19 mai 2007

Esquisses d'une phénoménologie de la vie universitaire

                

 

 

Systar avait disparu depuis quinze jours ou trois semaines... Il n'y avait plus que l'étudiant, le lecteur de philosophie lent, anxieux, fébrile, compilant frénétiquement les lectures de Husserl, de Blumenberg, des exégètes (Rudolf Bernet, Jocelyn Benoist, Paul Ricoeur, Jacques Derrida...). Le monde n'existait plus, il était mis sous réduction, comme l'avait prescrit Husserl pour tout commencement originaire d'une pratique phénoménologique. Le monde n'était plus qu'une chambre, que cet espace blanc peuplé de livres, de café, de tablettes de chocolat. Comme si, par là, transparaissait de moi-même ce qui a toujours compté le plus: le livre, toujours le livre, l'obsession d'en saisir la substance terminale, d'en achever la lecture pour commencer les autres qui attendent sur la pile, en tête de lit, sur des chaises... Et la musique, la Passion de Matthieu, de Bach, mais aussi U2, dont le One tournait inlassablement cependant que je comprenais que le telos de toute philosophie était peut-être une perfection que personne n'atteindra jamais, cependant que je comprenais qu'il y a en nous, dans l'expérience du monde qui est initialement la nôtre, une part irréductible de métaphoricité déjà; nous sommes le transport même, le fait que nous soyons au monde pose une question par principe insoluble et interminable, nous ne pouvons que tenter de retrouver ces métaphores premières qui ont constitué le discours philosophique, les identifier, voir les jeux de sens auxquels elles ont invité la pensée depuis toujours...

Il ya bien sûr un certain pathos de la vérité impossible: le philosophe, et le jeune étudiant en philo à sa suite, sont condamnés à comprendre que ce qu'ils désirent le plus leur est depuis toujours et à tout jamais interdit. Il y a pathos, ce qui pourra paraître suspect, mais ce pathos lui-même est le réel, c'est le réel qui est lui-même « suspect ». Il y a cette attitude étrange qui est la nôtre: le meilleur moyen de comprendre le monde est encore de le quitter, mais, par un retour au bon sens premier, c'est aussi le meilleur moyen de le manquer. Il reste néanmoins la noblesse pure de ces instants intimes, solitaires, où l'on ne se regarde pas travailler, où s'enchaînent les pages de notes sur l'ordinateur et les gorgées de café, les accélérations du coeur et le regard halluciné qui retrouvera le dehors quelques jours après, presque surpris que le monde soit encore là... Le plus impressionnant, c'est le rythme que peut parfois prendre la pensée sans discontinuer: les concepts se lient les uns aux autres, s'appellent et se répondent. Il n'y a plus d'endormissement, les concepts peuplent le sommeil. J'ai toujours eu l'intuition, depuis mes années de khâgne, que les heures de délire fébrile étaient des instants propices à la démultiplication d'une certaine intelligence mécanique, involontaire, auto-déployée, et qu'il était bien dommage que, par définition, on n'en puisse garder de trace autre que la sensation d'altération de soi, de perte de souveraineté de la raison. Ça tournait en nous, ça touchait du doigt quelque chose d'essentiel, mais nous n'étions pas là quand ça s'est passé. Ça délirait tout seul, mais nous étions absents. Ainsi commence l'aventure des insomnies, qui ne font peur qu'à qui ne veut jamais aller plus loin que soi-même.

Il y a l'urgence du compte à rebours, les jours qui défilent et rapprochent des échéances : il faut, quelque part dans l'avenir, rendre la trace imparfaite mais maximale de ces jours d'activité. Au fond, l'université tient son intérêt non pas des petites traces écrites que nous leur rendons parfois, mais uniquement de l'intensité propre et secrète que chacun se sait prêt ou non à lui accorder. Le résultat administratif ne vaut, en réalité, que par le cheminement intime que chacun aura bien voulu accomplir. Le mien est une constante circulation entre un héritage infini et écrasant qui est la culture classique telle qu'enseignée en khâgne, avec toute la rigueur et la puissance prodigieuse qu'à la fois elle exige et génère, et la culture littéraire actuelle de l'imaginaire, où il se passe quelque chose de magique, de très beau, une « humanisation » de soi-même et du monde. Je tente de nourrir l'une de l'autre. Les idées rencontrées dans l'une seront la source nourricière de l'autre: c'est la théorie de la métaphore d'Aristote qui nourrira durablement la compréhension de Pynchon, de DeLillo, de la science-fiction... c'est en retour, l'énergie générée par la littérature qui me donne toujours la vivacité nécessaire pour circuler dans les concepts, pour approfondir mes propres pré-compréhensions des oeuvres philosophiques. Il y a entre la philosophie et la littérature un rapport organique. J'ai toujours cru qu'au fond la philosophie avait une essence narrative, que les grands systèmes de pensée nous racontaient des aventures incroyables entre les concepts. Il faut voir comment, dans la Critique de la Raison Pure, Kant semble réengendrer la totalité d'un esprit humain tout en lui interdisant à tout jamais d'outrepasser les limites que sa propre genèse lui aura assignées; il faut voir les aventures de l'Esprit chez Hegel; il faut voir la mort de l'ancienne philosophie chez Rosenzweig, mort que celle-ci n'a jamais cessé de se préparer puisque tous les concepts centraux qu'elle a créés – Dieu, monde et homme – sont faits pour s'excéder eux-mêmes, pour se dépasser dans ce qui ne tolère plus la totalisation... Pour peu que cette littérarité des concepts ne nous échappe pas, la philosophie sera toujours une pratique vivante, engageant le corps du lecteur autant que sa compréhension mentale ou spirituelle. Tout est transition, alors: le corps se laisse transir par les effets engendrés par la compréhension, la marche n'est plus là-même pour qui se demande un jour, à la lecture de Rosenzweig, s'il est réellement un être de l'histoire, du devenir et de l'empire, ou s'il n'a pas depuis toujours, au plus profond de lui-même, désirer sortir de l'histoire, entrer dans un temps qui ne passe pas, inaccessible au devenir historique... Il n'y a jamais, en philosophie, uniquement doxographie. Nous ne saurions nous contenter de comprendre formellement ce qui, un jour, historiquement, s'est dit à tel point de l'espace-temps par un homme. Ce qui s'est dit à cet instant a encore un impact qui ne saurait mourir ni s'atténuer. Les doctrines ne sont pas immatérielles: elles vivent en venant nous transir, nous transpercer de part en part, infecter nos existences de leur saveur sans cesse renouvelée. C'est peut-être même dans les instants de lecture philosophique de ce type que l'on redécouvre au mieux son propre corps, lorsqu'on cesse d'oublier celui-ci par les sensations. Les sensations que l'extérieur nous permet d'avoir tendent à nous faire oublier notre corps propre: je me nie tout entier dans la jouissance d'un parfum, d'une musique, d'une lumière, je tends à devenir ce parfum, cette musique, cette lumière, ce livre. La philosophie me restitue mon propre corps, elle m'en restitue la présence terrienne et spirituelle à la fois. Elle en redonne le sentiment de la noblesse inviolable, elle attire l'attention sur l'aventure toujours risquée de sa rencontre avec un monde. Le concept est un vecteur, il est ce qui doit me rediriger, par la compréhension intellectuelle, vers mon corps, et ma transitivité essentielle (le fait que je sois « au monde », « pour autrui », qu'autrui soit toujours mon origine et ma destination...).

C'est quand le monde extérieur est mis entre parenthèses que l'on peut élucider ce que signifient « avoir un corps », « rencontrer un monde ». J'ajouterai à cela, de tonalité husserlienne, la remarque que l'une des meilleures manières de redécouvrir son corps est aussi d'être condamné pendant une bonne semaine à la douche froide, en attendant que le plombier vienne changer le chauffe-eau du studio. La douche froide, c'est une méthode phénoménologique de découverte violente de certaines pulsionnalités propres au corps: le bleuissement violacé des ongles des orteils, la rétraction de chaque poil (présent en abondance chez Systar), la chatouille glacée sur chaque partie du corps que l'on taquine, une par une, avant de se lancer enfin dans l'aspersion intégrale, la contraction du muscle (abondant également chez Systar) sous l'épiderme frigorifié...

Paul Ricoeur, pourtant, aurait sans doute froncé son très rigoureux sourcil à lire les lignes que je propose à votre bienveillante appréciation, lui qui écrivait dès 1953, dans l'article « Sur la phénoménologie » (que vous pouvez retrouver dans le volume A l'école de la phénoménologie, chez Vrin):

« Platon enquêtant sur « la population du monde des idées » (selon l'expression pittoresque de Sir David Ross) se demandait avec perplexité s'il fallait aussi supposer une « Idée » du poil et de la crasse. Aujourd'hui, où la moindre analyse d'expérience ou de sentiment se drape du titre de phénoménologie, on attendrait plutôt une phénoménologie du poil et de la crasse. Peut-être d'ailleurs a-t-elle été écrite ou va-t-elle l'être incessamment. »

Tout n'est peut-être pas objet pertinent pour une phénoménologie. Avec un humour inattendu et d'autant plus féroce, Ricoeur nous offre alors en note de bas de page cette saillie parfaite, à laquelle j'ai été fort sensible:

« Le poil est (c'est-à-dire se donne pour) la fine pointe de l'ambiguïté; il est entre le pour soi et l'en soi, entre l'être et l'avoir; quand il tombe, il chute du corps propre dans la chose; il préfigure ainsi le cadavre que je deviens; si bien que quand il pousse, c'est mon être-pour-la-mort qui grandit en moi. »

Entre les douches froides, il y avait donc quelques moments d'exotisme. Rien n'est, en réalité, moins ennuyeux que la phénoménologie, et les exégèses auxquelles elle a pu donner lieu. Il faut voir certains passages des commentaires sur Husserl proposés par le jeune Derrida, celui qui posait déjà des questions de style déconstructeur aux livres qu'il lisait, mais ne donnait pas encore l'impression de s'écouter parler ou de se regarder écrire par moments. (le chic du chic chez Derrida, comme le montre son introduction de 1990 à la réédition du Problème de la genèse dans la phénoménologie de Husserl, est de se regarder en train de s'écouter, et de se le reprocher tout en continuant à le faire)

Mais Derrida, c'était, outre un exégète de premier plan, une plume magnifique, vivante, rythmée, souple, malicieuse. La récompense d'une lecture de Derrida, c'est bien ce plaisir esthétique pris à lire des phrases alambiquées, ciselées, à la limite de la préciosité, surchargées de sens multiples. Des exemples? En voici, avec la dernière phrase de ce paragraphe parfait:

« Le champ de l'écriture a pour originalité de pouvoir se passer, dans son sens, de toute lecture actuelle en général; mais sans la pure possibilité juridique d'être intelligible pour un sujet transcendantal en général, et si le pur rapport de dépendance à l'égard d'un écrivain et d'un lecteur en général ne s'annonce pas dans le texte, si une intentionnalité virtuelle ne le hante pas, alors, dans la vacance de son âme, il n'est plus qu'une littéralité chaotique, l'opacité sensible d'une désignation défunte, c'est-à-dire privée de sa fonction transcendantale. Le silence des arcanes préhistoriques et des civilisations enfouies, l'ensevelissement des intentions perdues et des secrets gardés, l'illisibilité de l'inscription lapidaire décèlent le sens transcendantal de la mort, en ce qui l'unit à l'absolu du droit intentionnel dans l'instance même de son échec1. »

C'est fort, c'est très fort, ce retour de l'écriture littéraire dans le commentaire philosophique. Très artiste. Mais jugez plutôt de l'excellence de cette conclusion, qui nous introduit directement aux problématiques de la différance, au terme d'une patiente et passionnante lecture de Husserl, où, par le même processus de montée en intensité graduelle, vers un paroxysme, Derrida nous explique que le transcendantal c'est la différence:

« La Différence originaire de l'Origine absolue qui peut et qui doit indéfiniment, avec une sécurité apriorique, retenir et annoncer sa forme pure concrète, comme l'au-delà ou l'en-deçà donnant sens à toute génialité empirique et à toute profusion factice, c'est peut-être ce qui a toujours été dit sous le concept de « transcendantal », à travers l'histoire énigmatique de ses déplacements. Transcendantale serait la Différence. Transcendantale serait l'inquiétude pure et interminable de la pensée oeuvrant à « réduire » la Différence en excédant l'infinité factice vers l'infinité de son sens et de sa valeur, c'est-à-dire en maintenant sa Différence. Transcendantale serait la certitude pure d'une Pensée qui, ne pouvant attendre vers le Telos qui s'annonce déjà qu'en avançant sur l'Origine qui indéfiniment se réserve, n'a jamais dû apprendre qu'elle serait toujours à venir.2 »

Magnifique. Mais écrasant. Eh oui, écrasant, par les implications de ce qui, par ce développement, s'est laissé démontrer en toute rigueur: le mouvement même de la pensée est de se compliquer toujours plus en voulant se purifier et retrouver une unité primordiale qui n'a jamais existé, mais a toujours été désirée... C'est là aussi que trouvait son lieu de naissance la fébrilité qui m'envahissait: ainsi donc, nous sommes condamnés à entrer dans une pensée qui ne tolère ni début ni fin, nous n'en aurons jamais fini... Pathos de l'infini, vertige de l'interminable, auquel sans doute Husserl lui-même a compris qu'il s'affronterait toute sa vie durant, jusqu'à écrire des lignes d'une terrifiante beauté:

« Je ne savais pas qu'il fût si dur de mourir. Et pourtant je me suis tellement efforcé, tout au long de ma vie, d'éliminer toute futilité...! juste au moment où je suis si totalement pénétré du sentiment d'être responsable d'une tâche, au moment où, dans les conférences de Vienne et de Prague, puis dans mon article (Die Krisis), je me suis pour la première fois extériorisé avec une spontanéité si complète et où j'ai réalisé un faible début – c'est à ce moment qu'il me faut interrompre et laisser ma tâche inachevée. Justement maintenant que j'arrive au bout et que tout est fini pour moi, je sais qu'il me faut tout reprendre au commencement... 3»

Il faut néanmoins toujours une respiration, même si et parce que l'esprit menace de créer pour lui-même des boucles. Ma reprise de souffle, avant le sommeil, c'était la relecture permanente de l'ouverture surpuissante du livre-monde de Don DeLillo, Outremonde, cette narration si étrange de DeLillo, d'une sécheresse toute mesurée, dans la communication permanente de la sensation et de la réflexion, du détail et du processus gigantesque, de l'anodin et du nécessaire. La première phrase, qui sonnait si bien, la marche d'une histoire qui ne passe pas par les hauteurs, mais par les horizontalités immanentes de la masse dont la vie n'est pas une somme syncopée d'événéments exceptionnels, mais bien le tissu continu et satiné d'un quotidien qui n'en finit pas, par sa densité propre, par sa pesanteur sereine, de dicter aux gens leur destin... C'était beau, et je me mettais à rêver, tout comme DeLillo avec le baseball que son roman évoquait, de donner un jour un grand roman sur le basket, sur les foules qui y traînent, sur le pur mouvement du ballon et des corps, sur l'interminable préparation de la trajectoire parfaite du ballon et du corps du joueur, sur la joie du tir lointain, sur l'âpre lutte charognarde sous les panneaux... Un jour, quand j'en aurais fini avec ces mémoires à rédiger, je retournerais au monde, et j'irais y puiser et y instiller les ferments d'un chiasme: mondanisation de la littérature, littérarisation du monde...

Les apnées telles que celle que j'ai vécue pour accomplir mon travail universitaire ont, comme les apnées réelles, l'étrange avantage de se faire croire interminables. Leur fin vient toujours, mais elles restent, dans leur qualité de durée vécue, ressentie, interminables. C'est leur beauté: elles semblent être la préparation qui n'en finira jamais à une vie charnellement, mondainement vécue. Elles préparent l'âme à retrouver « le sens de l'immanence ». Etrange posture que celle d'une existence qui, interminablement, se prépare à vivre... N'était-ce pas ce que disait, par une jolie métaphore, l'incipit de DeLillo, avec cet enfant empli d'espoir qui s'apprête, en sautant par-dessus les bornes d'entrée du stade, à aller en fraude regarder son match de baseball à New York, au beau milieu de dizaines de milliers de spectateurs? La beauté est là: dans les genèses, dans les préparations fébriles, dans l'instant infime et incompressible pourtant qui prépare les passages à l'acte, dans les amorces d'existence. Dans les douches froides, dans les découvertes d'auteurs, dans les années d'études qui ne sont pas simplement années de formation intellectuelle, mais autant d'occasions données pour une genèse de soi, une sculpture patiente et attentive de soi, dans l'ombre, en coulisses, avant la grande exposition à tous les soleils et à tous les projecteurs de la pleine scène du monde...

« Il parle avec ta voix, il parle américain, et il a une lueur dans l'oeil qui est moitié espoir.

C'est un jour de classe, eh oui, mais il n'est pas dans les parages de l'école. C'est ici qu'il veut être, debout dans l'ombre de cette vieille construction massive à la structure rouillée, et on ne peut pas l'en blâmer – cette métropole d'acier et de béton, de peinture écaillée et d'herbe tondue, avec d'énormes paquets de Chesterfield en travers des panneaux, chacun avec deux ou trois cigarettes qui dépassent.

L'ardeur à grande échelle, voilà ce qui fait l'histoire. C'est juste un gamin avec une ardente aspiration locale, mais il fait partie d'une foule qui s'assemble, des milliers d'anonymes descendus de trains et de bus, des gens en rangs serrés dont les pas martèlent le pont tournant au-dessus du fleuve, et même si ce n'est pas une migration ou une révolution, quelque vaste ébranlement de l'âme, ils apportent avec eux la chaleur corporelle d'une grande ville, leurs rêveries et leurs désespoirs minuscules, ce quelque chose d'invisible qui hante leur journée – des hommes au chapeau mou et des marins en permission, le flot tumultueux de leurs pensées, en allant au match.

Le ciel est bas et gris, de ce gris tourbillonnant des vagues qui viennent mourir.

Il est au bord du trottoir avec les autres. Il est le plus jeune, à quatorze ans, et à l'inclinaison anxieuse de son corps on devine qu'il est fauché. Il n'a encore jamais fait ça et il ne connaît aucun des autres, il n'y en a que deux ou trois qui ont l'air de se connaître, mais ils ne peuvent pas le faire isolément ou à deux alors ils se sont repérés entre eux à force de regards obliques pour détecter le compagnon de folie et ils sont là, des gamins noirs et des gamins blancs émergés du métro ou issus des rues avoisinantes de Harlem, des ombres maigrichonnes, des bandidos, quinze en tout et, d'après la légende en la matière, il en passera peut-être quatre pour un qui sera pris4. »

1Jacques Derrida, introduction à L'origine de la géométrie, PUF, p. 85.

2Ibid., p. 171.

3Note de Derrida, p. 283 du Problème de la genèse dans la phénoménologie de Husserl: « Ce sont les mots de Husserl à sa soeur, le Dr Adelgundis Jägersschmidt, lors d'un entretien qu'il eût avec elle durant sa dernière maladie grave. - Cité par M. W. Biemel, introduction à La philosophie comme prise de conscience de l'humanité, Deucalion, Vérité et Liberté, 3, p. 113 (1950). »

4Don DeLillo, Outremonde, Actes Sud, p. 13-14.

05 avril 2007

"Deux matins à Delphes" de Jacqueline de Romilly: retour où tout a si bien commencé... (3)

                                      

 

Et la pensée voyage elle aussi, revenons au sens philosophique d’un voyage à Delphes :

« De fait, peu à peu, se groupèrent, autour du temple d’Apollon, les témoignages de cette sagesse grecque ; nous savons, en effet, que les maximes des Sept Sages étaient gravées sur des stèles devant l’entrée du temple. Elles n’émanaient pas de l’oracle, mais elles correspondaient déjà à l’esprit delphique et, en tout cas, Delphes les avait ainsi en quelque sorte annexées et assimilées. Tout ceci se retrouve dans beaucoup des oracles qui nous sont connus par la tradition et constitue une sorte de base à la morale grecque. C'est une sagesse modeste et forte, simple, parfois terre-à-terre ; c'est une sagesse éternelle, indiscutable ; mais ce n’est pas une philosophie ; et, bien que les philosophes aient parfois discuté de telles maximes, on voit bien qu’ici encore, Delphes marque le point de départ sacré et commun à beaucoup de Grecs, mais que l’élan intérieur de la philosophie, de la recherche, de l’analyse est tout autre chose. On possède la sagesse selon l’esprit delphique : on la recherche selon l’esprit de la philosophie ; c'est précisément le sens originel du mot, par opposition à sophia, la sagesse. » (p. 113)

On croirait lire du Jean-Pierre Vernant : même clarté dans les explications, même érudition sous-jacente sans être asphyxiante, et même récit, au fond, que celui des origines de l’abstraction morale et théorique à partir du concret et des liens religieux qui unissaient originellement les choses les unes aux autres. Comme certains magnifiques extraits du roman de Don DeLillo, Les Noms, y invitaient aussi, nous sommes tentés de croire que la terre grecque, la terre géographique, inondée d’une lumière à nulle autre pareille, seule pouvait donner naissance à cette pensée grecque que nous connaissons par interprétations savantes, et dont nous savons le rôle structurant dans la genèse de nos propres modes de pensée. Non seulement l’a priori est historique, mais il est géographique ! Plus encore : il est grec

Delphes, nouveau nombril du monde : c'est l’avenir que l’académicienne appelle de ses vœux, Delphes nouveau centre pour les cultures mondiales, source inépuisable où retrouver, quelques dizaines d’années après avoir déterré le sanctuaire, le sens et l’impulsion nécessaires pour que l’intelligence des humanités reprenne son essor. Un autre éveil, une clarté nouvellement vécue, la puissance politique fédératrice de Delphes pour les anciennes cités : tous les modèles antiques, munis de la tempérance qui doit les accompagner (la démocratie comme méfiance du « tout-démocratique », justement ! Et le mépris de la démagogie…), nous semblent donnés dans leur belle lumière aurorale à Delphes. Ici, saluons la noblesse des sentiments de madame de Romilly, l’incarnation d’un humanisme des lettres qui ne craint pas de penser le monde et donc la politique par la restitution du sens des anciennes réussites et leur réinterprétation en fonction du monde actuel, saluons ce volontarisme sans illusions, cette idée que quelque chose est encore possible depuis les racines du monde anciens, et que les logiques mortifères de la table rase ne sont qu’un obscurantisme criminel de plus.

Et repartons en promenade, pour une deuxième aube grecque :

« Delphes était là, silencieuse et baignée de lumière. J’ai trouvé un petit chemin qui descendait dans le vallon et serpentait parmi les oliviers. J’ai marché, passant entre les troncs, sous les feuillages où la lumière déjà se jouait dans le silence d’une campagne depuis peu éveillée. Sur la route, au-dessus de moi, derrière les colonnes blanches du temple rond, je voyais passer seulement quelques-uns de ces petits ânes gris, si propres à la Grèce et qui semblaient avoir toujours vécu au rythme familier des travaux des champs. » (p. 118)

L’expérience de la nature, de la physis, du jaillissement, de l’effusion, de la « surrection »(ce mouvement d’élan vers l’être, avant qu’on lui accole les préfixes surdéterminants, les fameux « in-» et « ré-»…), est ce qui nous attend à la lecture de cette promenade. La nature comme profusion, comme efflorescence, comme générosité. Ici je cesse de voir en souvenir ce que décrivent les « deux matins à Delphes », ici je dois dire que je n’ai pas senti cette prolifération, cette surabondance de plantes et de senteurs, ici je n’étais qu’un petit touriste qui n’habitait pas à Delphes. Ici donc mon expérience et celle des miens trouvent-elles leur prolongement magique dans celle de l’auteur : extension du domaine de la vie. Pour nous, la mer d’oliviers n’a jamais pris fin, l’image est restée, nous n’avons jamais plongé en elle, jamais touché les troncs noueux de ces arbres méditerranéens, nous n’avions eu droit qu’à une unique journée, site et musée compris. La journée appelle, pour notre avenir, dans quelques années, sa réitération, l’invention d’une nouvelle solitude peut-être, la plongée dans les lumières de l’aube delphique, l’approche ascensionnelle de l’oracle pythique. Nous reviendrons à Delphes, où tout a si bien commencé… !

« Je ne levais même pas les yeux vers la Voie sacrée et les divers monuments affleurant au ras de terre : je voyais, moi, une masse douce et fraîche de fleurs, entre lesquelles passait mon sentier. Je n’ai jamais vu autant de fleurs sauvages, dans une herbe verte et tendre, l’herbe du matin, l’herbe du printemps. Je ne sais pas quelles étaient ces fleurs ; elles étaient de toutes les couleurs : je reconnaissais, vaguement, de courts glaïeuls sauvages et des pois de senteur et des marguerites et des fleurs jaunes que je ne savais pas nommer, toute une incroyable profusion, un tapis fleuri, dans la folle ardeur du renouveau. […]

Je n’étais plus tout à fait à Delphes. J’étais dans l’exceptionnel printemps de la Grèce. J’étais dans un lieu irréel, comme on en rêve. J’étais en pleine nature, en pleine beauté.

Et pourtant j’étais quand même à Delphes : je pouvais lever les yeux et m’émerveiller de voir se dresser la montagne. Je percevais en moi comme l’écho de ces noms que je n’avais pas besoin de prononcer : les Phédriades, Castalie, et la tholos de Marmaria. Tout était là, présent, mêlé. Je m’arrêtais presque à chaque olivier, levant les yeux vers leur feuillage, où jouait une lumière déjà plus franche ; mais je savais que c'étaient les oliviers de Grèce, que c'était une plaine sacrée pour laquelle on s’était battu, car elle dépendait du sanctuaire. Je m’étais grisée, les jours précédents, de la beauté de l’art, des sculptures, des frontons, des textes même – tout ce qui était l’œuvre des hommes : maintenant s’y joignait la présence d’une nature bénie, resplendissante, qui continuait, après des siècles, à se sentir visitée par un dieu. Et tout cela dans un silence entrecoupé de chants d’oiseaux. » (p. 119-120)

04 avril 2007

"Deux matins à Delphes", de Jacqueline de Romilly: retour à Delphes où tout a si bien commencé... (2)

J’apprends à la lecture du texte de la grande Académicienne que ceux que je croyais être, effectivement, Cléobis et Biton (tu parles de noms ! pfff…), « seraient plutôt les deux demi-frères sacrés, Castor et Pollux » (p. 97). Je retrouve en revanche les oracles les plus célèbres, comme celui donné à Crésus : s’il entreprenait une guerre, il détruirait un grand empire… Et l’éclairage interprétatif arrive immédiatement : tout d’abord, il nous est rappelé que la vérité d’origine surhumaine ne peut être qu’ « oblique » - voilà qui n’est pas sans nous rappeler une définition de la poésie comme essentielle « obliquité »… - puisqu’un des noms d’Apollon était Loxias, c'est-à-dire « l’oblique »… ! Plus encore : c'est le mouvement grec de séparation de la sagesse et de la pensée assoiffée pourtant de celle-ci, qui se préfigure ici. La divinité oraculaire dit la vérité, c'est l’homme qui faillit au moment de l’interpréter, et c'est cette méfiance nouvelle envers les possibilités réelles de l’homme qui sera l’acte de naissance de la philosophie :

 « Ainsi la confiance profonde dans les dieux et dans leur souveraineté s’allie avec la critique des errements de l’homme et de ses imprudences, que commençait à déceler l’analyse serrée menée à Athènes. »(p. 99)

 Nous venions en foule, certes, quoique chacun eût volontiers passé quelques heures, ou quelques jours, seul à Delphes. Pour retrouver le sens, pour profiter de l’âme perdue et retrouvée du lieu, pour aller se noyer dans la mer d’oliviers, pour entendre les cigales et les végétations odoriférantes, pour s’asseoir au pied des temples, pour avancer plus haut vers le soleil de la pensée… Chacun pour accomplir son propre chemin. Nous venions avec nos shorts et nos appareils photos, et nos enfants braillards qui s’en foutent. Cela, je le dis pour les consciences indignées qui aiment mépriser le « tourisme », et qui aiment se croire exemptées de toute participation au « spectacle » si mal théorisé et inventé par Guy Debord à partir de quelques énervements de gauchiste et de quelques fantasmes d’authenticité et d’intégrité tout à fait malsains quoique naïfs. A ceux-là, je livre en pâture, au début de ce paragraphe, la courte phrase énonçant avec force le « cliché » du touriste con et irrespectueux. Et je les laisse à leurs propres déserts spirituels, à leurs propres staticités d’enfants gâtés ou de petits chiens excités qui mordent la main qui leur donne à manger en se croyant d’autant plus « libres ». Un peu de squatting chez l’habitant au Pérou ou en Tchécoslovaquie, ou au Cambodge, redorera bien vite leur âme de voyageur authentique et fera frissonner leur petite fibre aventurière… Grâce à eux, chaque jour un peu plus, et comme plus personne ne peut se permettre de l’ignorer, un autre monde est possible. Nous venions avec nos shorts et nos appareils photographiques, certes, mais nos enfants écoutaient, mais nos enfants comprenaient. Et nous comprenions qu’il se jouait jadis ici quelque chose d’immense. Quelque part entre le charme de la vision parfaite, lumineuse et celui de la reconstitution fictive, munis de nos ouvrages sur le sujet, nous cherchions non point à « retrouver » des évidences, des vérités définitives, mais à trouver notre modeste manière de comprendre la part de passé qu’il nous est donné de saisir. Nous n’étions pas dans l’ « enfin ! » exclamé de l’autosatisfaction de qui croit savoir, nous étions dans la belle surprise inaugurale de qui se laisse encore émerveiller, quel que soit son âge, parce qu’il sait qu’il croit. Nous étions la foule qui remplaçait la foule, mais nulle honte à avoir : le monde n’a jamais été pur, il était à l’époque commerçant, mercantile, il était aussi politique (c'est-à-dire vraisemblablement fort peu moral…), il était aussi, peut-être, superstitieux autant que « religieux » :

 « Et pourtant les gens continuent à espérer, ils viennent toujours, ils attendent toujours de Delphes des conseils dans tous les domaines. Si bien que dans ce site, actuellement silencieux et désert, il faut imaginer la rencontre de tous ces hommes, pleins de foi et de confiance, rivalisant de générosité, persuadés que le dieu était là et que le dieu allait les aider. Ce devait être une grande foule, ressemblant un peu aux pèlerinages de Lourdes et un peu aux fêtes de Rome – une présence bigarrée, unifiée dans un même culte. » (p. 100)

Continuons la lecture du texte de Jacqueline de Romilly : à Delphes se jouaient des concours athlétiques et hippiques, mais aussi et surtout des concours musicaux. On rendait grâce à Apollon pour la victoire, c'est bien du dieu qu’émanait toute réussite, et non du simple effort ni du simple génie humains. Mais déjà un autre souvenir revient, je redeviens à nouveau enfant, lorsque est évoquée cette statue qui nous avait tant marqués :

« Et, pour commencer, j’aurais pu citer cette grande statue de l’aurige, qui trône si fièrement au musée de Delphes et qui fut offerte, jadis, par le tyran de Géla, en Sicile. Elle représente un conducteur de char qui a triomphé, qui se tient droit et grand dans les plis réguliers de sa robe, qui tombent jusqu’aux pieds ; on voit son regard fixé au lo