pouvait procéder à une autopsie, derrière la façade de l’immeuble.

Le livre mène aussi à une décomposition de l’espace. La notion d’espace m’intéresse énormément, que ce soit l’espace de la rue, celui d’un immeuble… Là encore, la découverte rétrospective de Perec m’a beaucoup apporté : dans Espèces d’espaces, Perec décompose les détails, les détails des détails… jusqu’à parvenir à une nouvelle dimension des choses.


B. G. :

De vos dessins, et des saynètes qu’ils évoquent, il ressort une impression de bonheur de vivre, d’un bonheur au quotidien. Le bonheur était-il le propos de 38, rue Youssef Semaani?


Z. A. :

Il y a effectivement une dimension de bonheur, de douceur de vivre. Cela reprend d’ailleurs le cliché d’un Beyrouth où il ferait toujours bon vivre. Néanmoins une autre dimension vient tempérer ce bonheur : chacun de mes personnages, au fond, est isolé dans son propre microcosme. Les personnages n’existent que dans un rôle unique où ils sont confinés. Il demeure le thème du confinement dans un espace clos, même si cette situation est déguisée en quelque chose de doux.


B. G. :

Quels sont vos projets artistiques ? Quels thèmes explorerez-vous pour les prochaines œuvres que vous réaliserez ?

Z. A. :

Rien n’est encore parfaitement arrêté, je ne pourrai donc indiquer que de simples pistes de travail, non des thèmes assurés pour les prochains ouvrages.

Néanmoins, je travaille en ce moment à un album beaucoup plus long, toujours en noir et blanc. L’idée est, comme pour les deux premiers livres, que le personnage principal soit Beyrouth, et non pas moi-même. Mon ambition est de raconter Beyrouth et la vie des gens qui y habitent. Paradoxalement, le fait d’être à Paris est assez utile : cela me permet de prendre du recul, et certaines choses remontent d’autant plus facilement. Il ne s’agit pas pour moi d’être simplement la jeune fille qui raconterait indéfiniment sa ville orientale. Paris, par exemple, pourrait être un bon sujet, simplement je considère que je n’y ai pas encore assez de vécu, que je n’en ai pas saisi suffisamment de choses pour pouvoir travailler tout de suite sur un tel sujet.

Pour l’instant, l’album racontera Beyrouth en prenant comme point de départ 1984, puis la narration procèdera sans doute par renvois, par flashbacks, par l’intermédiaire des personnages. Je ne décrirai pas forcément la guerre. Il s’agit de produire un témoignage sur quelque chose qui a existé à un moment précis de l’histoire et de dresser le portrait de Beyrouth. Les renvois temporels pourront ainsi remonter jusqu’au mandat français, selon une technique de nébuleuse : d’un personnage on passerait à ce qui l’entoure, pour sortir finalement de la nébuleuse.

Je suis pour l’instant certaines pistes, mais rien n’est encore totalement défini ni décidé… Aujourd’hui, je privilégie plutôt la définition de l’espace, la description de Beyrouth en toile de fond du récit, et le thème de la fuite vers autre chose.



Je remercie Zeina pour sa très grande disponibilité et le soin qu'elle a bien voulu accorder à la réalisation de cet entretien. Signalons que les deux livres de Zeina sont disponibles dans un certain nombre de librairies dont vous trouverez la liste en document joint.listelib.jpg

Zeina sera présente le 23 septembre à la librairie de l'Arbre à lettres pour rencontrer ses lecteurs et lectrices; de plus amples informations sont disponibles, également, sur document joint.arbrealettres.bmp

 

NB: Zeina sera également présente à Gibert Joseph le 7 octobre à partir de 15h30, pour une séance de dédicaces. 

02 août 2006

Séjour à l'abbaye des Vaux de Cernay

Pour les lecteurs du Systar qui n'auraient pas encore d'idée de destination pour leurs vacances, je vous propose de retrouver, dans les albums photos du blog, l'abbaye des Vaux de Cernay, où le frère du Systar a répété ses gammes en cuisine gastronomique avant de jouer les maestros du service. Doux mélange entre des rythmes de travail stakhanovistes et la beauté d'un lieu propice au repos (on n'y est pas dérangé par les voisins... ou fort rarement!), l'abbaye est un site magnifique, à quelques minutes de Rambouillet.

Bonne visite! 

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