08 mai 2006

Le lézard lubrique de Melancholy Cove - Christopher Moore

Le Lézard Lubrique de Melancholy Cove

Christopher Moore

Que dire d’un tel livre ? Peut-être peut-on chiffrer les performances de Moore : c’est environ un fou rire toutes les cinq ou dix pages, c’est quarante mètres de Godzilla, beaucoup d’Américains mangés par le monstre, une pendue, des mères de famille intoxiquées par des sectes millénaristes, une organisation de production de drogues de synthèse de trois Mexicains, dirigée par le shérif du coin, c'est un flic qui fume la marie-jeanne de son jardin… Et bien d’autres choses encore. C’est présenté comme un polar, ce lézard lubrique, mais en réalité, mis à part le meurtre initial un peu étrange (une femme maniaque du ménage chez elle qui est retrouvée pendue) dont on se désintéresse totalement au profit des autres histoires, et qui est vaguement résolu dans le fil du récit, c’est une sorte de variation déjantée sur l’irruption de l’étranger dans la vie d’une communauté, sur la tristesse des névrosés et des psychotiques… c’est un immense prétexte employé par Moore pour donner libre cours à tout son humour, noir, rose, scato, de bon goût, de moins bon goût.

Montrons sur pièces comment ça fonctionne.

La dédicace, avant toute chose: "çui-là, c'est pour toi Maman." Jusque-là, rien d'alarmant, mais on sent qu'une pente vers le n'importe quoi s'amorce doucement.

L'ouverture du roman, ensuite, utilise d'emblée le procédé de la chute pour mieux nous montrer qu'on n'aura pas un N-ième roman noir ni une de ces vastes entreprises narratives qui prolifèrent au vingtième de description de l'essence même de l'Amérique charnelle. Moore va moins loin, et surtout il va franchement ailleurs:

"Prologue

A Melancholy Cove, septembre n'est qu'un long soupir de soulagement, une espèce de tisane que l'on sirote avant d'aller dormir, une sieste espérée depuis des lustres. La douce lumière automnale s'immisce à travers les feuillages, les touristes reprennent enfin la route de Los Angeles ou celle de San Francisco et les cinq mille habitants de la bourgade se réveillent enfin. Ils s'aperçoivent qu'ils peuvent à nouveau trouver une place pour se garer ou une table libre au restaurant, qu'ils peuvent arpenter la plage sans risque de recevoir un frisbee en pleine tête."

Les Coviens sont tous dépressifs, et tous soignés par la psychiatre locale, Valérie Riordan, elle-même complètement barrée. Mavis, la femme qui tient le bar principal de Melancholy Cove, s'est fait remplacer un certain nombre d'organes par des composants électroniques (non, rassurez-vous, ce n'est pas une resucée de Villa Vortex de Dantec pour la simple et bonne raison que le livre de Moore précède de trois ou quatre ans celui de Dantec... alors, qui a copié sur l'autre???). Elle cherche à recruter un bluesman pour rendre les gens tristes (car, soignés par la psy aux anti-dépresseurs, psy qui a fait un prix de gros pour les 5000 habitants, complice en cela du pharmacien, les gens ne sont pas tristes et ne vont plus boire) et augmenter son chiffre d'affaires... selon le schéma causal: tristesse = boisson.

Le pharmacien, lui aussi complètement dingue, préfère les dauphins et les marsouins, ce qui constitue, à mon sens, le sommet de mauvais goût du livre, mais aussi une de ses plus sûres réussites (tout comme les moeurs sexuelles de Steve, le dragon qui surgit sur les rivages de Melancholy Cove).

Le flic local, Theo Crowe, est fabuleusement incompétent, travaille dans un état complètement pétardé en permanence, mais se signale par sa grande gentillesse envers tout le monde, y compris Molly Michon, ancienne actrice de séries Z apocalyptiques, "Kendra la guerrière des terres perdues", devenue schizophrène, assez agressive... qu'il vient chercher au bar de Mavis où elle s'employait à planter ses dents avec application dans le mollet d'un client...

Je ne sais quel extrait vous proposer pour vous montrer à quel point le livre de Moore est amusant, tous sont bons... L'enquête des flics: la famille de Bess Leander est-elle amish? non, bien sûr que non, enfin, il y a un mixer chez les Leander, et les amish, eux, ne croient pas aux vertus du mixer...

l'histoire (enfin ce qui en tient lieu): des radiations émises dans une centrale nucléaire ont attiré un gros, très gros lézard qui mesure quarante mètres de long, peut modifier son apparence pour ressembler à une caravane, et drague tout ce qui est à peu près de son format (camions-citernes trucks, baleines, etc... oui, il est amphibie). Ce lézard avait pondu des oeufs et avait des bébés, mais l'un des gamins a été tué par mégarde par Catfish, un bluesman fan de Robert Johnson, qui craint toujours de devenir heureux et de ne plus pouvoir chanter de blues. Catfish migre sur Melancholy Cove pour venir travailler chez Mavis et fuir le godzilla multiformes avec radiations érogènes intégrées. Le lézard, attiré par sa proie, épris de vengeance, arrive dans la région de Melancholy Cove, où il tente de pratiquer un coït sportif avec un camion-citerne. Ce qui provoque une gigantesque explosion et marque vraiment le début des problèmes à Melancholy Cove.

Le suicide de Bess Leander, dont la psy Val Riordan s'était peu et mal occupée, provoque chez cette dernière une période de doute sur sa pratique de prescription systématique d'anti-dépresseurs. Elle décide donc de remplacer, en concertation avec le pharmacien dauphinophile, tous les médicaments par des placebos. Dans le même temps, le lézard émet des rayonnements (ou des phéromones, enfin quelque chose dans ce goulag) érogènes, ce qui provoque des poussées monstrueuses de libido: Melancholy Cove devient le paradis du sexe.

Dans le même temps, Theo Crowe, d'habitude incompétent, décide d'enquêter plus précisément sur les événements étranges des derniers jours. Il en vient peu à peu à gêner, par sa curiosité excessive, les pratiques du shérif Burton, qui utilisait des immigrés chicanos pour son trafic de drogue...

Le livre raconte alors l'évolution de tous ces personnages déjantés, la découverte du monstre par Molly, la seule personne suffisamment "différente" pour pouvoir comprendre qui est "Steve", le dragon qu'elle baptise ainsi, sympathiser avec lui jusqu'à avoir des pratiques sexuelles bien étranges (je vous passe les détails, désopilants, mais je dois maintenir une certaine ligne de décence sur Systar...).

Le dénouement est finalement anecdotique, je pense. L'essentiel, ce sont les petites phrases parfois sérieuses qui émaillent le récit.

Grosso modo, Moore fait de l'a-normalité, de la différence, une capacité à comprendre autrement, et donc à comprendre plus profondément, plus richement, l'existence. Ainsi Molly est-elle la seule capable de découvrir que le dragon est un individu doté d'une âme, elle qui demandait furtivement à Theo, le seul être humain capable de la respecter voire de la désirer, s'il n'avait jamais eu envie, comme elle, d'être "différent" de tous les autres. Celle que tout le monde prend pour une folle, dont le rôle de guerrière fort dévêtue dans des films post-apocalyptiques semble lui avoir monté à la tête, a peut-être finalement choisi cette différence comme une autre façon de vivre.

Vous me direz: encore un truc sentimental, un hymne de plus à la "différence", une gnangnanterie un peu écoeurante... oui mais non. Moore y met un humour incroyable, ce qui renvoie presque les moments de sérieux à quelque chose de secondaire; le message, si jamais il y en a un, n'est pas martelé, mais discrètement suggéré, en une demi-ligne, en une courte réplique de fin de dialogue, à chaque fois.

Bref, si vous avez envie de rire sur fond de science-fiction, de polar saturés d'auto-dérision, Systar vous conseille avec enthousiasme Le lézard lubrique de Melancholy Cove!

En bonus: quelques extraits du livre, juste pour vous montrer l'étendue des dégâts:

Le personnage de Theo Crowe:

"A quarante-et-un ans, il vivait encore comme un étudiant. Ses étagères à bouquins étaient faites de planches posées sur des briques, il dormait dans un canapé-lit, son frigo était toujours sobrement garni d'un reste de pizza en train de moisir et autour de la maison poussait une jungle d'herbes folles et de broussailles. Derrière sa cabane, au milieu d'un carré de mûriers, se trouvait son jardin des mille et une nuits: dix pieds touffus de marijuana chargés de bourgeons gluants qui embaumaient à la fois le putois et les épices. Il ne passait pas un seul jour sans que Théo n'ait l'envie de les couper et de les enfouir avant de stériliser le sol. Et il ne se passait pas un seul jour sans qu'il ne se fraye un chemin au milieu des broussailles pour aller récolter les quelques feuilles bien gluantes qui lui permettraient de laisser libre cours à sa toxicomanie."

Winston Krauss, le pharmacien:

"C'était un célibataire d'une trentaine d'années qui avait une bonne quarantaine de kilos à perdre. Le secret de cet homme, secret qu'il avait livré à sa thérapeute au cours d'un entretien, consistait en une fascination sexuelle contre nature pour les mammifères marins, les dauphins en particulier. Il avait avoué qu'il lui était impossible de regarder un épisode entier de Flipper le Dauphin sans avoir une ********. Il avait tellement vu de documentaires du commandant Cousteau que rien que d'entendre parler avec un accent français le mettait dans tous ses états. Il possédait un marsouin gonflable à l'anatomie acceptable, qu'il violentait chaque soir dans son bain. Val avait réussi à le guérir de son habitude de porter masque et tuba à la maison quotidiennement. Avec le temps, il avait perdu la marque rouge que lui imprimait le masque sur le visage mais il avait continué à s'occuper du dauphin. Une fois par mois, il rendait visite à sa thérapeute."

Estelle Boyet, peintre locale:

"Elle s'était jetée à corps perdu dans son travail d'enseignante, espérant par là même développer l'inspiration chez ses élèves et se trouver une raison de survivre. Face à l'escalade de la violence à l'école, elle s'était résignée à porter un gilet pare-balles sous sa blouse et avait investi dans des paint balls avec l'espoir d'intéresser la jeunesse. L'expérience qui devait aboutir à de l'expressionnisme abstrait s'était soldée par plusieurs incidents. Plus tard, Estelle avait reçu des menaces de mort pour avoir refusé à ses élèves le droit de personnaliser des pipes à crack en céramique."

Steve, le dragon:

"L'énorme monstre marin marqua une pause dans sa quête de la délicieuse odeur radiocative. Il expédia un message subsonique à une baleine grise qui croisait à quelques milles de lui. Grossièrement traduit, le message disait: "Salut mon chou, ça te dirait pas si toi et moi on se faisait un gueuleton de planctons avant de jouer à la bête à deux dos?"

La baleine grise continua son infatigable progression vers le sud et répondit par un autre message subsonique qui disait:

"Je t'ai reconnu. Marche à l'ombre.""

17 février 2006

Debout les morts!

Debout les morts

Fred Vargas

Continuons notre inénarrable série des polars du Systar par un changement net de style, de projet, et de plaisir de lire. Dantec et Ellroy nous ont proposé des mondes en crise, d’authentiques romans noirs où la mort est le seul centre de la vie. Dantec ne nous proposait d’ailleurs pas, avec La sirène rouge, de véritable enquête. Il faudra attendre son deuxième chef d’œuvre, Les racines du mal, pour que Dantec accepte d’obéir aux canons du roman à suspense et à énigme. Ellroy, quant à lui, en prolongeant le quatuor de L.A. avec le deuxième tome, Le grand nulle part, choisissait de montrer une Amérique qui préparait soigneusement sa propre plongée dans l’horreur, dans le meurtre, dans l’incendie perpétuel, celui-là même que Buzz Meeks allume avant de partir pour de nouvelles contrées, à la fin du roman.

Délaissons donc,le temps de quelques pages bien frappées, enlevées, et fort drôles, la métaphysique noire à l’œuvre chez les deux romanciers incendiaires. Debout les morts vient vous titiller l’oreille comme une alarme d’internat à trois heures du matin malgré les boules Quiès ; Debout les morts se contrefout de votre mauvaise humeur grisaillante, de vos éternelles réflexions sur la peur de la mort ; Debout les morts va vous faire sourire à grands coups de cadavres !

En effet, Fred Vargas s’est, à l’évidence, fait plaisir en écrivant ce petit « sweet », polar bien fichu qui se mange sans faim, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, que vous soyez barbusseurs ou pernétisants, lecteurs de tous poils avides de bons moments… Fred Vargas s’est fait plaisir, et nous a fait plaisir, par la même occasion. C’est que parfois, le plaisir vient d’une légèreté tranquille, d’un certain rythme, des ellipses narratives, de l’invention de psychologies d’autant plus savoureuses qu’elles semblent fort improbables.

Révélons à titre publicitaire le « pitch » du livre (à ce sujet, il faudra, à terme, que Systar recrute de charmantes assistantes pour lire les livres à la place des animateurs, et leur faire des fiches écrites en gros au feutre noir, comme dans les émissions dont tout le monde parle… Pour les postulantes à ce poste fort gratifiant : envoyer CV, liste de faits d’armes, et cinq calembours personnels à l’adresse mail du blog).

Trois jeunes étudiants en histoire, chacun étant résolument psychorigide, décident de s’associer financièrement pour emménager dans une grande maison qui côtoie celle d’une ancienne cantatrice et son fort peu charismatique petit-bourgeois de mari. Lucien est spécialiste de la Grande Guerre, Matthias de la préhistoire, et Marc, à l’origine de la collocation, est médiéviste. Dans la grande baraque défoncée de la rue Chasle, chacun hérite d’un étage, tandis que l’oncle de Marc, ancien flic mis sur le carreau pour cause de ripouxtisme un peu trop voyant, habite les combles de la bâtisse.

Un hêtre apparaît subitement dans le jardin de la cantatrice, qui fait alors appel à ses charmants voisins pour creuser sous le hêtre et voir quel mystère s’y prépare…

Mais bientôt, la belle cantatrice disparaît, et l’on retrouve quelques jours plus tard un corps calciné qui semble être celui de l’ancienne chanteuse d’opéra. L’oncle flic reprend du service, et les obsédés de l’histoire se transmuent eux aussi en Sherlock Holmes de Sorbonne pour comprendre qui a bien pu tuer la cantatrice…

Les trois jeunes historiens sont extrêmement sympathiques, dans leurs excès d’érudition comme dans l’entièreté de leur caractère. Fred Vargas les a conçus suffisamment bizarres pour que l’enquête piétine un peu, mais suffisamment dégourdis aussi pour que chacun apporte sa pierre à l’édifice de la résolution finale. C’est d’ailleurs un aspect de l’écriture de Fred Vargas qui est extrêmement efficace et qui témoigne au minimum d’un certain « métier », sinon carrément d’un évident talent. Depuis l’ « être-dans-la-merde-financièrement » qui scande comme une litanie les premières dizaines de pages, jusqu’à la pêche à la baleine du flic ressuscité qu’incarne l’oncle de Marc, on ne cesse de sourire, de profiter de quelques cadavres bien répartis dans le récit pour s’amuser. « Debout les morts ! Faites-nous rire ! » semble être la devise de ce polar bien ficelé, dont le dénouement ne peut vraiment être déduit ou anticipé, mais devant lequel on prend plaisir à constater toute l’astuce et toute la logique de Vargas.

Toute littérature n’a pas pour vocation d’aborder les mystères de la vie par leur face la plus sombre. Toute littérature n’en passe pas nécessairement par une implacable ascèse de l’âme au désert, ni par un face-à-face sans merci avec la camarde. Les diamants d’absence, amour dans la mort et mort dans l’amour, nous ont livré la puissance dévastatrice mais aussi rédemptrice d’une certaine littérature, à même de provoquer, comme le disait Abellio à propos du chant grégorien, de véritables « incendies de l’âme ».

Il fallait, pour corriger, ou contrebalancer une telle gravité, injecter dans le réacteur du Systar un peu de truculence, de vivacité, autrement dit : de franche poilade chauvino-farcyesque. Ainsi Vargas trouve-t-elle sa place dans le système de propulsion blogo-blagueur qui devrait nous permettre de nous diriger, à terme, vers quelque chose comme le sourire des étoiles…

Vargas nous livre ici un livre tout en légèreté, qui sacrifie la gravité du roman noir pour entrer dans le domaine de l’exquis, emploie une oralité dans l’écriture qui fait merveille, et nous rappelle au passage, comme le savent quelques happy few, que l’histoire, sa méthode et ses interrogations, sont moins l’occasion d’une démonstration d’érudition « effet moussu way of life » que la vitamine léguée par les générations passées pour doper la pensée des générations futures.

02 février 2006

La Sirène Rouge (4)

« Sa course-poursuite s’achevait. Elle l’avait emmené étrangement dans une escapade folle du nord au sud de l’Europe, sans qu’il ne sache vraiment pourquoi. Comme un signe incompréhensible venu du futur. Pourquoi avait-il fallu que cela arrive à un type comme lui, qui tentait maladroitement de surfer sur le chaos et l’histoire ? Un écrivain encore inabouti qui avait un jour décidé que sa condition humaine ne permettait pas qu’on lui ôte tout espoir, en laissant se propager le virus de la purification ethnique, sur un continent qui avait failli déjà être définitivement détruit par elle… »(p 417-418)

 

Le voyage accompli par Toorop n’est pas une quête de soi-même, il ne s’agit pas de savoir qui l’on est. Le héros de Dantec a l’humilité de refuser l’aventure de l’introspection, et renverse la proposition selon laquelle il serait absurde de chercher à connaître ce qui est extérieur à soi sans d’abord se connaître soi-même (cf le début du Phèdre de Platon). S’il y a inspection, ce n’est pas de soi, mais d’un territoire, et d’un devenir à l’échelle d’un vaste espace civilisationnel. La quête de sens dans sa propre vie passe alors par la compréhension de phénomènes dont l’ampleur dépasse l’échelle de l’individu, et dans la production d’une œuvre qui saura rendre compte, sur le plan artistique, de ces phénomènes. Comment écrire, quel sujet décrire, lorsqu’on est soi-même auteur de la fin d’un vingtième siècle européen abominable ? quel moyen de communication emprunter encore lorsque les forces de mort à l’œuvre dans le monde se disséminent sous la forme d’un virus, c’est-à-dire selon le modèle d’une prolifération métalocale ? quelle action et quelle littérature (engagée) peut-on alors produire ? Dantec répond résolument à ces questions :

- quelle littérature adopter : une littérature capable de rentrer dans certains canons formels (ceux du polar, en l’occurrence avec La Sirène Rouge), d’utiliser ceux-ci pour mieux décrire différents niveaux de réalité. En effet, la violence, inhérente au polar, est ici le moyen de relier l’intrigue principale aux souvenirs de Hugo, engagé dans les Liberty-Bells. L’œuvre vaudra en elle-même, par ses qualités intrinsèques de vitesse dans la narration, par son suspense, bref, par la façon dont elle s’insère dans les canons préexistants du polar ; mais l’œuvre vaudra aussi comme tableau général de l’époque.

- quelle action adopter : Hugo choisit la voie d’une violence qui est par-delà le bien et le mal. La logique est celle de la survie, survie des personnes jugées innocentes (Alice), survie des idéaux (liberté, humanité), et cette logique tente de s’affirmer comme parfois supérieure à la vie elle-même. Il y a violence de la part d’Hugo dans la mesure où c’est la seule posture qui lui permette de s’adapter et de coexister à un réseau de forces de mort proliférantes, fonctionnant sur le mode de la dispersion/démultiplication/métalocalisation.

Voilà l’une des pistes de lecture possibles pour La Sirène Rouge. On pourrait alors établir un rapprochement avec certains aspects de la pensée de Nietzsche, qui a fortement influencé Dantec. La notion de rapport de forces, l’abolition de la notion de moi-sujet, l’interprétation du monde en termes de géographie (l’histoire comme géographie des cîmes…), la mise en avant de la posture du voyageur (que Dantec chanta plus tard…), le renversement des anciennes valeurs, la recherche d’un mode de vie par-delà le bien et le mal… Nietzsche est incontournable dans l’œuvre de Dantec, sur chacun de ces différents points.

 

« Et maintenant, pensait-il devant le soleil qui descendait doucement et imparablement sur l’horizon, les choses en étaient-elles arrivées au point que puisse se développer une sorte de réplique « capitaliste » du virus totalitaire ? Une forme de nazisme privé ? Comme toute cette putain d’entreprise Kristensen en apportait la preuve éclatante ?

Oh, merde, pensa Hugo. Les Colonnes Liberty-Bell allaient-elles devoir bientôt engager le combat contre une nouvelle race d’assassins en série ? Nazis dorés, vampires sans autre idéologie que la cruauté et la dégradation de l’autre, prédateurs aux visages liftés et aux corps bronzés, s’accomplissant dans la mise en scène de la mort et de la terreur ?

Etait-ce cela le sens de cette histoire chaotique ?

Le ciel explosait dans une pyrotechnie éblouissante et sauvage, comme le début mystérieux d’une réponse. » (p 419-420).

(p 419-420).

 

Le « virus » est ici encore à l’œuvre, le modèle de la contamination du monde par le mal, via des vecteurs technologiques (cassettes vidéo, etc), est repris dans une forme inversée. Quel est l’intérêt du paradigme viral ? Il permet de mettre en évidence un mécanisme récurrent dans les grands phénomènes planétaires de la fin du vingtième siècle. Pour le décrire précisément, voilà, me semble-t-il, le mouvement global de ce mécanisme : explosion, démultiplication, prolifération, bourgeonnements métalocaux et multiples, le mécanisme se répétant. Il s’agit de la diffusion/dispersion des différentes copies d’un virus primitif. Dans La Sirène Rouge, le virus est la violence sadique, véhiculée par les cassettes vidéos, vecteurs de la diffusion proliférante des snuff-movies et de l’assouvissement de pulsions inhumaines. Il y a une démultiplication d’un phénomène actif premier et réplication dans différents lieux dispersés du même phénomène. La violence cherche ici à se systématiser, elle cherche les moyens de sa reproduction programmée, préparée et systématique. C’est ici que l’analogie avec la violence totalitaire prend finalement son sens.

 

Aux alentours de la page 450, on a droit à un dernier îlot de lumière avant le grand départ d’Hugo vers de nouvelles causes, vers de nouveaux voyages par-delà bien et mal. Il s’agit de la scène d’adieu à Anita, qui incarne un ordre de l’amour tragiquement contradictoire et incompossible avec le devenir-voyageur/combattant de la liberté qui est celui d’Hugo. Hugo est une métaphore du passage, de la liberté comme sacrifice, de l’idéal capable de se poser comme supérieur à la vie elle-même, et l’abandon à l’amour signifie pour lui une impasse : il y a un dernier dilemme, avant qu’Hugo ne choisisse de partir. Hugo choisit de rester une pure arme nomade de lutte contre le mal, parce que le mal est lui aussi en mouvement. L’immobilité signifierait l’impuissance face au mal, l’enfoncement dans une acceptation de l’état de faits actuel, ce qui est l’opposé des ambitions littéraires et éthiques d’Hugo.

 

Sous les aspects d’un polar de facture me semble-t-il classique, s'annoncent les premiers signes dans l’œuvre naissante de Maurice G. Dantec, d’une heureuse collusion entre littérature et préoccupations éthiques (ce qui mène à parler de préoccupations politiques, dans la mesure où , selon moi, toute ambition éthique un peu sérieuse et soucieuse de s’incarner doit se donner les moyens d’exister, donc devenir politique). L’écrivain, dans ce premier roman de Dantec, est homme de son monde et de son temps, il est bien trop de son monde et de son temps, il en ressent la crise perpétuelle, il ressent l’œuvre du mal au sein du monde, et si son œuvre est aussi le produit d’une ambition esthétique (variation un peu trash sur le thème du voyage en Europe comme étape nécessaire de toute bonne éducation… la bonne éducation devenant ici la prise de conscience du mal absolu à l’œuvre dans le monde ; écriture d’un roman policier fulgurant… variation aussi de la forme du road movie), elle est peut-être, surtout, le contre-virus actif capable d’engendrer chez le lecteur les linéaments d’une perception hypermorale, c’est-à-dire politique, de son temps.

Il serait toutefois dommage de ne lire La Sirène Rouge que comme une simple mise en scène des opinions de Dantec. Le public ne s'y était d'ailleurs pas trompé, qui trouva en Dantec un nouveau prince du polar, et non un idéologue. Ce roman est un acte, un virus, mais il serait très délicat de cerner les thèses qu'il défendrait. La seule thèse de ce roman est celle de tout roman noir: la mort est au centre de la vie, elle en occupe le coeur, la périphérie, et elle la contamine de part en part. Face à cela, la narration de Dantec expose l'aventure d'un jeu de forces, d'un affrontement entre virus de forte intensité: liberté et vie d'un côté, par l'intermédiaire de la littérature (quoique sur un mode impuissant: comme je l'ai souligné: Toorop n'écrit pas), mort et accroissement proliférant du  pouvoir pur, de l'autre.

(p 417-418) (p 419-420).

La Sirène Rouge (2)

Une tentation, brutale, pour Toorop, de rendre les instants qu’il est en train de vivre littéraires. Description/commentaire de ce qui se passe : le réel est dépeint en vue d’être ultérieurement mis en mots.

« De la nécessité d’une littérature-en-direct. Là, tout de suite, maintenant. »

« La pensée est un virus. Il continuera de se répandre, ou bien s’endormira momentanément, attendant qu’on veuille bien, un jour, l’éveiller pour de bon. »

On est stupéfait de voir que certains éléments centraux de Cosmos Incorporated sont déjà présents ici : le modèle du virus (plus tard, Dantec compliquera son modèle en intégrant également la notion de rétrovirus) comme métaphore de la pensée et de la littérature, la nécessité vitale d’une littérature où le monde puisse trouver un lieu où être décrit : « Il n’y a donc plus qu’à raconter la vie, telle qu’elle se déroule, et appréhender l’expérience comme une incessante transformation… ».

Puis Toorop avoue à Alice qu’il savait depuis longtemps que son projet initial de roman et sa propre vie finiraient par se télescoper.

Il ne s’agit pas ici pour Dantec de poser Toorop comme métaphore de l’auteur Dantec, mais comme personnage par lequel les points de jonction entre le réel et la littérature peuvent parfois s’établir. Quel sera le roman mûri dans l’esprit de Toorop pendant la guerre en Yougoslavie ? « l’irruption de la vie dans la fiction », voilà ce que Toorop veut expérimenter.

Par vie, il faut sans doute entendre : le monde, et non pas l’expression d’une intimité psychologique correspondant à l’auteur. Dantec, dans la suite de son œuvre, a toujours refusé de s’engager dans la voie d’une littérature de l’intimisme, dans l’exploration de la psychologie humaine, remettant en cause la pertinence de la notion de moi-sujet en littérature. Il va s’agir de décrire non pas une âme, mais un mouvement, un passage, un devenir, à travers toute l’Europe. L’Europe devient le champ d’expérimentation littéraire de Toorop.

P 226-232 : scène fondatrice dans l’œuvre de Dantec, que l’on retrouvera sous une forme variée dans Villa Vortex : l’hôtel ou le salon abritant les reporters de guerre, les mercenaires de tous poils, les ambassadeurs, les observateurs envoyés par des organisations diverses, etc. Cet hôtel, dans le mouvement de la narration, est l’occasion pour Dantec de créer de courts huis-clos absolument fulgurants. Ces scènes sont l’occasion de créer des caisses de résonance narratives : on y montre, poussées à un point paroxystique, les passions humaines : l’amour de la liberté, la révolte, le dévouement, le courage devant la mort, et leurs contraires : la lâcheté, l’hypocrisie, le goût pour la politique de l’autruche. Ici, le message de Dantec n’est pas voilé, ni codé : la narration est exposition fulgurante des opinions de Dantec sur le comportement de certains organismes et des armées pendant la guerre en ex-Yougoslavie : démission, lâcheté, nullité militaire et politique… La puissance des dialogues, les répliques de Toorop, sont absolument stupéfiantes…

« Les petits fours étaient excellents, pour un pays en guerre. Mais il faut savoir que les ambassades et les institutions internationales ont des ressources illimitées pour pouvoir acheminer du Roederer et des delicatessen en tous lieux du globe. »

« Un jeune Anglais. Et des Français. Les Français étaient omniprésents à Split. Surtout ceux des organismes gouvernementaux qui « couvraient » la guerre. A Split il n’y avait pas de cave où l’on crucifiait des adolescentes… »

Et lorsqu'on demande à Toorop qui il est:

« Moi ? Oh, je suis juste un de ces intellectuels pathologiquement bellicistes, vous savez, le genre qui ne supporte plus que les hurlements soient couverts par le bruit feutré des conférences. »

Une femme engage la conversation avec Toorop:

« Personnellement je m’occupe du problème des viols, je dois établir un rapport précis… sur l’usage systématique de la pratique dans les camps et les villages occupés…

- Systématique… laissa tomber rêveusement Hugo. Si le terme s’applique à ce qui est arrivé à Mediha Osmanovic alors oui, ça doit être ça, systématique.

- Mediha… ? Qu’est-ce que vous voulez dire ? Qui est Mediha Osmanovic ?

La femme s’était imperceptiblement tendue.

- Oh vous ne la connaissez pas, lâcha Hugo entre deux gorgées de champagne. Une gosse de quinze-seize ans. Je l’ai portée jusqu’à l’ambulance après la libération de son village. D’après les toubibs, elle avait dû être violée tous les jours, pendant près d’un mois… Elle a survécu, étrangement. Ça doit quand même représenter environ cent bonshommes, ça… et à peu près autant de chiens. »

La toute première conception de la littérature de Dantec, il y a dix ans, fut celle d'un moyen de révolte contre les monstruosités du vingtième siècle:

« Nous pensons que la liberté et le mensonge sont des virus rivaux, nous croyons que la littérature, la biologie et l’astrophysique sont des armes de pointe dirigées contre l’anti-pensée, contre le délire totalitaire, quel qu’il soit, quelle que soit sa couleur, brune, ou rouge si vous voyez ce que je veux dire. »

ce qui est intéressant : l’opposition terme à terme de la liberté et du mensonge : cela revient à dire que la liberté ne peut exister que par la possibilité de dire sa propre vérité, de proclamer, de penser sa propre existence. La liberté est production de vérité, c’est-à-dire aussi, selon Dantec, que la liberté ne peut se passer de la posture de combattant capable de défendre cette énonciation. Il faut se battre pour proclamer la vérité de l’existence de la liberté, la littérature elle-même sera ce combat pour la vérité, donc pour la liberté.

12 ans plus tard, les choses aboutissent à la thèse puissante exposée dans Cosmos Incorporated selon laquelle la liberté signifie sans doute sacrifice, c’est-à-dire combat, engagement total et peut-être oubli de soi au profit d’une cause meilleure que la survie individuelle.

Lire la suite: http://systar.hautetfort.com/archive/2006/02/02/la-sirene...

La Sirène Rouge (3)

« L’enfer s’était déplacé. Non, il proliférait comme un virus. »

« L’Europe succombait à ses virus, le monde occidental moderne à ses limites, montrant là son vrai visage, annonciateur d’un crépuscule redoutablement tangible, encore une fois. Le visage ambivalent du yuppie cannibale et humanitaire. »

« Oui, pensait-il, le siècle s’achevait par la cerise confite couronnant le tourbillon de la chantilly.

Quant à lui, il télescopait l’histoire au moment le plus imprévu, alors qu’il était allé la chercher jusqu’au cœur des Balkans, sans voir rien d’autre que la guerre, obscure, chaotique et fatalement destructrice, l’histoire sortait de l’ombre, du hasard, comme un diable de sa boîte. Ici, dans l’Europe post-moderne de la fin du XXème siècle. » (p 356-358)

 

La posture de Toorop (puisque ces citations sont les pensées de Toorop, et non des aphorismes plaqués dans la narration sans focalisation particulière) est celle d’un combattant idéaliste qui se bat pour restaurer la grandeur de quelque chose qui n’a peut-être même jamais existé. Toorop, et Dantec par la suite, me donnent l’impression de faire l’expérience, au plus profond de leur chair, de la nostalgie d’un monde qu’ils n’ont jamais connu, parce qu’il n’a jamais existé. En effet, s’il y a, comme Toorop le dit, des agents viraux à l’œuvre en Europe, agents d’ordre idéologique, guerriers, qui cherchent à tout acheminer vers le néant, en revanche il me semble qu’on ne peut pas identifier sur quel corps sain originel ces virus seraient venus exercer leur œuvre mortifère. Il y a là désir d’une terre, d’un état civilisationnel meilleur qui n’ont jamais existé, qui ne sont d’aucun passé historique effectif, mais référence à un idéal politique, moral et civilisationnel suffisamment élevé pour que l’on désire se battre pour tenter de l’atteindre, ou de ne pas le perdre complètement de vue.

 

Telle est ma perception des romans de Dantec : il s’y exprime toujours ce désir de cela qui n’a jamais existé, et la recherche de solutions à la fois différentes du chaos initial, et de l’idéal que l’on croît pouvoir décrypter chez Dantec. Désirer ce qui n'a jamais existé réellement, puiser dans un passé iréel quelques éléments de construction d'un avenir: voilà qui serait assez distinct, selon moi, d'une posture authentiquement réactionnaire...

 

« C’était donc ça. Non seulement Eva K. et son nouvel amant s’offraient des tournages interdits, mais il faisaient profiter de leur expérience à d’autres. Au prix d’un substantiel ticket d’entrée, très certainement. Un club très privé, très sélect, où l’on pouvait s’offrir un week-end de sauvagerie pure, filmé avec un équipement luxueux et non plus un vulgaire camescope. Les bandes deva