02 juillet 2009

Citoyens clandestins & Le Serpent aux mille coupures, de DOA

                 

 

Le dernier opus de DOA, Le Serpent aux mille coupures, est un texte nerveux, rapide, qui se lit comme la déclinaison périphérique et française de ce que Don Winslow a magistralement décrit dans l’imposante Griffe du Chien. Au début des années 2000, les narcotrafiquants d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud, face à la saturation du marché américain de la drogue, tentent de conquérir un marché nouveau, extrêmement lucratif : l’Europe. C'est ainsi que quelques gangsters débarquent dans le Sud-Ouest de la France, dans la campagne viticole traversée par le racisme ordinaire, à Toulouse, et croisent le chemin d’un mystérieux motard visiblement rompu dans l’art d’exécuter les importuns.

Pour ne pas déflorer ce bon roman, dont la chute, bien qu’on la devine par moments dans le cours du texte, est parfaitement jubilatoire, n’en disons pas plus, et invitons le lecteur avide de lectures fluides et enlevées à se pencher sur ce Serpent.

DOA est, avec Antoine Chainas, ma belle découverte de ce printemps 2009. Son Citoyens clandestins, primé par le Grand Prix de littérature policière 2007, est un bijou de construction, de nervosité et, une fois encore, de fluidité. La narration sous formes de courts développements de quelques pages, qui portent en même temps trois ou quatre fils majeurs de l’intrigue – le personnage de Lynx, celui de Karim/Fennec, celui d’Amel Belhimeur… - voués évidemment à s’entrecroiser, à se séparer à nouveau pour finalement converger vers une scène finale magistrale, manifeste une maîtrise romanesque, littéraire et scénaristique remarquable.

L’intrigue : dans les Balkans, une intervention de soldats français visant à récupérer une arme chimique tourne bizarrement, et la France se retrouve dans la panade : l’arme chimique passe aux mains de terroristes islamistes, juste après le 11 septembre 2001. Dès lors, pour la récupérer, diverses officines chargées de la défense silencieuse des intérêts français se retrouvent lancées à la poursuite de cette arme chimique : services secrets, police, et une mystérieuse organisation privée à laquelle, visiblement, l’Etat sous-traite les opérations les plus sales : la SOCTOGEP. Le meilleur agent de cette société, Lynx, se révèle un bien curieux personnage, formé au parachutisme, au tir de précision, à l’enlèvement, à la torture et à l’exécution discrète de cibles prédéterminées, et qui opère toujours en écoutant de la musique (ce qui constitue une bande-son excellente pour le livre, notamment lors de la scène inaugurale, où Lynx sniper exécute des gangsters en écoutant Aucun Express de Bashung…). Une sorte d’arme absolue humaine qui, on s’en doute, risque à tout moment de devenir incontrôlable, et qui ne semble guère motivé par la fibre patriotique… Un agent des services secrets français, Karim, tente de s’infiltrer dans le milieu djihadiste parisien pour découvrir si et quand les terroristes pensent utiliser l’arme chimique. Une jeune journaliste ambitieuse, Amel Rouvières-Belhimeur, enquête, appuyée par un prestigieux reporter, sur les agissements de tout ce petit monde, et va bientôt trouver, en rencontrant Jean-Loup Servier, un trentenaire mystérieux qui partage son temps entre Paris et Londres, un soutien et une consolation inespérés lorsqu’elle va se trouver dépassée et déçue à la fois par son travail et par sa vie de couple.

Des scènes d’actions ultra-violentes, très visuelles, stupéfiantes de dynamisme, alternent avec des moments « suspendus » où les personnages semblent chercher un apaisement qui ne vient jamais, une minéralité tranquille qu’ils ne trouvent que dans des rencontres épisodiques, fugaces. Je pense à cette scène magnifique où Amel et Jean-Loup boivent du vin blanc à l’aube, non loin des Champs-Elysées, et où Jean-Loup ne trouve l’apaisement qu’en allant découvrir au Virgin Megastore des Champs le dernier album des Doves, dont il écoute la très belle Sea Song.

Tout le choix des musiques du livre manifeste une recherche de grâce, d’une énergie enfin libérée des pesanteurs du monde, que ce soit dans la violence et la torture d’un prisonnier rythmées par l’Out of control des Chemical Brothers, dans le Wild is the wind de Bowie, dont la tonalité résume à elle seule l’existence de Lynx, si ce n’est pas plutôt la Dance of the bad angels.

Mais nous avons là un livre français, bien français, si jamais nous restreignons le ressort scénaristique de la quête de rédemption à l’art proprement américain. L’apaisement voulu n’est pas un rachat, une demande de pardon, il y a le sentiment du « trop tard » que rien ne viendra reprendre ni transfigurer. Lynx est une sorte de monstre solitaire définitivement incontrôlable parce qu’il n’attend absolument plus rien du monde, mais aussi parce qu’il n’acceptera pas de se sentir lâché, trahi. Tout le roman, si mes souvenirs de lecture sont bons, est émaillé par une sensation dominante : celle de « perdre pied », de sentir que l’existence ne fait fond sur aucun fond premier, que tout ce qui semblait solide se dérobe et perd en consistance, que les alliés n’en sont jamais vraiment, qui entraîne la perte « de tout espoir », perte définitive.

En cela, ces Citoyens clandestins, cette expérience de la clandestinité que DOA a mise en scène et déclinée sur plusieurs personnages aux profils très divers, est l’expérience d’une déception : le monde s’enfuit et nous laisse seuls, dans l’abandon, et l’abandon essentiel devient la seule émotion durable qui traverse la vie. L’oxymore du titre du livre relate cet abandon primordial, qui infecte toutes les perceptions du monde des personnages.

Si Le Serpent aux mille coupures filait le thème, déjà largement exploité par Winslow, du «combat perdu d’avance », Citoyens Clandestins, lui, se focalisait sur la solitude, sur le fait de « perdre pied », jusque dans la scène finale du roman, elle aussi époustouflante, dont l’élément aquatique et le motif de la disparition définitive dans un infini aquatique rappellera aux uns les meilleurs passages du Grand Bleu, aux autres la disparition du prêtre Domenach dans une chute d’eau potentiellement infinie, sous New York, dans les Visages immobiles de Raymond Abellio.

Lynx est un personnage fabuleux, parce qu’il incarne, tout comme Karim et Amel, la solitude. Pour reprendre en la détournant, la phrase des Ennéades de Plotin, Lynx est cet être qui « fuit seul vers le Seul », qui s’achemine vers une pure négativité une, sans contenu, sans identité, et s’y achemine à la force de son désespoir. En cela, DOA nous a donné un grand roman, peut-être, sur la négativité pure qui ne se laisse pas consoler, apaiser, transformer par une nouvelle positivité. Le roman creuse, torture, fouille, sonde, mais il ne fait que cela, il ne prépare aucune vie nouvelle à venir.

Est-ce ce point-là du travail de DOA, qui semble rejoindre le personnage de Nazutti du Versus d’Antoine Chainas, qui a encouragé Baptiste Liger de Lire à proposer l’étiquette de polar nihiliste pour caractériser l’œuvre de ces deux écrivains et d’autres ? Ce n’est pas impossible. Cela ne poserait pas de problème, si le nihilisme voulait vraiment dire la mise en scène réglée, calculée et esthétiquement parfaite, d’une négativité que rien ne vient contrebalancer et renverser en positivité ultime. Mais le nihilisme comme courant de pensée ne signifie pas cela. Il est, historiquement, l’envers du christianisme, il est ce qu’ont affronté les grands écrivains chrétiens souvent catalogués comme réactionnaires (ce qui renforce a fortiori la perplexité du lecteur qui se voit proposer, pour les livres qu’il a aimés, l’étiquette de « polar nihiliste de droite »…). Il s’assimile surtout, à mon sens, à un grand désir d’indifférenciation, de désindividuation générale, d’égalisation ultime des êtres. Rien à voir, donc, avec la démarche esthétique de Chainas ou de DOA, qui proposent des personnages parfaitement individués, traversés par une singularité qui les rend inoubliables au lecteur, et dont la rage d’exister manifeste bien que même le néant et la mort ne leur conviennent pas. On pourrait discuter sur les mots, et l’intuition de lecteur de B. Liger est très intéressante, mais je pense que la dénomination qu’il proposait était un poil trop imprécise.

La vérité quasi eidétique qui se pourrait déduire de la lecture de Citoyens Clandestins, qui fut pour nous illuminée par la présence du personnage de Lynx, par cette individualité émouvante dans sa lutte contre le monde, mais aussi dans sa lutte contre ce qui nie le monde, pourrait peut-être se dire ainsi : être seul, c'est être le seul. La solitude forge la singularité, l’unicité d’un être. C'est dans l’expérience de l’abandon, de la scission entre l’existence personnelle et le monde désormais impersonnel et hostile, c'est à ce point crucial et critique que s’épanouit la grâce d’un être réel, toujours inespéré, et définitivement inoubliable.

 

03 juin 2009

Le Déchronologue, de Stéphane Beauverger - Versus, d'Antoine Chainas

 

Il faudra(it) reparler du roman de Stéphane Beauverger, Le Déchronologue, paru il y a peu à La Volte. Je ne m'amuserai pas à rivaliser de virtuosité interprétative avec Olivier ni François à ce sujet, mais simplement, je me contenterai d'en rappeler l'importance : ce roman est tout entier porté par une narration généreuse, par l'unité d'une voix, celle du personnage étrange, lettré, raffiné, violent et furieusement alcoolique, qu'est le capitaine Henri Villon. A l'évidence, Stéphane Beauverger a étoffé ses possibilités d'écrivain sur le plan du style. Cela ne passe pas par quelque esbroufe permanente qui prétendrait tenir lieu de beauté de la langue, mais par la parfaite cohérence d'un point de vue, d'un souffle tout uniment tenu pendant 400 pages, et une fluidité qui ne se trouve jamais prise en défaut. Les fines gueules regretteront presque les aspérités, la dureté premières qui caractérisaient la trilogie dite du « Chromozone », mais à chaque projet son style, à chaque histoire les moyens bien spécifiques de susciter l'enthousiasme du lecteur.

La pure narration, et l'effacement tendanciel de tout discours, de tout commentaire, voire même de toute private  joke, voilà ce qui caractérise ce nouveau Beauverger. L'humilité du personnage n'est plus à louer, encore faut-il saluer à quel point elle transparaît heureusement dans ce roman.

N'étant pas totalement désengagé de la patiente genèse de ce roman, je me garderai bien d'en faire trop à son sujet, invitant surtout les lecteurs désireux de lire de belles aventures (piraterie, paradoxes temporels, amour désespéré, empires amérindiens, fanatisme civilisationnel, guerre de religions : n'en jetez plus !) à faire main basse sur ce bel objet, illustré par l'œil infaillible de Corinne Billon.


Mon coup de cœur de printemps est allé au très fort roman d'Antoine Chainas, Versus. Il y avait longtemps que je n'avais pas lu de polar. Tout juste m'étais-je contenté - mais si j'ai bien compris, il faut distinguer les deux genres, par leur différence de tension narrative, de type de dénouement, d'ambition esthétique, en somme ! - de lire le roman noir de Thierry Marignac, Renegade Boxing Club, paru cet hiver (roman dont j'ai pensé le plus grand bien). Le nom de Chainas, je l'avais retenu du fait qu'il lui avait été vaguement reproché de faire du Dantec, d'en reprendre les techniques narratives, la découpe, etc. Peu importe la véracité d'une telle assertion (plutôt nulle que totale, à mon avis de simple lecteur), l'essentiel était dans ce rapprochement : tout le monde n'a pas forcément le talent nécessaire pour ne serait-ce que sembler plagier le Dantec des Racines du Mal...

Rarement un livre m'a autant secoué, et obligé à atteindre une telle vitesse de lecture (l'anglophile averti parlera de page turner) : l'excès y est la règle. L'histoire est assez simple, elle raconte les tribulations d'un flic de 46 ans, Paul Nazutti, qui vit, pense, frappe comme un animal ceux qu'il traque : les pédophiles. Adoptant des méthodes ultra-violentes, n'hésitant pas à s'auto-mutiler pour faire porter le chapeau à ceux qu'il arrête après les avoir passés à tabac, notre flic est, comme le décrit volontiers l'auteur, un animal. Lorsque un flic idéaliste, Andreotti, lui est adjoint pour reconstituer un binôme de travail, Nazutti doit enquêter sur une série de meurtres d'une étonnante logique : un tueur de pédophiles semble vouloir rendre lui-même la justice... On découvre bien vite que Nazutti participe à d'étranges cérémonies nocturnes au cours desquelles la violence atteint des degrés vertigineux, et qu'Andreotti va peu à peu découvrir et tenter de comprendre.

Tout au long du roman, Chainas met en scène la montée de la bestialité, sa logique d'étouffement du doute, l'obsession sans cesse contrariée de rédemption, dont nous comprenons qu'elle est l'obsession centrale du polar lui-même. La plume de Chainas est d'une totale justesse, tout au long du roman (pourtant roboratif : 640 pages en format de poche), quand elle entend épouser la logique obsessionnelle de haine qui est celle de son personnage. Dans les longs monologues intérieurs de Nazutti, construits par petites touches sèches et visant juste, où xénophobie, frustration sociale, détestation poujadiste d'élites fantasmées, racisme ordinaire, posture d'ange déchu, de mari cogneur ne sachant pas aimer, s'entremêlent pour dresser un portrait de la barbarie qu'engendre mécaniquement l'époque. Nazutti est un personnage-chef d'œuvre : il porte le roman en hurlant contre l'époque. Ce faisant, nous retrouvons un type de personnage bien précis, déjà rencontré... dans un roman totalement différent : le Festins secrets de Pierre Jourde. Un jeune agrégé de lettres, pour son année de stage, rencontre dans le collège où il se trouve affecté, un professeur d'histoire-géo étrange, Zablanski, qui gratifie le néophyte de l'Educ'nat' d'interminables monologues sur la pourriture du système, de l'époque, du réel lui-même. Des mois après la lecture du livre de Jourde, je me rappelle encore cette diatribe invraisemblable de Zablanski, adressée à l'encontre de ces « jeunes » qui écoutent du rap à fond dans leur BMW décapotable, vivront comme des occidentaux en perte de valeurs (argent facile, séduction facile, détestation de l'effort), dealeront, mais pour mieux reprocher à leurs sœurs, sous prétexte de les « protéger », de ne pas porter le voile, traiteront toutes les autres filles comme des salopes tout en idéalisant la pureté de leur propre mère, trouvant dans les beat binaires du rap le rythme régressif du battement de cœur maternel entendu lorsqu'ils n'étaient encore que des fœtus...

Mutatis mutandis, Nazutti et Zablanski se rejoignent.

Pas nécessairement dans le fait que l'un et l'autre auraient frontalement raison. Le réel est suffisamment agaçant pour ne pas pouvoir, justement, être résumé dans des discours uniquement critiques, sinon imprécateurs. Mais on entend émerger avec ce genre de personnages romanesques, semble-t-il, la puissance sourde d'un refus : le refus d'applaudir à l'anormal, le refus d'applaudir à la violence, le refus d'aimer des gens qui, viscéralement, nous haïssent, le refus de se laisser dire que c'est un tort, une faute morale, un aveuglement intellectuel, une régression vers l'intolérance, de ne pas supporter le réel tel qu'il va, et tel qu'il nous blesse.

Le polar semble avoir cette puissance naturelle de refuser le réel, en tout cas de refuser l'acquiescement niais, désarmé et irresponsable à ce réel qui vient et qui ne nous laisserait aucune place, aucun espoir de vie digne d'être vécue, aucune grandeur à venir, aucune joie authentique. Et pour signifier ce refus, à tout le moins pour le mettre en scène, Chainas s'est doté d'une voix, d'une perception du monde, d'un corps également, ceux de Nazutti.

Nazutti est un personnage qui procède par accélérations croissantes : jusque dans le style, dans ces nappes de répétitions qui font la patte littéraire de Chainas désormais, on sent le défi que l'écrivain s'est posé à lui-même : toujours plus vite, toujours plus intense, toujours plus proche de la haine pure. Nous avons ainsi lu le livre en nous demandant, à chaque clôture de chapitre, comment le livre pourrait continuer selon la même logique d'accentuation de la haine. Le pari est pourtant rempli, et bien rempli.

Un dernier mot, enfin, sur l'intérêt du travail de Chainas. Nous y lisons, à présent que nous avons achevé la lecture d'Anaisthesia, son nouveau roman - moins ambitieux, moins « réussi » aussi, mais « logique » si on le replace dans une démarche d'ensemble - , une réflexion bien engagée sur le corps, ses possibilités réelles, ce que cela signifie d'être un corps, d'avoir un corps, d'être un être de sécrétions, de perception, d'être capable de sortir de son propre corps, d'avoir des pulsions inavouables, d'avoir des organes, de laisser son corps être détruit (par les coups, par les blessures, par les virus aussi...). Tout part du corps, tout y revient. Comme pour mieux marcher à la mort, semble suggérer parfois l'auteur. L'approche clinique, précise, des dégâts causés par un combat à mains nues, par l'impact d'une balle (et cette attention portée, de manière saugrenue, sinon drôle, sur le fait que les pistolets menacent souvent, s'ils ne sont pas de bonne qualité, d'exploser à la figure de leurs détenteurs...), le réalisme méticuleux des descriptions - ou en tout cas l'effet de réel provoqué par l'accumulation de détails vrais et moins vrais... ! -, tout cela ne cesse de nous ramener à l'unique obsession du livre : qu'est-ce qu'un corps meurtri ? qu'est-ce qu'une chair violentée, attaquée, martyrisée ?


Dans la prochaine mise à jour du Systar, si je suis courageux, je vous parlerai de Citoyens clandestins, de DOA, polar construit comme une cathédrale, mené tambour battant par une plume infaillible, habité par un personnage totalement fascinant : Lynx...

 

08 mai 2006

Le lézard lubrique de Melancholy Cove - Christopher Moore

Le Lézard Lubrique de Melancholy Cove

Christopher Moore

Que dire d’un tel livre ? Peut-être peut-on chiffrer les performances de Moore : c’est environ un fou rire toutes les cinq ou dix pages, c’est quarante mètres de Godzilla, beaucoup d’Américains mangés par le monstre, une pendue, des mères de famille intoxiquées par des sectes millénaristes, une organisation de production de drogues de synthèse de trois Mexicains, dirigée par le shérif du coin, c'est un flic qui fume la marie-jeanne de son jardin… Et bien d’autres choses encore. C’est présenté comme un polar, ce lézard lubrique, mais en réalité, mis à part le meurtre initial un peu étrange (une femme maniaque du ménage chez elle qui est retrouvée pendue) dont on se désintéresse totalement au profit des autres histoires, et qui est vaguement résolu dans le fil du récit, c’est une sorte de variation déjantée sur l’irruption de l’étranger dans la vie d’une communauté, sur la tristesse des névrosés et des psychotiques… c’est un immense prétexte employé par Moore pour donner libre cours à tout son humour, noir, rose, scato, de bon goût, de moins bon goût.

Montrons sur pièces comment ça fonctionne.

La dédicace, avant toute chose: "çui-là, c'est pour toi Maman." Jusque-là, rien d'alarmant, mais on sent qu'une pente vers le n'importe quoi s'amorce doucement.

L'ouverture du roman, ensuite, utilise d'emblée le procédé de la chute pour mieux nous montrer qu'on n'aura pas un N-ième roman noir ni une de ces vastes entreprises narratives qui prolifèrent au vingtième de description de l'essence même de l'Amérique charnelle. Moore va moins loin, et surtout il va franchement ailleurs:

"Prologue

A Melancholy Cove, septembre n'est qu'un long soupir de soulagement, une espèce de tisane que l'on sirote avant d'aller dormir, une sieste espérée depuis des lustres. La douce lumière automnale s'immisce à travers les feuillages, les touristes reprennent enfin la route de Los Angeles ou celle de San Francisco et les cinq mille habitants de la bourgade se réveillent enfin. Ils s'aperçoivent qu'ils peuvent à nouveau trouver une place pour se garer ou une table libre au restaurant, qu'ils peuvent arpenter la plage sans risque de recevoir un frisbee en pleine tête."

Les Coviens sont tous dépressifs, et tous soignés par la psychiatre locale, Valérie Riordan, elle-même complètement barrée. Mavis, la femme qui tient le bar principal de Melancholy Cove, s'est fait remplacer un certain nombre d'organes par des composants électroniques (non, rassurez-vous, ce n'est pas une resucée de Villa Vortex de Dantec pour la simple et bonne raison que le livre de Moore précède de trois ou quatre ans celui de Dantec... alors, qui a copié sur l'autre???). Elle cherche à recruter un bluesman pour rendre les gens tristes (car, soignés par la psy aux anti-dépresseurs, psy qui a fait un prix de gros pour les 5000 habitants, complice en cela du pharmacien, les gens ne sont pas tristes et ne vont plus boire) et augmenter son chiffre d'affaires... selon le schéma causal: tristesse = boisson.

Le pharmacien, lui aussi complètement dingue, préfère les dauphins et les marsouins, ce qui constitue, à mon sens, le sommet de mauvais goût du livre, mais aussi une de ses plus sûres réussites (tout comme les moeurs sexuelles de Steve, le dragon qui surgit sur les rivages de Melancholy Cove).

Le flic local, Theo Crowe, est fabuleusement incompétent, travaille dans un état complètement pétardé en permanence, mais se signale par sa grande gentillesse envers tout le monde, y compris Molly Michon, ancienne actrice de séries Z apocalyptiques, "Kendra la guerrière des terres perdues", devenue schizophrène, assez agressive... qu'il vient chercher au bar de Mavis où elle s'employait à planter ses dents avec application dans le mollet d'un client...

Je ne sais quel extrait vous proposer pour vous montrer à quel point le livre de Moore est amusant, tous sont bons... L'enquête des flics: la famille de Bess Leander est-elle amish? non, bien sûr que non, enfin, il y a un mixer chez les Leander, et les amish, eux, ne croient pas aux vertus du mixer...

l'histoire (enfin ce qui en tient lieu): des radiations émises dans une centrale nucléaire ont attiré un gros, très gros lézard qui mesure quarante mètres de long, peut modifier son apparence pour ressembler à une caravane, et drague tout ce qui est à peu près de son format (camions-citernes trucks, baleines, etc... oui, il est amphibie). Ce lézard avait pondu des oeufs et avait des bébés, mais l'un des gamins a été tué par mégarde par Catfish, un bluesman fan de Robert Johnson, qui craint toujours de devenir heureux et de ne plus pouvoir chanter de blues. Catfish migre sur Melancholy Cove pour venir travailler chez Mavis et fuir le godzilla multiformes avec radiations érogènes intégrées. Le lézard, attiré par sa proie, épris de vengeance, arrive dans la région de Melancholy Cove, où il tente de pratiquer un coït sportif avec un camion-citerne. Ce qui provoque une gigantesque explosion et marque vraiment le début des problèmes à Melancholy Cove.

Le suicide de Bess Leander, dont la psy Val Riordan s'était peu et mal occupée, provoque chez cette dernière une période de doute sur sa pratique de prescription systématique d'anti-dépresseurs. Elle décide donc de remplacer, en concertation avec le pharmacien dauphinophile, tous les médicaments par des placebos. Dans le même temps, le lézard émet des rayonnements (ou des phéromones, enfin quelque chose dans ce goulag) érogènes, ce qui provoque des poussées monstrueuses de libido: Melancholy Cove devient le paradis du sexe.

Dans le même temps, Theo Crowe, d'habitude incompétent, décide d'enquêter plus précisément sur les événements étranges des derniers jours. Il en vient peu à peu à gêner, par sa curiosité excessive, les pratiques du shérif Burton, qui utilisait des immigrés chicanos pour son trafic de drogue...

Le livre raconte alors l'évolution de tous ces personnages déjantés, la découverte du monstre par Molly, la seule personne suffisamment "différente" pour pouvoir comprendre qui est "Steve", le dragon qu'elle baptise ainsi, sympathiser avec lui jusqu'à avoir des pratiques sexuelles bien étranges (je vous passe les détails, désopilants, mais je dois maintenir une certaine ligne de décence sur Systar...).

Le dénouement est finalement anecdotique, je pense. L'essentiel, ce sont les petites phrases parfois sérieuses qui émaillent le récit.

Grosso modo, Moore fait de l'a-normalité, de la différence, une capacité à comprendre autrement, et donc à comprendre plus profondément, plus richement, l'existence. Ainsi Molly est-elle la seule capable de découvrir que le dragon est un individu doté d'une âme, elle qui demandait furtivement à Theo, le seul être humain capable de la respecter voire de la désirer, s'il n'avait jamais eu envie, comme elle, d'être "différent" de tous les autres. Celle que tout le monde prend pour une folle, dont le rôle de guerrière fort dévêtue dans des films post-apocalyptiques semble lui avoir monté à la tête, a peut-être finalement choisi cette différence comme une autre façon de vivre.

Vous me direz: encore un truc sentimental, un hymne de plus à la "différence", une gnangnanterie un peu écoeurante... oui mais non. Moore y met un humour incroyable, ce qui renvoie presque les moments de sérieux à quelque chose de secondaire; le message, si jamais il y en a un, n'est pas martelé, mais discrètement suggéré, en une demi-ligne, en une courte réplique de fin de dialogue, à chaque fois.

Bref, si vous avez envie de rire sur fond de science-fiction, de polar saturés d'auto-dérision, Systar vous conseille avec enthousiasme Le lézard lubrique de Melancholy Cove!

En bonus: quelques extraits du livre, juste pour vous montrer l'étendue des dégâts:

Le personnage de Theo Crowe:

"A quarante-et-un ans, il vivait encore comme un étudiant. Ses étagères à bouquins étaient faites de planches posées sur des briques, il dormait dans un canapé-lit, son frigo était toujours sobrement garni d'un reste de pizza en train de moisir et autour de la maison poussait une jungle d'herbes folles et de broussailles. Derrière sa cabane, au milieu d'un carré de mûriers, se trouvait son jardin des mille et une nuits: dix pieds touffus de marijuana chargés de bourgeons gluants qui embaumaient à la fois le putois et les épices. Il ne passait pas un seul jour sans que Théo n'ait l'envie de les couper et de les enfouir avant de stériliser le sol. Et il ne se passait pas un seul jour sans qu'il ne se fraye un chemin au milieu des broussailles pour aller récolter les quelques feuilles bien gluantes qui lui permettraient de laisser libre cours à sa toxicomanie."

Winston Krauss, le pharmacien:

"C'était un célibataire d'une trentaine d'années qui avait une bonne quarantaine de kilos à perdre. Le secret de cet homme, secret qu'il avait livré à sa thérapeute au cours d'un entretien, consistait en une fascination sexuelle contre nature pour les mammifères marins, les dauphins en particulier. Il avait avoué qu'il lui était impossible de regarder un épisode entier de Flipper le Dauphin sans avoir une ********. Il avait tellement vu de documentaires du commandant Cousteau que rien que d'entendre parler avec un accent français le mettait dans tous ses états. Il possédait un marsouin gonflable à l'anatomie acceptable, qu'il violentait chaque soir dans son bain. Val avait réussi à le guérir de son habitude de porter masque et tuba à la maison quotidiennement. Avec le temps, il avait perdu la marque rouge que lui imprimait le masque sur le visage mais il avait continué à s'occuper du dauphin. Une fois par mois, il rendait visite à sa thérapeute."

Estelle Boyet, peintre locale:

"Elle s'était jetée à corps perdu dans son travail d'enseignante, espérant par là même développer l'inspiration chez ses élèves et se trouver une raison de survivre. Face à l'escalade de la violence à l'école, elle s'était résignée à porter un gilet pare-balles sous sa blouse et avait investi dans des paint balls avec l'espoir d'intéresser la jeunesse. L'expérience qui devait aboutir à de l'expressionnisme abstrait s'était soldée par plusieurs incidents. Plus tard, Estelle avait reçu des menaces de mort pour avoir refusé à ses élèves le droit de personnaliser des pipes à crack en céramique."

Steve, le dragon:

"L'énorme monstre marin marqua une pause dans sa quête de la délicieuse odeur radiocative. Il expédia un message subsonique à une baleine grise qui croisait à quelques milles de lui. Grossièrement traduit, le message disait: "Salut mon chou, ça te dirait pas si toi et moi on se faisait un gueuleton de planctons avant de jouer à la bête à deux dos?"

La baleine grise continua son infatigable progression vers le sud et répondit par un autre message subsonique qui disait:

"Je t'ai reconnu. Marche à l'ombre.""

17 février 2006

Debout les morts!

Debout les morts

Fred Vargas

Continuons notre inénarrable série des polars du Systar par un changement net de style, de projet, et de plaisir de lire. Dantec et Ellroy nous ont proposé des mondes en crise, d’authentiques romans noirs où la mort est le seul centre de la vie. Dantec ne nous proposait d’ailleurs pas, avec La sirène rouge, de véritable enquête. Il faudra attendre son deuxième chef d’œuvre, Les racines du mal, pour que Dantec accepte d’obéir aux canons du roman à suspense et à énigme. Ellroy, quant à lui, en prolongeant le quatuor de L.A. avec le deuxième tome, Le grand nulle part, choisissait de montrer une Amérique qui préparait soigneusement sa propre plongée dans l’horreur, dans le meurtre, dans l’incendie perpétuel, celui-là même que Buzz Meeks allume avant de partir pour de nouvelles contrées, à la fin du roman.

Délaissons donc,le temps de quelques pages bien frappées, enlevées, et fort drôles, la métaphysique noire à l’œuvre chez les deux romanciers incendiaires. Debout les morts vient vous titiller l’oreille comme une alarme d’internat à trois heures du matin malgré les boules Quiès ; Debout les morts se contrefout de votre mauvaise humeur grisaillante, de vos éternelles réflexions sur la peur de la mort ; Debout les morts va vous faire sourire à grands coups de cadavres !

En effet, Fred Vargas s’est, à l’évidence, fait plaisir en écrivant ce petit « sweet », polar bien fichu qui se mange sans faim, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, que vous soyez barbusseurs ou pernétisants, lecteurs de tous poils avides de bons moments… Fred Vargas s’est fait plaisir, et nous a fait plaisir, par la même occasion. C’est que parfois, le plaisir vient d’une légèreté tranquille, d’un certain rythme, des ellipses narratives, de l’invention de psychologies d’autant plus savoureuses qu’elles semblent fort improbables.

Révélons à titre publicitaire le « pitch » du livre (à ce sujet, il faudra, à terme, que Systar recrute de charmantes assistantes pour lire les livres à la place des animateurs, et leur faire des fiches écrites en gros au feutre noir, comme dans les émissions dont tout le monde parle… Pour les postulantes à ce poste fort gratifiant : envoyer CV, liste de faits d’armes, et cinq calembours personnels à l’adresse mail du blog).

Trois jeunes étudiants en histoire, chacun étant résolument psychorigide, décident de s’associer financièrement pour emménager dans une grande maison qui côtoie celle d’une ancienne cantatrice et son fort peu charismatique petit-bourgeois de mari. Lucien est spécialiste de la Grande Guerre, Matthias de la préhistoire, et Marc, à l’origine de la collocation, est médiéviste. Dans la grande baraque défoncée de la rue Chasle, chacun hérite d’un étage, tandis que l’oncle de Marc, ancien flic mis sur le carreau pour cause de ripouxtisme un peu trop voyant, habite les combles de la bâtisse.

Un hêtre apparaît subitement dans le jardin de la cantatrice, qui fait alors appel à ses charmants voisins pour creuser sous le hêtre et voir quel mystère s’y prépare…

Mais bientôt, la belle cantatrice disparaît, et l’on retrouve quelques jours plus tard un corps calciné qui semble être celui de l’ancienne chanteuse d’opéra. L’oncle flic reprend du service, et les obsédés de l’histoire se transmuent eux aussi en Sherlock Holmes de Sorbonne pour comprendre qui a bien pu tuer la cantatrice…

Les trois jeunes historiens sont extrêmement sympathiques, dans leurs excès d’érudition comme dans l’entièreté de leur caractère. Fred Vargas les a conçus suffisamment bizarres pour que l’enquête piétine un peu, mais suffisamment dégourdis aussi pour que chacun apporte sa pierre à l’édifice de la résolution finale. C’est d’ailleurs un aspect de l’écriture de Fred Vargas qui est extrêmement efficace et qui témoigne au minimum d’un certain « métier », sinon carrément d’un évident talent. Depuis l’ « être-dans-la-merde-financièrement » qui scande comme une litanie les premières dizaines de pages, jusqu’à la pêche à la baleine du flic ressuscité qu’incarne l’oncle de Marc, on ne cesse de sourire, de profiter de quelques cadavres bien répartis dans le récit pour s’amuser. « Debout les morts ! Faites-nous rire ! » semble être la devise de ce polar bien ficelé, dont le dénouement ne peut vraiment être déduit ou anticipé, mais devant lequel on prend plaisir à constater toute l’astuce et toute la logique de Vargas.

Toute littérature n’a pas pour vocation d’aborder les mystères de la vie par leur face la plus sombre. Toute littérature n’en passe pas nécessairement par une implacable ascèse de l’âme au désert, ni par un face-à-face sans merci avec la camarde. Les diamants d’absence, amour dans la mort et mort dans l’amour, nous ont livré la puissance dévastatrice mais aussi rédemptrice d’une certaine littérature, à même de provoquer, comme le disait Abellio à propos du chant grégorien, de véritables « incendies de l’âme ».

Il fallait, pour corriger, ou contrebalancer une telle gravité, injecter dans le réacteur du Systar un peu de truculence, de vivacité, autrement dit : de franche poilade chauvino-farcyesque. Ainsi Vargas trouve-t-elle sa place dans le système de propulsion blogo-blagueur qui devrait nous permettre de nous diriger, à terme, vers quelque chose comme le sourire des étoiles…

Vargas nous livre ici un livre tout en légèreté, qui sacrifie la gravité du roman noir pour entrer dans le domaine de l’exquis, emploie une oralité dans l’écriture qui fait merveille, et nous rappelle au passage, comme le savent quelques happy few, que l’histoire, sa méthode et ses interrogations, sont moins l’occasion d’une démonstration d’érudition « effet moussu way of life » que la vitamine léguée par les générations passées pour doper la pensée des générations futures.

02 février 2006

La Sirène Rouge (4)

« Sa course-poursuite s’achevait. Elle l’avait emmené étrangement dans une escapade folle du nord au sud de l’Europe, sans qu’il ne sache vraiment pourquoi. Comme un signe incompréhensible venu du futur. Pourquoi avait-il fallu que cela arrive à un type comme lui, qui tentait maladroitement de surfer sur le chaos et l’histoire ? Un écrivain encore inabouti qui avait un jour décidé que sa condition humaine ne permettait pas qu’on lui ôte tout espoir, en laissant se propager le virus de la purification ethnique, sur un continent qui avait failli déjà être définitivement détruit par elle… »(p 417-418)

 

Le voyage accompli par Toorop n’est pas une quête de soi-même, il ne s’agit pas de savoir qui l’on est. Le héros de Dantec a l’humilité de refuser l’aventure de l’introspection, et renverse la proposition selon laquelle il serait absurde de chercher à connaître ce qui est extérieur à soi sans d’abord se connaître soi-même (cf le début du Phèdre de Platon). S’il y a inspection, ce n’est pas de soi, mais d’un territoire, et d’un devenir à l’échelle d’un vaste espace civilisationnel. La quête de sens dans sa propre vie passe alors par la compréhension de phénomènes dont l’ampleur dépasse l’échelle de l’individu, et dans la production d’une œuvre qui saura rendre compte, sur le plan artistique, de ces phénomènes. Comment écrire, quel sujet décrire, lorsqu’on est soi-même auteur de la fin d’un vingtième siècle européen abominable ? quel moyen de communication emprunter encore lorsque les forces de mort à l’œuvre dans le monde se disséminent sous la forme d’un virus, c’est-à-dire selon le modèle d’une prolifération métalocale ? quelle action et quelle littérature (engagée) peut-on alors produire ? Dantec répond résolument à ces questions :

- quelle littérature adopter : une littérature capable de rentrer dans certains canons formels (ceux du polar, en l’occurrence avec La Sirène Rouge), d’utiliser ceux-ci pour mieux décrire différents niveaux de réalité. En effet, la violence, inhérente au polar, est ici le moyen de relier l’intrigue principale aux souvenirs de Hugo, engagé dans les Liberty-Bells. L’œuvre vaudra en elle-même, par ses qualités intrinsèques de vitesse dans la narration, par son suspense, bref, par la façon dont elle s’insère dans les canons préexistants du polar ; mais l’œuvre vaudra aussi comme tableau général de l’époque.

- quelle action adopter : Hugo choisit la voie d’une violence qui est par-delà le bien et le mal. La logique est celle de la survie, survie des personnes jugées innocentes (Alice), survie des idéaux (liberté, humanité), et cette logique tente de s’affirmer comme parfois supérieure à la vie elle-même. Il y a violence de la part d’Hugo dans la mesure où c’est la seule posture qui lui permette de s’adapter et de coexister à un réseau de forces de mort proliférantes, fonctionnant sur le mode de la dispersion/démultiplication/métalocalisation.

Voilà l’une des pistes de lecture possibles pour La Sirène Rouge. On pourrait alors établir un rapprochement avec certains aspects de la pensée de Nietzsche, qui a fortement influencé Dantec. La notion de rapport de forces, l’abolition de la notion de moi-sujet, l’interprétation du monde en termes de géographie (l’histoire comme géographie des cîmes…), la mise en avant de la posture du voyageur (que Dantec chanta plus tard…), le renversement des anciennes valeurs, la recherche d’un mode de vie par-delà le bien et le mal… Nietzsche est incontournable dans l’œuvre de Dantec, sur chacun de ces différents points.

 

« Et maintenant, pensait-il devant le soleil qui descendait doucement et imparablement sur l’horizon, les choses en étaient-elles arrivées au point que puisse se développer une sorte de réplique « capitaliste » du virus totalitaire ? Une forme de nazisme privé ? Comme toute cette putain d’entreprise Kristensen en apportait la preuve éclatante ?

Oh, merde, pensa Hugo. Les Colonnes Liberty-Bell allaient-elles devoir bientôt engager le combat contre une nouvelle race d’assassins en série ? Nazis dorés, vampires sans autre idéologie que la cruauté et la dégradation de l’autre, prédateurs aux visages liftés et aux corps bronzés, s’accomplissant dans la mise en scène de la mort et de la terreur ?

Etait-ce cela le sens de cette histoire chaotique ?

Le ciel explosait dans une pyrotechnie éblouissante et sauvage, comme le début mystérieux d’une réponse. » (p 419-420).

(p 419-420).

 

Le « virus » est ici encore à l’œuvre, le modèle de la contamination du monde par le mal, via des vecteurs technologiques (cassettes vidéo, etc), est repris dans une forme inversée. Quel est l’intérêt du paradigme viral ? Il permet de mettre en évidence un mécanisme récurrent dans les grands phénomènes planétaires de la fin du vingtième siècle. Pour le décrire précisément, voilà, me semble-t-il, le mouvement global de ce mécanisme : explosion, démultiplication, prolifération, bourgeonnements métalocaux et multiples, le mécanisme se répétant. Il s’agit de la diffusion/dispersion des différentes copies d’un virus primitif. Dans La Sirène Rouge, le virus est la violence sadique, véhiculée par les cassettes vidéos, vecteurs de la diffusion proliférante des snuff-movies et de l’assouvissement de pulsions inhumaines. Il y a une démultiplication d’un phénomène actif premier et réplication dans différents lieux dispersés du même phénomène. La violence cherche ici à se systématiser, elle cherche les moyens de sa reproduction programmée, préparée et systématique. C’est ici que l’analogie avec la violence totalitaire prend finalement son sens.

 

Aux alentours de la page 450, on a droit à un dernier îlot de lumière avant le grand départ d’Hugo vers de nouvelles causes, vers de nouveaux voyages par-delà bien et mal. Il s’agit de la scène d’adieu à Anita, qui incarne un ordre de l’amour tragiquement contradictoire et incompossible avec le devenir-voyageur/combattant de la liberté qui est celui d’Hugo. Hugo est une métaphore du passage, de la liberté comme sacrifice, de l’idéal capable de se poser comme supérieur à la vie elle-même, et l’abandon à l’amour signifie pour lui une impasse : il y a un dernier dilemme, avant qu’Hugo ne choisisse de partir. Hugo choisit de rester une pure arme nomade de lutte contre le mal, parce que le mal est lui aussi en mouvement. L’immobilité signifierait l’impuissance face au mal, l’enfoncement dans une acceptation de l’état de faits actuel, ce qui est l’opposé des ambitions littéraires et éthiques d’Hugo.

 

Sous les aspects d’un polar de facture me semble-t-il classique, s'annoncent les premiers signes dans l’œuvre naissante de Maurice G. Dantec, d’une heureuse collusion entre littérature et préoccupations éthiques (ce qui mène à parler de préoccupations politiques, dans la mesure où , selon moi, toute ambition éthique un peu sérieuse et soucieuse de s’incarner doit se donner les moyens d’exister, donc devenir politique). L’écrivain, dans ce premier roman de Dantec, est homme de son monde et de son temps, il est bien trop de son monde et de son temps, il en ressent la crise perpétuelle, il ressent l’œuvre du mal au sein du monde, et si son œuvre est aussi le produit d’une ambition esthétique (variation un peu trash sur le thème du voyage en Europe comme étape nécessaire de toute bonne éducation… la bonne éducation devenant ici la prise de conscience du mal absolu à l’œuvre dans le monde ; écriture d’un roman policier fulgurant… variation aussi de la forme du road movie), elle est peut-être, surtout, le contre-virus actif capable d’engendrer chez le lecteur les linéaments d’une perception hypermorale, c’est-à-dire politique, de son temps.

Il serait toutefois dommage de ne lire La Sirène Rouge que comme une simple mise en scène des opinions de Dantec. Le public ne s'y était d'ailleurs pas trompé, qui trouva en Dantec un nouveau prince du polar, et non un idéologue. Ce roman est un acte, un virus, mais il serait très délicat de cerner les thèses qu'il défendrait. La seule thèse de ce roman est celle de tout roman noir: la mort est au centre de la vie, elle en occupe le coeur, la périphérie, et elle la contamine de part en part. Face à cela, la narration de Dantec expose l'aventure d'un jeu de forces, d'un affrontement entre virus de forte intensité: liberté et vie d'un côté, par l'intermédiaire de la littérature (quoique sur un mode impuissant: comme je l'ai souligné: Toorop n'écrit pas), mort et accroissement proliférant du  pouvoir pur, de l'autre.

(p 417-418) (p 419-420).

La Sirène Rouge (2)

Une tentation, brutale, pour Toorop, de rendre les instants qu’il est en train de vivre littéraires. Description/commentaire de ce qui se passe : le réel est dépeint en vue d’être ultérieurement mis en mots.

« De la nécessité d’une littérature-en-direct. Là, tout de suite, maintenant. »

« La pensée est un virus. Il continuera de se répandre, ou bien s’endormira momentanément, attendant qu’on veuille bien, un jour, l’éveiller pour de bon. »

On est stupéfait de voir que certains éléments centraux de Cosmos Incorporated sont déjà présents ici : le modèle du virus (plus tard, Dantec compliquera son modèle en intégrant également la notion de rétrovirus) comme métaphore de la pensée et de la littérature, la nécessité vitale d’une littérature où le monde puisse trouver un lieu où être décrit : « Il n’y a donc plus qu’à raconter la vie, telle qu’elle se déroule, et appréhender l’expérience comme une incessante transformation… ».

Puis Toorop avoue à Alice qu’il savait depuis longtemps que son projet initial de roman et sa propre vie finiraient par se télescoper.

Il ne s’agit pas ici pour Dantec de poser Toorop comme métaphore de l’auteur Dantec, mais comme personnage par lequel les points de jonction entre le réel et la littérature peuvent parfois s’établir. Quel sera le roman mûri dans l’esprit de Toorop pendant la guerre en Yougoslavie ? « l’irruption de la vie dans la fiction », voilà ce que Toorop veut expérimenter.

Par vie, il faut sans doute entendre : le monde, et non pas l’expression d’une intimité psychologique correspondant à l’auteur. Dantec, dans la suite de son œuvre, a toujours refusé de s’engager dans la voie d’une littérature de l’intimisme, dans l’exploration de la psychologie humaine, remettant en cause la pertinence de la notion de moi-sujet en littérature. Il va s’agir de décrire non pas une âme, mais un mouvement, un passage, un devenir, à travers toute l’Europe. L’Europe devient le champ d’expérimentation littéraire de Toorop.

P 226-232 : scène fondatrice dans l’œuvre de Dantec, que l’on retrouvera sous une forme variée dans Villa Vortex : l’hôtel ou le salon abritant les reporters de guerre, les mercenaires de tous poils, les ambassadeurs, les observateurs envoyés par des organisations diverses, etc. Cet hôtel, dans le mouvement de la narration, est l’occasion pour Dantec de créer de courts huis-clos absolument fulgurants. Ces scènes sont l’occasion de créer des caisses de résonance narratives : on y montre, poussées à un point paroxystique, les passions humaines : l’amour de la liberté, la révolte, le dévouement, le courage devant la mort, et leurs contraires : la lâcheté, l’hypocrisie, le goût pour la politique de l’autruche. Ici, le message de Dantec n’est pas voilé, ni codé : la narration est exposition fulgurante des opinions de Dantec sur le comportement de certains organismes et des armées pendant la guerre en ex-Yougoslavie : démission, lâcheté, nullité militaire et politique… La puissance des dialogues, les répliques de Toorop, sont absolument stupéfiantes…

« Les petits fours étaient excellents, pour un pays en guerre. Mais il faut savoir que les ambassades et les institutions internationales ont des ressources illimitées pour pouvoir acheminer du Roederer et des delicatessen en tous lieux du globe. »

« Un jeune Anglais. Et des Français. Les Français étaient omniprésents à Split. Surtout ceux des organismes gouvernementaux qui « couvraient » la guerre. A Split il n’y avait pas de cave où l’on crucifiait des adolescentes… »

Et lorsqu'on demande à Toorop qui il est:

« Moi ? Oh, je suis juste un de ces intellectuels pathologiquement bellicistes, vous savez, le genre qui ne supporte plus que les hurlements soient couverts par le bruit feutré des conférences. »

Une femme engage la conversation avec Toorop:

« Personnellement je m’occupe du problème des viols, je dois établir un rapport précis… sur l’usage systématique de la pratique dans les camps et les villages occupés…

- Systématique… laissa tomber rêveusement Hugo. Si le terme s’applique à ce qui est arrivé à Mediha Osmanovic alors oui, ça doit être ça, systématique.

- Mediha… ? Qu’est-ce que vous voulez dire ? Qui est Mediha Osmanovic ?

La femme s’était imperceptiblement tendue.

- Oh vous ne la connaissez pas, lâcha Hugo entre deux gorgées de champagne. Une gosse de quinze-seize ans. Je l’ai portée jusqu’à l’ambulance après la libération de son village. D’après les toubibs, elle avait dû être violée tous les jours, pendant près d’un mois… Elle a survécu, étrangement. Ça doit quand même représenter environ cent bonshommes, ça… et à peu près autant de chiens. »

La toute première conception de la littérature de Dantec, il y a dix ans, fut celle d'un moyen de révolte contre les monstruosités du vingtième siècle:

« Nous pensons que la liberté et le mensonge sont des virus rivaux, nous croyons que la littérature, la biologie et l’astrophysique sont des armes de pointe dirigées contre l’anti-pensée, contre le délire totalitaire, quel qu’il soit, quelle que soit sa couleur, brune, ou rouge si vous voyez ce que je veux dire. »

ce qui est intéressant : l’opposition terme à terme de la liberté et du mensonge : cela revient à dire que la liberté ne peut exister que par la possibilité de dire sa propre vérité, de proclamer, de penser sa propre existence. La liberté est production de vérité, c’est-à-dire aussi, selon Dantec, que la liberté ne peut se passer de la posture de combattant capable de défendre cette énonciation. Il faut se battre pour proclamer la vérité de l’existence de la liberté, la littérature elle-même sera ce combat pour la vérité, donc pour la liberté.

12 ans plus tard, les choses aboutissent à la thèse puissante exposée dans Cosmos Incorporated selon laquelle la liberté signifie sans doute sacrifice, c’est-à-dire combat, engagement total et peut-être oubli de soi au profit d’une cause meilleure que la survie individuelle.

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La Sirène Rouge (3)

« L’enfer s’était déplacé. Non, il proliférait comme un virus. »

« L’Europe succombait à ses virus, le monde occidental moderne à ses limites, montrant là son vrai visage, annonciateur d’un crépuscule redoutablement tangible, encore une fois. Le visage ambivalent du yuppie cannibale et humanitaire. »

« Oui, pensait-il, le siècle s’achevait par la cerise confite couronnant le tourbillon de la chantilly.

Quant à lui, il télescopait l’histoire au moment le plus imprévu, alors qu’il était allé la chercher jusqu’au cœur des Balkans, sans voir rien d’autre que la guerre, obscure, chaotique et fatalement destructrice, l’histoire sortait de l’ombre, du hasard, comme un diable de sa boîte. Ici, dans l’Europe post-moderne de la fin du XXème siècle. » (p 356-358)

 

La posture de Toorop (puisque ces citations sont les pensées de Toorop, et non des aphorismes plaqués dans la narration sans focalisation particulière) est celle d’un combattant idéaliste qui se bat pour restaurer la grandeur de quelque chose qui n’a peut-être même jamais existé. Toorop, et Dantec par la suite, me donnent l’impression de faire l’expérience, au plus profond de leur chair, de la nostalgie d’un monde qu’ils n’ont jamais connu, parce qu’il n’a jamais existé. En effet, s’il y a, comme Toorop le dit, des agents viraux à l’œuvre en Europe, agents d’ordre idéologique, guerriers, qui cherchent à tout acheminer vers le néant, en revanche il me semble qu’on ne peut pas identifier sur quel corps sain originel ces virus seraient venus exercer leur œuvre mortifère. Il y a là désir d’une terre, d’un état civilisationnel meilleur qui n’ont jamais existé, qui ne sont d’aucun passé historique effectif, mais référence à un idéal politique, moral et civilisationnel suffisamment élevé pour que l’on désire se battre pour tenter de l’atteindre, ou de ne pas le perdre complètement de vue.

 

Telle est ma perception des romans de Dantec : il s’y exprime toujours ce désir de cela qui n’a jamais existé, et la recherche de solutions à la fois différentes du chaos initial, et de l’idéal que l’on croît pouvoir décrypter chez Dantec. Désirer ce qui n'a jamais existé réellement, puiser dans un passé iréel quelques éléments de construction d'un avenir: voilà qui serait assez distinct, selon moi, d'une posture authentiquement réactionnaire...

 

« C’était donc ça. Non seulement Eva K. et son nouvel amant s’offraient des tournages interdits, mais il faisaient profiter de leur expérience à d’autres. Au prix d’un substantiel ticket d’entrée, très certainement. Un club très privé, très sélect, où l’on pouvait s’offrir un week-end de sauvagerie pure, filmé avec un équipement luxueux et non plus un vulgaire camescope. Les bandes devaient ensuite pouvoir être vendues très cher, à d’autres adhérents du réseau, bientôt membres de l’élite, à leur tour…

Dans le monde entier. Avec une organisation très cloisonnée et des sociétés écrans.

Dans le monde entier, depuis des mois, des années, des hommes et des femmes s’adonnaient sans doute régulièrement à des actes abominables et collectionnaient ainsi les souvenirs de leurs abjections dans quelques recoins de leurs bibliothèques privées. D’autres s’en délectaient secrètement, en attendant de pouvoir y goûter pour de bon… Oui, Eva Kristensen avait inventé une drogue bien plus dure que les diverses poudres blanches commercialisées par la Mafia.

Une drogue rouge et chaude comme la vie. Le sang. La violence. La Terreur.

Le Pouvoir pur.

La plus implacable des drogues. »

 

Hypostase moderne du « Pouvoir », doté de la majuscule qui en fait un principe actif sadique, la cruauté pure desservie par les techniques de diffusion de la culture de masse…

On voit ici un thème que Dantec assènera de façon beaucoup plus systématique et explicite dans d’autres romans : l’inévitable mondialisation du mal. En effet, lorsque le mal apparaît quelque part à la surface du globe, sous une forme ou sous une autre, il est toujours, dans l’œuvre romanesque de Dantec, susceptible d’entrer dans une logique d’accroissement de soi. C’est alors là qu’il adopte des formes de diffusion métalocale, par action loin de son point d’origine (et ça donne le terrorisme dont le mode d’action est décentralisé et internationalisé, tel que Dantec le suggère dans Villa Vortex par exemple). Dès La Sirène Rouge, la littérature est donc virus-lumière qui doit énoncer sa propre liberté et sa survie contre le virus du Mal en voie de diffusion à l’échelle planétaire. La fin de La Sirène rouge cependant est assez pessimiste, de ce point de vue, car on peut affirmer que Dantec ne nous propose pas (encore) la voie d’un réel salut par la littérature, ou par le combat.

 

En effet, son héros Toorop a engrangé des informations pour un futur roman (je ne me rappelle pas si, au moment où l’on retrouve Toorop en sniper au début de Babylon Babies, ce roman a bien été rédigé… Je me rappelle d’un Toorop lecteur, pas d’un Toorop auteur…), mais on ne l’a pas encore vu engendrer d’autre texte que l’enregistrement au dictaphone où il évoque la nécessité de produire une littérature en direct, dans l’instant. Ce héros, qui, pour sauver la vie d’une petite fille, tue plusieurs hommes sans le moindre remords, qui accepte de basculer dans une échelle de valeurs qui se situe, on peut le dire, bien par-delà le bien et le mal, dans la logique d’une stratégie de survie, demeure dans le pur passage, il ne demeure pas stricto sensu, il ne profite pas du succès de sa mission, il ne reçoit guère de récompense, il demande même qu’on l’on fasse croire à sa mort. Ainsi, si la liberté est déjà, dans la Sirène Rouge, sacrifice de soi, elle est désespérément sacrifice de soi sans rédemption. Le seul souvenir qu’Hugo emporte de cette aventure reste encore le visage d’Alice, mais surtout la morsure intolérable de l’amour qu’il porte à Anita mais qu’il ne pouvait pas se permettre de vivre pleinement.

(p 356-358)

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La Sirène Rouge (1)

La Sirène Rouge

 

Maurice G. Dantec

 

(la pagination citée est celle de la Série Noire Gallimard, collection de poche, édition de 1993.)

 

Ça commence à toute allure, c’est un incipit très enlevé, quelque chose de rythmé, qui se lit à la vitesse de Toorop lui-même. Toorop, type un peu mystérieux qui s’est engagé dans le camp des gentils lors de la guerre en Yougoslavie, et qui travaille donc pour le réseau Liberty.

 

Puis s'accomplit une sorte de virage thématique : retour en arrière pour expliquer comment on en est arrivé à cette scène inaugurale des yeux qui se croisent pour la première fois entre le tueur et la petite fille surdouée. Ce virage thématique occasionne une peinture de l’enfance malheureuse, solitaire, isolée par ses propres parents d’un vrai monde qui pourrait être celui de la joie. Le personnage d’Alice Kristensen prend alors des allures de plaidoyer sur pattes en faveur de l’enfance intelligente, belle, innocente. Alice est parfaite : surdouée, vive, dotée de sang-froid, jolie petite fille de 12 ans. Elle représente au début du roman le corps intouchable, celui que ses parents, pourtant réalisateurs et acteurs de snuff movies et de viols collectifs filmés, préservent. Mais cette pureté protégée par l’impureté, comme son ultime garde-fou moral, comme le dernier interdit que les parents respectent encore, devient une menace pour le commerce des parents d’Alice.

Bref, dans les 100-130 premières pages, on voit la pureté tenter de survivre; elle représente aussi un danger pour le mal qui la protégeait initialement. Et l’on semble voir un bouleversement naître dans l’esprit d’Hugo Cornelius Toorop, qui met toutes ses techniques de combattant meurtrier au service de la survie de l’enfant. Epreuve donc pour Alice, début d’un voyage à la vitesse des balles, et chemin d’évolution psychologico-morale pour Toorop, dans les premiers temps du roman.

 

On est stupéfait de voir que, même si Dantec confesse toujours qu’il avait écrit ce roman dans l’urgence, pour des raisons financières personnelles, et qu’il a donc évité de se perdre en digressions sur les thèmes qui l’intéressaient pourtant dès cette époque, on y retrouve néanmoins des intuitions, des mises en scène de personnage qui ne le quitteront plus par la suite : le thème de l’enfance/innocence menacée par un monde ultra-violent ( cela est vrai dans les Racines du Mal, je crois, et dans Babylon Babies, Villa Vortex et dans Cosmos Incorporated , avec les jumelles Zorn, le cadavre victime du meurtrier pédophile, et l’enfant-boîte victime d’actes de pédophilie commis par Clovis Drummond), mais susceptible d’entraîner une conversion des âmes (Toorop ?), ou d’engendrer un monde nouveau.

 

Je passe sur les extraordinaires mises en scène de la violence proposées par Dantec, elles sont magistrales. La violence est l’un des moteurs du roman, seule la cruauté de l’organisation d’Eva Kristensen semblera en mesure de justifier les méthodes employées par Toorop pour lutter contre les hommes d’Eva Kristensen. Cette violence est poussée à un degré tel qu’elle oblige presque Hugo Toorop à basculer dans un ordre de valeurs qui excède complètement des notions de bien et de mal : ses motivations sont floues, elles ne peuvent se résumer à l’ambition littéraire de trouver matière pour un futur roman (Dantec propose déjà quelques éléments narratifs sur la genèse même de la narration…). Toorop est-il motivé par l’amour de l’enfance et de la pureté ? L’ordre de valeurs est celui que décrira la citation placée en tête du dernier chapitre du roman : « Ce qui importe, ce n’est même pas d’être le plus fort, mais le survivant. » (Bertolt Brecht, Dans la jungle des villes).

 

Les sorties de La Sirène rouge et du film Léon datent à peu près de la même époque : quelle est l’œuvre qui a précédé l’autre ? Dantec, Besson : qui a eu l’idée de réexplorer le premier cette idée de la rencontre contrastée entre un tueur et une petite fille de 12 ans ? Ce qui est alors intéressant, c’est peut-être moins de spéculer sur l’influence qu’une des deux œuvres aurait pu exercer sur l’autre, que de voir comment chacun des deux auteurs emploie différemment l’espace pour faire évoluer l’intrigue : dans Léon, Besson cherche le huis-clos, la problématique du film étant la recherche de racines, c’est-à-dire d’une identité, cette recherche s’accomplissant et aboutissant, mais au prix le plus haut (mort finale de Léon, dévoué à Mathilda jusque dans la mort). Il s’agit de trouver son lieu propre, il s’agit pour le tueur italien de se sentir enfin chez lui dans le quartier italien de New York. Dans La Sirène Rouge, l’identité ne se trouve pas dans un lieu fixe, mais dans le voyage, il s’agit de peupler le voyage de moments humains, artistiques même (album de Prince choisi par Toorop uniquement en raison de sa douceur). Il semble que la découverte/construction/conversion de soi passe par l’adoption de la posture de fuyard, de combattant, d’être de passage…

Plus exactement, et à la lumière de la lecture du roman La Sirène Rouge dans son intégralité : Besson et Dantec s’interrogent tous les deux sur le thème de la racine. Mais ce n’est jamais la même racine qu’ils recherchent : Besson montre la construction d’une subjectivité qui trouve une identité et une stabilité par l’amour. Le prix à payer pour l’accomplissement de cette quête est la vie elle-même. Léon serait donc à la rigueur une sorte de métaphore de l’existence comme recherche de soi, comme entreprise incandescente, consumante, d’investigation de soi et de fondation de la subjectivité.

Dantec s’interroge lui sur les racines de l’horreur qu’il stigmatise dès 1993, alors que la guerre dans les Balkans a eu lieu et qu’elle incarne déjà, pour Dantec (à ce sujet, sa position ne déviera pas par la suite) la matrice du surgissement d’un nihilisme impitoyable à l’œuvre dans un Occident incapable d’y résister. Dantec propose, dans l’urgence même de la rédaction de La Sirène Rouge, quelques éléments pour une enquête globale sur l’accroissement de l’empire du mal sur l’Europe à la fin du vingtième siècle.

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01 février 2006

Le Grand Nulle Part

Le grand nulle part, de James Ellroy

Avec ce long roman, Ellroy propose un polar à l’intrigue infestée de méandres multiples, et une plongée de la pensée dans le grand gouffre du néant. Car on le sent obscurément, si ce titre renvoie bien à un élément du récit, qu’on ne comprend qu’à la fin, le grand nulle part n’est rien d’autre que l'ensemble du territoire jonché de cadavres, de trafiquants, de personnages obscurs à la vie dissolue, de flics véreux, qu’Ellroy dépeint. Ainsi était Los Angeles au commencement de la guerre froide, au temps des grands jurys, quand les fantasmes des politiques américains se réduisaient à la traque impitoyable du communiste sur le territoire américain. Baroque, paranoïaque, rongée par la haine, dominée par le désordre, avide d’excès toujours plus grands. Le cinéma entretient autour de lui toute une théorie d’individus, figurants d’un jour, militants, partisans des syndicats influencés par l’extrême gauche, mexicains fraîchement immigrés et cherchant du travail…

Au cœur de cette efflorescence d’êtres, de sous-êtres, de purs apparaissants, de « figurants », survient un meurtre fort crado, qui ne laisse pas la police de LA indifférente.

Trois destins, alors, s’entrecroisent : Danny Upshaw, le jeune qui monte, Considine, le flic expérimenté qui cassa jadis du nazi en Europe et qui ne vit maintenant plus que pour son fils adoptif, et Buzz Meeks, ex-flic mal repenti, fricotant avec le must de la pègre locale.

Forcément, le crime initial finit par trouver son lien nécessaire, dans l’intrigue, avec l’inexorable traque dont sont chargés Considine et Meeks ; et Upshaw, qui cherchait son homosexuel connaissant les bars de LA et capable de fabriquer des prothèses de mâchoire à partir de dents animales, se voit confier la mission d’infiltration par Ellroy lui-même. Vas-y, jeune homme, infiltre pour nous, lecteurs, le néant lui-même, le moment où l’extrémisme politique des chasseurs et des proies, le trafic de vie humaine et de la poudre qui consume celle-ci, où les pulsions sexuelles et violentes incontrôlées se donnent un joyeux rendez-vous sur fond de fascisme policier à peine voilé ! Va collaborer avec ces hommes qui ne peuvent te protéger, qui te font miroiter les mondes meilleurs de l’avancement, qui tabassent leur femme et ne demandent pardon qu’à leur enfant, avec les rabatteurs de chair fraîche pour les macs locaux ! Deviens ce que tu pourras, dans ta jeunesse autrefois innocente et enthousiaste, que ta quête dans ce dé-monde te dévore inexorablement, peu nous chaut, écoute, il faut bien que l’un se dévoue pour que les autres meurent rationnellement, pour que l’on voie bien la boucherie en direct, et surtout qu’on comprenne l’incompréhensible. Upshaw, petite sonde lâchée en chute libre dans un gouffre, petit solo désespéré dans la grande symphonie du néant, témoin et victime de l’acheminement vers les grands nulle part des hauteurs hollywoodiennes, voilà l’authentique héros, le veilleur, le garde-fou du monde Ellroyen.

Ellroy a pris soin de nous, lecteurs. Le style est le plus souvent la plus pure exposition de faits. Vous ne saurez jamais pourquoi le par ailleurs fort correct et fort lucide Mal Considine décide, sur un coup de tête, de démonter le faciès de la femme avec qui il vivait et qu’il avait ramené d’Europe après la seconde guerre mondiale. La description de l’action ne vous le dit pas, le seul enjeu du divorce sera la garde de l’enfant. Mais quels faits !

Parfois, pourtant, Ellroy nous concède quelques courts mais délicieux moments d’explication des motifs psychologiques des personnages. Rafraîchissants îlots d’intelligible, de rationnel, peut-être, si vous parvenez à vous convaincre que la description du désespoir paroxystique d’Upshaw vous aide à comprendre quoi que ce soit à cet empire des ténèbres.

Quel est le monde d’Ellroy ? on est dans le roman noir, oui, mais plus encore : le monde entier n’est que ténèbres. Les enfants apprendront de leurs propres parents la violence, celle du coup porté ou celle de l’inceste, les femmes seront monnayées comme chair à baiser ou à fracasser sans retenue, et les hommes seront agents et patients de mort. Voilà des ténèbres dont le centre est un gouffre plus noir encore, capable de tout aspirer, de faire taire les dernières musiques de la vie (en effet, le « Grand nulle part », c'est le nom du long morceau de musique que rêvait de composer et d’interpréter l’un des personnages, ce morceau devait comporter des temps de silence conséquents obligeant l’auditeur à s’interroger jusqu’à la simple possibilité que renaisse un jour un quelconque son de vie.), le gouffre dans le gouffre, l’ombre entre les ombres, la dévoration de la mort par elle-même.

Toi, lecteur, qui entres chez Ellroy, tu peux laisser tout espoir au vestiaire, ça ne sert à rien, tout le monde s’en fout. Chez Ellroy, tu verras tuer, baiser, dealer, parfois même penser, car Le Grand Nulle Part n’est certainement pas un nouveau rapport sur la « banalité du mal ». Le mal n’y est pas stupide, le mal ne s’y accomplit pas par la mécanique désintéressée d’un inconscient ou d’un abruti, oh non, il est incroyablement intelligent, prenant même toutes les apparences et toutes les postures d’un visage humain. Chez Ellroy, tu verras bien des choses se faire, par ces personnages qui pensent résister à une pente lorsqu’ils glissent toujours plus profond sur celle-ci, mais tu ne verras pas d’autre rédemption que le grand brasier, lumière même de l’ombre, incinération d’un monde qui n’aspirait qu’à être, enfin, consumé, pas d’autre salut que ce feu de non-joie final qu’allume Buzz Meeks pour mieux prendre un départ qui n’est pas un commencement, mais bien la fuite du dernier des hommes dans un monde qui va s’auto-dévorer et s’effondrer sur lui-même.

(Cet article est l'occasion de saluer un bon conseiller en matière de polars, inénarrable kraveur et victime impuissante de l' "effet Barbusse", qui fut à l'origine de cette lecture d'Ellroy. Pour ce bon conseil, et pour bien d'autres choses aussi, merci à toi, Germ!)