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28 octobre 2006

Alain Finkielkraut évoque Péguy et Claudel

                                                                            

 

« Le père de famille ou le scrupule comme définition de l’humain. Scrupule envers ceux qui viennent après nous. Scrupule envers un Dieu dépendant et désarmé. Scrupule envers la matière. Scrupule envers le donné. Scrupule envers les morts. Et la méthode moderne met fin à tous ces scrupules. Moderne est, en effet, le monde qui n’advient plus à nous sur le mode de la responsabilité, mais sur le mode de la disponibilité. Moderne est le monde où tout est malléable, que ce soit dans l’ordre de la connaissance avec le coup de force du coup de pouce, dans l’ordre de la technique ac la disparition de la pierre et du bois au profit d’une matière corvéable et interchangeable ou, enfin, dans l’ordre de l’échange avec la domination de l’Argent : « Tout l’avilissement du monde moderne, c’est-à-dire toute la mise à bas prix du monde moderne, tout l’abaissement du prix vient de ce que le monde moderne a considéré comme négociables des valeurs que le monde antique et le monde chrétien considéraient comme non négociables. C’est cette universelle négociation qui a fait cet universel avilissement.1 »


Alain Finkielkraut, Le mécontemporain, Folio, Gallimard, 1991, p. 97-98.

Lors des Rendez-vous de l’Histoire qui se sont tenus à Blois du 13 au 15 octobre 2006 à Blois, le thème de l’argent fut évoqué par les intervenants invités à la manifestation selon un angle d’approche principalement historique. Jacques Julliard, rédacteur en chef du Nouvel Observateur, prit l’initiative de proposer une approche différente pour traiter de l’argent : la littérature. Il en résulta une belle intervention à deux voix, avec la complicité d’Alain Finkielkraut, philosophe, essayiste, et professeur de lettres et de philosophie à l’Ecole Polytechnique. Les deux auteurs évoqués étaient Charles Péguy et Paul Claudel, tous deux catalogués auteurs chrétiens convertis, et le choix de ces deux auteurs était d’autant plus pertinent que les thèses soutenues par l’un et l’autre divergeaient à propos de l’argent dans le monde moderne.

Jacques Julliard a commencé par rappeler les positions de Péguy et de Claudel face à l’argent. Pour Péguy, le règne de l’argent dans le monde moderne a signifié un refoulement des puissances spirituelles qui habitaient le monde. L’argent a provoqué l’immense prostitution du monde moderne, c’est-à-dire l’universelle interchangeabilité de toutes choses les unes par rapport aux autres. Ce que Péguy pointait ainsi, ce n’était pas tant l’existence de l’argent en tant que tel, mais le mélange des genres, c’est-à-dire le fait que l’argent vienne prostituer, contaminer des valeurs n’ayant rien à voir avec l’argent. Ce processus passe outre le fait qu’il existe et qu’il doit exister des ordres de valeurs ne communiquant pas entre eux. Ainsi, dans L’argent, Péguy pointe non pas les grands systèmes industriels ou financiers, mais la prostitution de la dignité universitaire telle qu’elle lui semblait avoir lieu à son époque. Avec l’argent, toute qualité, l’amour par exemple, est réduite à la quantité, au pur quantifiable – la passe sexuelle. Il y avait chez Péguy, en outre, l’idée que le monde moderne était un monde de l’argent, et que le monde socialiste, sorte d’idée régulatrice, serait un monde sans argent.

Pour Claudel, le rapport à l’argent est différent : Claudel écrivait dans L’Echange : « Glorifié soit le Seigneur qui a donné le dollar à l’homme », et affirmait que l’argent entretenait d’étroits liens avec la liberté (l’avènement d’un monde de l’argent fut contemporain de l’émancipation de la femme, notamment). L’argent est le résumé du monde moderne, qui est un monde de l’échange, du commerce. L’échange comporte en lui-même un caractère sacré, il est intrinsèquement sain. Mais Claudel se posait alors la question : cet échange ne se pervertit-il pas très vite ? Dans L’Evangile d’Isaïe, Claudel identifiait le signe du dollar comme le signe de Satan, par exemple, et écrivait que l’argent s’étant dégradé, « le credo est devenu le crédit. » Claudel soutenait que la solution au problème résidait dans une gratuité indispensable et de l’indispensable.

Alain Finkielkraut, pour prolonger la présentation des deux auteurs, proposait de réfuter L’idéologie française de Bernard-Henri Lévy, où il était affirmé de manière bien trop rapide, et calomnieuse à l’égard de certains auteurs, que depuis toujours dans l’idéologie française, la haine des Juifs avait été liée à la haine de l’argent. Au fond, on n’aurait fait le procès de l’argent que pour mieux pouvoir faire celui des Juifs. Si pour certains auteurs comme Georges Bernanos, l’affirmation n’est pas sans fondement, quoiqu’il y ait bien des nuances à apporter, elle est en revanche dénuée de pertinence dans le cas de Péguy,qui n’a jamais lié sa critique de l’argent à une quelconque forme d’antisémitisme.

 Dans Les grands cimetières sous la lune, Bernanos écrivait que l’argent ne sera jamais légitime, et que le monde s’était asservi à l’argent. Or le Juif, au Moyen-Âge, incarnait l’homme d’argent, il était parfois toléré, mais pour être ensuite « vidé comme un abcès ». Chez Bernanos se lit un éloge des pauvres, le pauvre étant celui qui tire sa légitimité de Dieu : le monde sera sauvé par le pauvre, mais notre monde, asservi à l’argent, ne veut pas le savoir. Bernanos, selon Finkielkraut, se trouve donc entre un préjugé ancien et une accusation moderne, et ses propos ne sont pas sans rappeler ce que Pascal écrivait sur le « Juif charnel », cet être qui choisirait toujours le principe de cupidité contre le principe de charité. Cela s’originerait dans une lecture au pied de la lettre, des Ecritures, selon laquelle le Messie doit apporter la richesse. Or, pour Bernanos, le verus Israël, le véritable Israël, le vrai peuple de Dieu, sera le peuple des pauvres qui apporteront le salut.

Toute cette argumentation postule que l’on ne pourrait pas aimer les pauvres et les Juifs à la fois, et donc que rejeter les Juifs, ce serait l’acte moral par excellence de rejeter le règne sans limites de l’argent.

Péguy n’a pas fait cette douteuse identification du Juif et de l’argent, et a voulu dénoncer un temps de l’omniprésente négociation, où tout serait négociable, et où tout sombrerait dans un « universel avilissement ». Alain Fikielkraut, lisant Péguy à la lumière de la grande pensée allemande – la Krisis de Husserl, notamment, et bien sûr Heidegger pour sa description du monde de la technique - , décèle chez l’auteur des Cahiers de la Quinzaine une réflexion critique sur le travail et la technique dans le monde contemporain. Pour Péguy, le passage du bois au fer est très significatif de la modernité industrielle, technologique et économique : d’une matière qu’il faut respecter, évaluer, avec laquelle le droit à l’erreur n’est pas permis, on est passé à l’usage d’une matière interchangeable, remplaçable, remodelable à l’infini. Ce règne du « tout est permis », où rien n’est définitif ni irréparable, Péguy le décrivait comme la « panmuflerie », un temps où l’on peut se comporter en brute face au monde, manipuler à merci toute chose, un siècle, aussi, « autothée ». Alain Finkielkraut, à mesure que la discussion avec Jacques Julliard prenait son ampleur, nous a bien sûr expliqué qu’un exemple typique de cette réalité où tout peut aller partout, où tout est interchangeable, c’est bien sûr Paris-plage, où l’on peut faire croire que Paris peut devenir une plage comme une autre ; c’est aussi la proposition totalement saugrenue d’un historien lors d’un colloque auquel Alain Finkielkraut avait assisté à Montpellier, de définir l’Europe comme « créolité », c’est-à-dire comme métissage, comme identité multiple.

De l’ensemble de cette belle présentation de deux géants de la littérature chrétienne du vingtième siècle, sont ressorties quelques idées maîtresses : l’argent pourrait bien, s’il n’est pas maîtrisé, signifier la précipitation du monde dans l’absence de sens, dans l’insignifiance, lorsque plus rien n’a de sens puisque tout n’est plus que valeur quantifiable ; la réflexion que la modernité doit nourrir sur elle-même doit tourner sur le problème de la manipulabilité de toutes choses : devenus « comme maitres et possesseurs de la nature », ne faut-il pas laisser au monde une part d’intouchable, et restaurer une notion de scrupule face aux choses, scrupule dont l’autre nom est « responsabilité » ?

Au terme de cet entretien, Alain Finkielkraut a bien voulu m’accorder quelques minutes pour évoquer sa discussion avec Jacques Julliard, et l’ouvrage qu’il avait consacré à Péguy il y a une quinzaine d’années : Le Mécontemporain. Je le remercie de sa grande gentillesse et de la pédagogie dont chacune de ses réponses est imprégnée.

Je tiens également à remercier Pascal Gaultier, directeur de la Radio Plus FM, de m’avoir confié la tâche d’interviewer Alain Finkielkraut dans le cadre des Rendez-vous de l’Histoire 2006, et de m’avoir initié à l’art de poser les meilleures questions possibles... Je le remercie, enfin, de m’avoir permis de reprendre cette interview, initialement diffusée sur les ondes loir-et-chériennes de Plus FM, sous la forme d’un podcast pour le Systar.

Si vous le voulez bien, ne prêtez pas attention à la timidité de mes questions, j’espère que la qualité des réponses d’Alain Finkielkraut la fera oublier.

Dans la deuxième réponse qu’Alain Finkielkraut m’adresse, je vous prie de vouloir substituer à « Flaubert », le nom de « Claudel », puisque c’est bien à ce dernier qu’Alain Finkielkraut pensait.


La première de mes questions, qui ne figure pas dans l’entretien, portait sur la notion de « scrupule », qui était la posture indispensable de tout homme face au monde, selon Péguy. Pourquoi fallait-il parler de « scrupule » ?


Bonne écoute !


podcast
 

1 Péguy, Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne, in Oeuvres en prose complètes 1909-1914 III Pléiade, Gallimard, 1992, p. 1431.

Commentaires

Blois et l'histoire... Est-il permis de rappeler que les rendez-vous consacrèrent leur édition 2004 à l'histoire des femmes? (quelque chose me dit que ce commentaire sera censuré...)

Ecrit par : Nathalie | 28 octobre 2006

Pourquoi serais-tu censurée pour avoir dit cela? C'était un bien beau sujet. L'an prochain, le thème sera le rapport entre les médias et le pouvoir, ou quelque chose comme ça.

Ecrit par : Bruno | 28 octobre 2006

Cher Bruno,

Je viens de lire ton article et d'écouter Finkie ; je dois confesser que le Finkielkraut heideggero-levinassien n'est pas vraiment celui que je préfère.
Il y a chez lui cette "trace" de Levinas, proprement insupportable, lorsqu'il évoque la question de l'innocence et de la nocence ; le soi serait, presque par essence, nuisance pour autrui. Je crois qu'il y a là transformation d'un possible en une essence, qu'il y a essentialisation de quelque chose de l'ordre du putatif. L'homme par essence nuisible à ses semblables (thèse de Levinas) est tout aussi grotesque que l'innocence humaine, à juste titre pointée du doigt par Finkie ; il faut être plus nuancé que cela, me semble-t-il, ne pas passer sa vie à s'excuser d'être là, ne pas considérer qu'on est acceptable dès lors qu'on ne gêne pas. Le sentiment d'indignité personnelle qui sous-tend ce raisonnement ne m'est pas aimable.

De sucroît, la mise à disposition du monde (critique heideggerienne de la technique), et la question de l'argent comme transformation des choses en choses échangeables, disponibles, est une thèse qui m'a toujours laissé sceptique. Il est vrai que je suis le premier à parler de "putification" pour dénoncer une certaine mise à disposition des êtres, et que je devrais jubiler devant cette dénonciation heideggerienne. Mais pour autant, je ne suis pas du tout convaincu par la thèse de Péguy, telle que du moins elle est exposée par Finkielkraut.

Quel est le point de désaccord profond que je peux exprimer modestement avec Finkie (ce qui signifie avec Péguy et Heidegger) ? C'est leur haine de la "mesure", leur crainte de voir se transformer les choses en objets mesurables, en données chiffrées, quantifiables, bref claires et distinctes. Mais cette crainte, crainte fondamentale de la mesure (dont l'argent n'est qu'un avatar), que signifie-t-elle ? Elle repose sur un postulat que je refuse, qui est profondément irrationnel, à savoir qu'il y aurait quelque chose comme une irréductibilité de l'être à ladite mesure, précisément parce que l'être serait de l'ordre de l'événementiel et non de l'étant présent. C'est le vieux phantasme de l'idée selon laquelle il y a plus dans la nature (ce n'est évidemment pas un hasard si Finkie évoque l'écologie comme application première de son scrupule) qu'une présence de l'étant ; il y aurait quelque chose à révéler, quelque chose à dévoiler, bref une espèce de personnification de la nature qui "aime à rester cachée" ; c'est tout à fait intéressant cette démarche car elle relève de ces pensées athées (celles de Heidegger et celle de Finkie) qui, ayant destitué Dieu ne trouvent plus d'invisibilité dans l'au-delà et transportent ainsi celle-ci dans le visible. Le visible est pétri d'invisible, l'étant est pétri de cet Etre mystérieux, de cet Ereignis qui sera à jamais inquantifiable, non mesurable, non réductible à l'échange. Mais mon Dieu, soyons sérieux !

Cela est d'autant plus curieux que ces mêmes auteurs qui semblent attribuer à la nature une essence non quantifiable constatent - et se plaignent - qu'elle se laisse quantifier, qu'elle se laisse mesurer. Pourquoi ne se posent-ils jamais la question de la POSSIBILITE de la réalisation de cela même qu'ils dénoncent et refusent ?

Par ailleurs, je serais bien plus d'accord avec Marx qu'avec Finkie sur un point : la question de l'égalité et de l'argent. Marx a écrit des pages magnifiques et indépassables sur l'argent comme vecteur de l'égalité, sur le marché financier comme lieu démocratique par excellence où toutes les différences venaient se résoudre en égalité. L'argent en tant que tel est certes condamnable en tant qu'il nivelle, mais il est en même temps un simple moyen accomplissant une valeur qui le dépasse, à savoir ladite égalité. De la même manière je serais pleinement d'accord pour différencier l'argent comme agent de la réalisation d'une égalité et ce que Marx nomme le "fétichisme" de la monnaie, c'est-à-dire cette espèce de valeur intrinsèque de l'argent qui pourtant n'est rien, attribuée par le fétichiste à la monnaie. L'argent n'est rien, il n'est qu'un moyen d'échange ; le fétichiste oublie qu'il n'est rien et lui confère une vraie valeur, et c'est là que commencent les ennuis.

Ce que je refuse en somme chez Péguy, c'est qu'il a en horreur non pas l'argent mais l'idée même d'ECHANGE, l'interchangeabilité, et qu'il désigne un bouc-émissaire : l'argent. Malheureusement, Péguy ne semble pas tenter de penser comment il se fait que le choses se laissent si facilement investir d'une valeur financière, de même que Heidegger ne se demande jamais comment il se fait que le monde se laisse si facilement mesurer...

Ecrit par : Gai Luron | 28 octobre 2006

Cher Thibaut,

merci d'ouvrir ici un beau début de discussion! Ecoute, tout ce que tu dis a sa pertinence, et au fond les Péguy, les Heidegger et autres sont sur le mode de la plainte, sans élucider les causes de cette plainte. Sauf que Heidegger avait pas mal analysé tout ça (je pense, par exemple, à "l'époque des conceptions du monde", que j'ai lue pour le cours de JF Courtine...), et Heidegger te dirait peut-être que tout ça c'est la faute à l'émergence de la représentation et de la métaphysique de la subjectivité. En fait je n'en sais rien dans le détail, je découvre seulement maintenant ces textes et ces problématiques. La mesure contre le scrupule, la quantité contre la qualité, le monde technicisé contre le monde respecté... Toutes ces oppositions sont à examiner!
Tout cela n'enlève rien, selon moi, à la beauté et à la nécessité du "scrupule", qui n'est pas forcément ce mea-culpisme lévinassisant qui te fait tant horreur, et sans doute à juste titre. Il y va plutôt d'une très belle inquiétude, d'une prudence, et d'une conscience que tout n'est pas pas permis. C'est peut-être un interdit moral d'origine religieuse et intériorisé, mais je le maintiens: il est pour moi cardinal.
J'aime beaucoup les pensées sans Dieu qui disent "je vais faire comme si je croyais", cela témoigne toujours d'un courage supérieur à celui du chrétien, car il est sans horizon de consolation ni de réconciliation à venir.
Tu es tout de même dans une période extrêmement critique par rapport à tes anciennes amours en philo, Thibaut, je constate ce moment du nagatif chez toi... L'avenir me dira si tout ça va finir en Aufhebung ou bien en irréconciliation à la Derrida...
Reparlons de tout cela par téléphone en semaine ou bien à ton retour à Paris dans quelques jours!

Ecrit par : Bruno | 29 octobre 2006

Oui, c'est possible que je sois en "réaction" (décidément, être réac contre un réac, c'est marrant) contre Heidegger, mais cela étant je crois quand même que l'acquis indépassable de la "métaphysique de la subjectivité" pour parler à la Heidegger c'est que les choses ne sont pas investies d'une sorte de dimension magique ; les choses ne sont que ce que nous en faisons, et c'est exactement la raison pour laquelle l'écologie peut avoir un sens. Il y eut un très beau débat il y a 6 ans environ entre Luc Ferry (si si) et Slotderjik où celui-ci accusait celui-là d'être un kantien inconséquent en ne voyant pas que justement l'écologie au sens d'un souci de la planète ne prenait tout son sens que si nous étions législateurs de la nature, écologie que jusqu'à ce débat Ferry méprisait un peu facilement.

Je suis d'accord avec toi, le scrupule est un très beau thème, même si je crains que pour Finkie, ce soit un mot de Péguy sur un concept de Levinas, le fameux "après-vous".

Amitiés

Thibaut

Ecrit par : Gai Luron | 29 octobre 2006

Cher Gai Luron,
Je suis heureux que vous repreniez à votre compte les théories sur la valeur d'échange que Marx expose dans la première section du Tome 1 du Capital. Je suis également heureux que vous évoquiez sa magnifique analyse du fétichisme; mais quelque peu malheureux que vous n'accompagniez pas le grand Karl jusqu'au bout de son raisonnement. En effet, qu'est-ce que le fétichisme de la marchandise? C'est le fait que la forme marchandise reflète pour les hommes les caractères sociaux de leur propre travail comme des propriétés matérielles des produits du travail eux-mêmes, comme des propriétés naturelles, sociales, de ces choses, donc également le rapport social des producteurs au travail collectif comme un rapport social d'objets qui existe en dehors d'eux. La théorie du fétichisme chez Marx est donc en même temps la critique de la réification (verdinglichung) des rapports humains qu'entraîne nécessairement la production marchande. Vous voyez donc, cher Gai luron, que la théorie du fétichisme chez Marx comporte des implications éthiques: elle consiste à condamner un mode de production dans lequel (je cite de mémoire):"le travail créateur de valeur d'échange fait que les relations sociales entre les personnes (le terme a son importance) se présentent pour ainsi dire sens dessus dessous comme un rapport social entre les choses." Ceci nous ramène à la phrase indignée de Marx dans les manuscrits de 1844: "Avec la valorisation du monde des choses, la dévalorisation du monde des hommes s'intensifie dans un rapport directement proportionnel." En fait, je crois qu'il faut se défier de la lecture d'Althusser qui voit, chez Marx, une coupure entre ses premiers écrits influencés par l'humanisme de feuerbach et ses oeuvres de maturité, scientifiques et prétendument amorales. En réalité, les livres tardifs, comme le Capital, sont moraux et scientifiques.

Bien à vous.

Ecrit par : Jean Pierre Lescalette | 29 octobre 2006

MOnsieur Lescalette,

Nous sommes pleinement d'accord : s'il y a réification des rapports humains, ce n'est pas à cause de l'argent en tant que tel, mais à cause du fétichisme, et vous avez raison de rajouter le lien de causalité que je n'avais pas suffisamment évoqué.

Du reste, je crois comme vous que le Capital a une dimension morale, et c'est d'ailleurs la critique qu'en fait Nietzsche - je ne sais plus où - puisque celui-ci nous dit en gros la chose suivante : le procès de réification décrit par Marx est juste mais le condamner relève d'un geste moral inacceptable. (je résume à très très gros traits)

Ecrit par : Gai Luron | 29 octobre 2006

Cher Gai luron,
Il me semble que vous faîtes une erreur: vous croyez (c'est ce qui apparaît du moins dans votre réponse) que le fétichisme de la monnaie vient en plus, en surcroît, pourrait-on dire; et si je vous suis jusqu'au bout, on pourrait penser un système de production marchande sans fétichisme... Or ce que Marx dit, c'est que la forme marchandise entraîne nécessairement le fétichisme:

"Mais la forme valeur et le rapport de valeur des produits du travail n'ont absolument rien à faire avec leur nature physique. C'est seulement un rapport social déterminé des hommes entre eux qui revêt ici pour eux la forme fantastique d'un rapport des choses entre elles. Pour trouver une analogie à ce phénomène, il faut la chercher dans la région nuageuse du monde religieux. Là les produits du cerveau humain ont l'aspect d'êtres indépendants, doués de corps particuliers, en communication avec les hommes et entre eux. Il en est de même des produits de la main de l'homme dans le monde marchand. C'est ce qu'on peut nommer le fétichisme attaché aux produits du travail, dès qu'ils se présentent comme des marchandises, fétichisme inséparable de ce mode de production."

Donc, non! On ne peut pas imaginer chez Marx l'existence de la forme marchandise du produit du travail (et donc de l'argent, condition sine qua non de l'échange) sans l'existence du fétichisme.

Si vous êtes désireux de connaître les débats auxquels a donné lieu la théorie du fétichisme de Marx, je vous renvoie à un texte d'Isaac Roubine, menchevik puis collaborateur de Riazanov (le fondateur de la marxologie) à l'institut Marx-Engels, à Moscou... Tous deux critiquèrent très sévèrement le "grand bon en avant" de Staline, les normes exubérantes de production, et l'on a toutes les raisons de croire que leur lucidité et leur courage les perdirent.

http://www.marx.org/francais/roubine/index.htm

Bien à vous

Ecrit par : Jean Pierre Lescalette | 29 octobre 2006

Je trouve ces quelques mots de Finkielkraut parfaitement inintéressants. Que dit-on en somme ? Que le monde devient moderne... c'est-à-dire que les gens sont de plus en plus soumis au règne de l'argent. Selon une thèse déjà elle-même assez discutable, "tout devient argent", tout est contaminé par l'argent. Alors après on déplore : que devient donc l'indisponible (dont on se demande, à entendre le discret trémolo de Finkielkraut) s'il ne faudrait pas plutôt l'écrire Indisponible, avec cette détestable habitude de foutre une majuscule à tous les mots qui paraissent signifier quelque chose d'un tant soit peu transcendant, tout comme on dit Dieu et pas dieu.
Que devient l'indisponible, alors ? Eh ben, il disparaît, et c'est bien triste. Ah oui, vraiment, c'est bien triste que ce règne de l'argent nous empêche tous d'aller embrasser notre grand-mamie, d'éviter d'écraser une luciole ou de pas brûler un bus (puisque ce genre d'arrières-pensées n'est jamais très loin avec notre lévinasso-réac favori). C'est vrai aussi qu'avant quand on n'avait pas la monnaie, c'était mieux : on pouvait échanger la bestiole qu'on venait d'abattre avec sa lance en silex contre une fourrure, du feu ou une nuit avec une femelle. Génial, vraiment. Voyons... vous ne pensez pas plutôt que la civilisation naît avec l'argent ? Qu'on apprend la valeur des choses justement parce que l'argent existe et qu'il donne sa mesure aux choses ? Quant au fait que ça reviendrait à donner une valeur marchande à toutes choses, laissez-moi rire. On n'a pas attendu la Belle Epoque pour pouvoir acheter une passe, commanditer un meurtre en glissant une bourse dans la poche d'un malandrin ou simplement vivre comme un porc en laissant ses trois mille serfs crever dans leur boue et dans leur merde. Mais de même, avec la Belle Epoque ne sont pas mortes non plus des notions comme le respect, l'amour désintéressé, etc. etc.

La seule rupture que les XIXe et XXe siècles inaugurent, c'est qu'il y a de plus en plus d'argent : de l'argent pour de plus en plus de personnes, d'un côté, et de plus en plus d'argent pour de petits groupes de personnes, de l'autre. Aujourd'hui il est possible à un homme de surpasser par sa fortune le PNB de petits pays. Mais dites-moi en quoi on a fait ici un saut qualitatif, et non simplement quantitatif ? En quoi la conduite d'un Bill Gates peut aujourd'hui nous paraître plus scandaleuse que celle des grands seigneurs féodaux ? En quoi est-ce que "l'Etre" en souffre ?... (ça aussi, entendre ce mot - est-ce seulement un mot, d'ailleurs ? - c'est proprement scandaleux : ça veut dire quoi ? C'est quoi ? C'est la Nature ? c'est les gens ? c'est l'Absolu ? ce dernier terme n'ayant d'ailleurs aucun sens, puisu'il n'a pas de référence)

En somme, on a encore l'éternelle déploration du présent. Pourquoi pas après tout ? Mais comment en sort-on ? Si l'argent bouffe tout, comme faire pour limiter son règne ? Vous pourrez jouer Lévinas et Heidegger contre Marx autant que vous voudrez, vous ne pourrez pas nier qu'au moins, lui, a proposé des solutions concrètes... Ah mais j'oubliais : le communisme, c'est de toute façon la dictature, on l'a bien vu, alors autant rien faire du tout. Au moins, on aura déploré, comme ça on est en règle avec Dieu (oh pardon... l'Indisponible).

Vous dites "Il y va plutôt d'une très belle inquiétude, d'une prudence, et d'une conscience que tout n'est pas pas permis." 1) Si vous restez superbement inquiet, c'est votre droit, mais ça ne sert à rien, ça ne signifie rien, et pour moi c'est juste du narcissisme ("je suis sensible, quand même, je suis à l'écoute de l'Etre"). 2) Avec la prudence, vous parlez enfin de morale pratique et concrète. Merci ! mais 3) si c'est juste pour en déduire "la conscience que tout n'est pas permis", je vous demande en quoi tout ça, tout ce lévinassisme, est un progrès par rapport à Kant, déjà, et même par rapport à des morales encore plus anciennes et encore moins raffinées (j'entends par là : moins narcissiques, moins béates) genre Aristote, Platon ou Moïse. Ces trois hommes-là vous disaient déjà que tuer quelqu'un, c'est pas bien. Ils n'avaient pas besoin de vous invoquer le visage de l'Autre ou je ne sais quelle connerie dans ce genre.



Je m'arrête là, en vous laissant avec ces questions : Pourquoi est-ce que ces différents auteurs (Lévinas, Heidegger, Finkielkraut) en restent toujours à la déploration plus ou moins rassie de l'état actuel des choses sans jamais en venir aux solutions concrètes autres que celles d'un espèce de mysticisme de l'Autre ou de l'Etre, entités abstraites qui masquent les réels problèmes de la société ? Ne serait-ce pas parce que quand même, le système tel qu'il est n'est pas si atroce que ça, quand on se place du point de vue de son petit confort personnel ? (le soupçon est mesquin, je vous l'accorde, mais il me semble qu'on est en droit de se poser la question)

Pourquoi est-ce qu'on aurait besoin de s'inventer une faute originelle pour en venir à s'occuper de morale ? Pour moi, c'est justement dans la mesure où l'on commence à s'inventer mauvais dès le départ qu'on finit par s'extasier de sa bonté retrouvée... c'est tellement mieux d'agir bien à partir d'une nature fautive que de se contenter d'agir bien à partir d'une nature moralement neutre ! C'est dans cette mesure que les complaintes genre "Ah, l'homme est tellement mauvais qu'il faut qu'il ait des scrupules" me semblent extrêmement suspectes d'un petit nombrilisme méprisable. D'autant plus que ça me semble réintroduire une transcendance assez malvenue... d'où vient cette faute ? comment est-ce qu'un homme peut être justifié à éprouver un scrupule alors même qu'il n'a pas encore actuellement fauté ? Il est bien plus justifié, scientifiquement (au nom de l'économie des hypothèses...) mais surtout moralement, de ne rien postuler du tout, de dire qu'il n'y a rien, qu'on agit moralement en raison de ses propres valeurs qu'on a soi-même construites et que l'on appuie donc de toute sa personne. Au moins ainsi, on évite d'en vouloir trop à ceux qui fautent, d'avoir toujours à l'idée qu'ils n'ont pas respecté le sacro-saint "Scrupule", qu'ils ont transgressé une règle ontologique en agissant mal, ou que sais-je encore.


Mes excuses pour la longueur de ce commentaire, qui lui permettra au moins, je l'espère de susciter la discussion, et peut-être de vous faire réfléchir à nouveau sur les implications d'une morale qui ne soit pas totalement inutile, et donc amorale. Je déteste l'idée que des esprits raisonnables en viennent à se poser de fausses questions sous l'influence de faux philosophes...
...enfin, sur ces derniers mots, que j'assume pleinement, je vous laisse me répondre et me critiquer, c'est bien là la moindre des choses.
Ceci s'adressant bien sûr aussi au Gai Luron et à M. Lescalette !

Bien à vous tous.

Ecrit par : Maître Abammon | 29 octobre 2006

M. Lescalette,

Je suis totalement d'accord avec vous, tout en étant en désaccord.
Il est tout à fait vrai que le caractère de fétiche de la forme marchandise ne peut surgir que dans un certain type de rapports de production, et qu'à ce titre, le fétichisme est inhérent au capitalisme. Pour autant, Marx prouve davantage le fait que le fétichisme ne peut surgir qu'en régime capitaliste que l'inverse, à savoir que le capitalisme engendre nécessairement le fétichisme de la forme marchandise.

Mais, si jusqu'ici nous sommes d'accord, je crois que Marx différencie la forme-marchandise de la forme monnaie. Et mon commentaire initial ne concernait que le fétichisme de la forme argent, pas celle de la forme marchandise ; à ma connaissance, il n'y a de fétichisme de l'argent que comme dérivé du fétichisme de la marchandise. Or, si le fétichisme de la marchandise est nécessaire en régime capitaliste (ce qui est moins prouvé que son inverse, à mon sens), le fétichisme de l'argent par lequel la médiation de la marchandise disparaît n'est jamais présenté comme universel dans les formes capitalistes chez Marx. Il va jusqu'à dire que le fétichisme de la valeur argent est le moment où le fétichisme de la marchandise crève les yeux ; mais justement, un tel fétichisme ne crève pas systématiquement les yeux et c'est ainsi que l'illusion s'impose.

Donc pour résumer, si le fétichisme de la marchandise est inhérent au capitalisme, le fétichisme de la forme argent désigne le paroxysme du fétichisme précédent, le moment où il devient évident. Et c'est en ce sens que je disais qu'on pouvait différencier (sans en briser le lien de causalité) le fétichisme de la forme argent du procès "normal" du capital.

Maître Abammon,

Je partage pas mal de points de votre critique ; Finkielkraut n'est pas très bon quand il fait son Heidegger ou son Levinas.
D'ailleurs l'exemple de Paris plage comme conséquence de l'interchangeabilité des êtres et des choses n'est pas vraiment dû à l'argent, qui est toujours une conséquence (et c'est d'ailleurs ce qu'a vu Marx) et jamais une cause d'une société. Je serais beaucoup plus enclin à y voir ce que Slotderjik qualifiait de "nominalisme de la géographie" cette attitude consistant à nier la réalité du territoire. Les lieux désinvestis de leur réalité physique deviennent de purs noms, la France devient une simple "idée", elle se réduit aux "droits de l'homme", la plage n'a plus besoin de la réalité d'une mer ou d'un océan ; elle est transposable, puisque de toutes façons seule compte l'idée de plage. De même, on reproduira certainement une piste de ski à Montmartre un jour ou l'autre, parce que la montagne n'est qu'un nom désormais.

Ecrit par : Gai Luron | 30 octobre 2006

Cher Maître Abammon,

Vous voyant dans un désarroi complet, et ne pouvant me résigner à vous laisser ainsi chétif, désarmé, je m'en vais répondre à la question alarmante, lancinante qui clôturait votre deuxième paragraphe :

"En quoi est-ce que "l'Etre" en souffre ?... (ça aussi, entendre ce mot - est-ce seulement un mot, d'ailleurs ? - c'est proprement scandaleux : ça veut dire quoi ? C'est quoi ? C'est la Nature ? c'est les gens ? c'est l'Absolu ? ce dernier terme n'ayant d'ailleurs aucun sens, puisu'il n'a pas de référence)"


Je répondrai avec des mots qui ne sont pas les miens, voyez-y mon tempérament à la fois taquin mais empli d'une mansuétude sans borne :

L'Etre est ce qui s'ouvre et que nous devons contenir, recueillir en son ouverture.

Mais gardez-vous bien d'interroger l'Etre, vous ne faîtes que le réifier, et ne recevrez en guise d'écho que celui de votre question.

Amicalement,

Aurélien.

Ecrit par : Aurélien | 30 octobre 2006

Maître Abammon,

Je trouve vos remarques intéressantes, tout comme celles de notre ami Gai Luron. Cependant, vous auriez pu avoir l'honnêteté de reconnaître que "ces quelques mots de Finkielkraut" n'étaient pas si "parfaitement inintéressants" que cela, puisque vous avez pris le temps de rédiger cette réponse inhabituellement longue pour un commentaire.
Pour en revenir à l'argent, je crois que face à ce que vous appelez l'"interchangeabilité des choses" pourrait bien n'être qu'illusion. Pour reprendre votre exemple édifiant de Paris-Plage, pensez-vous réellement que cette interchangeabilité géographique de façade puisse faire ne serait-ce qu'une seule dupe ? Au mieux, il s'agit d'un maigre palliatif et, à mon avis, ce que vous appelez "interchangeabilité des êtres et des choses" existe bien en tant que principe, comme corollaire de l'économie et du mode de gestion contemporains. Mais la réalité me semble excéder de beaucoup ce principe.
Dans la réalité, à strictement parler, aucun être, aucune chose n'est tout à fait réductible à son concept. En conséquence, je suis, vous l'aurez compris, plutôt d'accord avec M.Finkielkraut.

C'était mon humble contribution à ce débat dont j'avoue de bon coeur (si, si) qu'il m'intéresse...

Mes hommages du lundi.

Ecrit par : George | 31 octobre 2006

Si vous preniez des notes avec, en main, un exemplaire du Mécontemporain, sachez que nous étions assis quasiment l'un à côté de l'autre... ;)
Quoiqu'il en soit, merci, Bruno, pour le fidèle compte-rendu de ce moment trop court. La passionnante discussion de Julliard et Finkielkraut aurait nécessité un cadre temporel un peu plus vaste... Le contrepoint de l'évocation fugace de Léon Bloy, par exemple, aurait ainsi pu occuper plus de place.

"Leur idée, en somme, n'est pas bête. Naturellement, il s'agit toujours d'exterminer le pauvre - le pauvre est le témoin de Jésus-Christ, l'héritier du peuple juif, quoi ! - mais au lieu de le détruire en bétail, ou de le tuer, ils ont imaginé d'en faire un petit rentier ou même - supposé que les choses aillent de mieux en mieux - un petit fonctionnaire. Rien de plus docile que ça, de plus régulier."
Georges Bernanos, Journal d'un curé de campagne

Ecrit par : paratext | 31 octobre 2006

George,

L'exemple de Paris Plage est celui que cite Finkie pour se plaindre de l'interchangeabilité des choses engendrée par l'argent. "Alain Finkielkraut, à mesure que la discussion avec Jacques Julliard prenait son ampleur, nous a bien sûr expliqué qu’un exemple typique de cette réalité où tout peut aller partout, où tout est interchangeable, c’est bien sûr Paris-plage, où l’on peut faire croire que Paris peut devenir une plage comme une autre." écrit notre ami Bruno.

Ce que je ne comprends pas chez Finkie, c'est ce qu'il dénonce : il ne dénonce pas une réalité, puisque, comme vous le dites, paris plage n'est pas réellement une plage. Donc il dénonce une illusion, engendrée par l'argent. Mais quel est le lien de causalité ?
Quel est le rapport entre l'argent et paris-plage ? Je le comprendrais si l'interchangeabilité était réelle ; mais elle est précisément simulée ; l'exemple de Paris-PLage est très mal choisi car justement Paris-Plage n'est pas une plage. C'est un "tout se passe comme si..."

Si comme vous le dites, la réalité ne se laisse pas avoir par ces illusions de substitution, contre quoi se bat Finkielkraut ? De quoi parle-t-il ?

Il a publié récemment ses cours sur la notion de modernité ; c'est de là que vient ma déception à son égard ; pour lui, il existe un bouc-émissaire absolu qui explique tout ce qui va mal : la modernité, définie comme auto-détermination du sujet, comme soumission des choses au sujet. Bref il nous fait du Heidegger au rabais. L'énorme contradiction de Finkielkraut est ainsi la suivante : il veut penser le réel en tant que tel, "penser le visible" comme il dit, tout en dénonçant les pensées du sujet selon lesquelles le réel ne serait que ce qu'on en fait. Mais s'il refuse les pensées du sujet, il devrait admettre que justement la réalité n'est pas formée par le sujet ; or, il ne cesse de dire que le réel va mal à cause du sujet comme ci celui-ci avait une efficace sur le réel, efficace qu'il ne cesse de théoriquement refuser.
Cette contradiction théorique, héritée de Heidegger, le rend particulièrement inaudible sur un certain nombre d'analyses générales, cherchant des causes à l'explication du réel, toujours plus farfelues. Faire de l'argent une cause des problèmes, c'est déjà être pris dans le fétichisme de l'argent, c'est déjà croire que l'argent EST quelque chose, qu'il a une efficace, qu'il a presque une existence indépendante.

Finkielkraut n'est jamais aussi bon que lorsqu'il décrit la réalité ; il voit bien, il nomme bien mais il explique mal. Décrire "l'imparfait du présent", il le fait à merveille, expliquer la modernité il ne sait pas le faire ; il crée des schéma mono-causaux, et bien souvent réducteurs, simplistes, et c'est là l'héritage direct de Heidegger. C'est pourquoi, comme vous le dites si bien, Finkie est condamné à s'attaquer aux concepts et manque systématiquement le réel lorsqu'il s'agit de passer de la description à l'analyse. Tous ses cours sur les modernes est ainsi frappé de cette illusion selon laquelle l'histoire humaine, le réel, serait mûe par un concept, un seul, issu du satanique Pic de la Mirandole. Ce n'est pas très sérieux...

Ecrit par : Gai Luron | 31 octobre 2006

Cher Gai Luron,

J'ai bien lu l'article de Bruno, mais je me suis certainement bien mal exprimé. Je voulais simplement dire que cet exemple servait précisément à dénoncer la superposition au réel d'une illusion d'interchangeabilité des êtres et des choses ; et, à mon avis (qui cependant ne vaut pas grand chose, j'en ai bien conscience), l'argent favorise cette superposition, au sens où il leur attribue une valeur extrinsèque qui n'a finalement pas de lien direct avec leur véritable nature : cette valeur découle simplement du degré de convoitise que nous attachons à l'objet en question. Il y a donc bien un lien entre l'illusion et la réalité, puisque la première a tendance à se substituer à la seconde ; et l'exemple de Paris-Plage me paraît plutôt judicieux à ce titre, justement parce que l'illusion est flagrante.
Je ne suis pas étudiant en philosophie, aussi m'excuseras-tu, j'espère, de ne pas accorder trop d'importance au fait que ce qu'affirme Finkielkraut a déjà été formulé par Heidegger. Cependant, je ne pense pas que sa démarche s'enferme dans une telle dichotomie entre le réel tel qu'il est et le réel tel que nous le concevons ; à mon avis, il n'y a pas, de sa part, d'acceptation de l'un en échange d'un rejet de l'autre ; il s'agit plutôt de trouver un équilibre entre les deux, de tâcher de prendre en charge les distorsions qui se forment entre ces deux visions du monde.

En espérant te rencontrer bientôt,

Amicalement,

François.

Ecrit par : George | 31 octobre 2006

Je me permets l'outrecuidance d'une brève incursion dans la discussion entre George (François ?) et Gai Luron, en m'adressant particulièrement à ce dernier, au sujet de Finkielkraut.
Tout d'abord, réjouissons-nous d'avoir en France un intellectuel qui sache encore "décrire" la réalité : alors qu'il devient de plus en plus difficile de discerner des signes du réel à travers le brouillard amniotique / amnésique de l'époque et que ceux à qui la parole publique est confiée sont les laquais de la Machine, grand bien lui prenne de continuer à seulement "décrire" cette réalité de manière claire et édifiante. Les "explications" qui sont les siennes me paraissent bien moins univoques que ce que vous en dites.
Ensuite, en ce qui concerne "Nous autres, modernes", je trouve que vous allez vite en besogne : recroqueviller les 355 pages de ses cours sur l'illusion que vous dites me semble confiner à la mauvaise foi ou au parti-pris. L'Oratio de hominis dignitate et son auteur n'ont bien évidemment rien de "satanique" d'après l'écrivain du Juif imaginaire. Il en fait seulement un repère dialectique pour analyser ce qui d'après lui constitue un des trait d'un faisceau expicatif bien plus riche.
De plus, je ne comprends pas bien votre propos : vous parlez d'un concept, mais il s'agit plutôt d'une posture globale de l'homme par rapport au monde ("Abolition du définitif"). Et désir de pureté.

Pour finir, concernant "Paris-plage", il s'agissait pour Finkielkraut d'illustrer que "tout vaut tout", que n'importe quoi peut être autre chose, et en ce sens, que la fuite du réel devant ce que Festivus (voir Philippe Muray) en fait est l'image contemporaine du propos de Péguy sur le passage du bois au fer : in-permanence, interchangeabilité, car le décor (fake) est la nouvelle réalité (non le réel, qui, lui, ploie et tend à se faire rare) ; pour le coup, on se balade "dans un concept soutenu par une idée, elle-même suspendue à une théorie"...

Ecrit par : paratext | 31 octobre 2006

Paratext

Nous sommes pleinement d'accord ; j'admire Finkie dès qu'il décrit, et il est tout à fait rassurant d'avoir en France qui ait le courage d'affronter le réel tel qu'il se présente.

Mais toutefois je ne puis partager votre lecture de nous autres modernes ; ce que propose Finkie dans ses cours, ce n'est pas uniquement une modification du rapport au monde, c'est bien plus que cela : c'est lire l'histoire (tout y passe, la Renaissance, la révolution française, l'époque classique, le socialisme soviétique, etc.) à la lumière d'un concept : celui de sujet. Il y a pour Finkie une rupture ontologique dès lors que Pic de la Mirandole fait du phénomène humain une liberté qui se construit à chaque instant - ce qui est d'ailleurs une lecture très très contestable, et qui repose sur les préjugés habituels quant à la nouveauté de la Renaissance ; je me permets de renvoyer à Louis Valcke pour la mise au point sur ces interprétations trop rapides de Pic - si bien qu'un nouveau paradigme philosophique (le sujet comme liberté se construisant) aurait engendré un nouveau rapport au monde et donc une nouvelle forme de réalité.

Mais c'est cela qui n'est pas cohérent : on voit bien entre les lignes de Finkie que, à l'instar de Heidegger, la philosophie du sujet, l'idée d'une absence d'essence définitive de l'homme, ne lui convient guère ; mais s'il refuse le sujet, comment peut-il admettre que cette illusion que serait le sujet peut toutefois avoir une efficace sur le réel ? Comment ce qui n'existe pas peut modifier ce qui existe ? (Il ne faut pas oublier que ce qui est visé par Finkie dans ses cours, c'est l'idée selon laquelle le réel doit désormais se plier à l'homme, et non plus l'inverse, ce qui engendre cette fuite en avant du mouvement, et cette association de l'histoire-qui-se-fait à la métaphysique du sujet comme mouvement, précisément parce que désormais le mouvement humain engendre l'histoire et le réel)

C'est très curieux comme raisonnement. Alors, évidemment, à la fin de ses cours, Finkie a une solution ; le sujet comme liberté pure, donc comme absence d'essence ou de stabilité, engendre la dissolution du réel. Il n'y a plus de réalité fixe, tout est mouvant, le principe de réalité a fui ; et il présente cette disparition comme une conséquence ultime de l'accomplissement du sujet. En gros, dissoudre la stabilité humaine c'est aussi dissoudre le réel ; Finkie est obligé de conclure ainsi, mais c'est une conclusion qui manque un moment crucial : la dissolution du sujet contemporaine de la dissolution du réel.

Toute l'ambiguïté de Finkie est là : de quoi parle-t-il ? Si le réel est, par essence, réel (désolé pour la tautologie mais je ne vois pas comment le dire autrement), on ne voit pas comment un rapport au monde purement humain pourrait le modifier ; si inversement, le réel n'est qu'un "principe", une sorte de postulat, on ne voit pas au nom de quoi il faudrait s'en prendre au sujet en tant que celui-ci abolit la stabilité.
Pour le dire autrement, le moderne est, aux yeux de Finkie, le sujet qui se saisit dans le mouvement ; ce mouvement induit un rapport au monde particulier, qui suppose que la solution se situe dans l'avenir, dans l'à-venir, dans le mouvement qui résoudra les crises ; mais, et c'est là où je ne comprends pas la position heideggeriano-finkielkrautienne : ce rapport au monde initié par le mouvement (un peu hâtivement associé au sujet d'ailleurs) semble modifier le réel, semble même l'abolir (thèse finale de Finkie) ; mais comment peut-on à la fois postuler l'immutabilité réelle du réel (le réel serait en soi ce qui est), et se plaindre que le réel évolue à cause d'une mauvaise métaphysique du sujet qui prônerait le mouvement ? En somme, le présupposé majeur de ses cours qui est en gros "on a pedu le réel tel qu'il était" est rendu impossible par la situation qu'il décrit, puisque tout son ouvrage consiste à dire que la conception que l'on se fait de l'homme détermine la forme du réel, ce qui annihile de ce fait toute indépendance du réel à l'égard de l'homme.

Et c'est pourquoi je suis toujours très dubitatif quand je lis les explications des problèmes contemporains par Finkie car je ne sais jamais de quoi il parle :
- si le réel est immuable, alors l'action humaine ne devrait pas avoir d'efficace sur lui.
- si la métaphysique du sujet et du mouvement a supprimé le réel, alors on peut se dire que le réel contenait quelque chose comme la possibilité de son abolition et qu'il n'y a pas lieu de déplorer la perte du réel, puisque du propre point de vue de celui-ci, sa disparition est possible.

C'est exactement le même problème que rencontre Heidegger : il sépare de plus en plus l'être de l'étant, fait de l'être un événement totalement indépendant de l'action humaine, puis vient pleurnicher en disant que la métaphysique de la subjectivité a complètement foutu l'Etre en l'air par un mésusage de l'étant alors même que l'Etre est présenté comme événementialité pure, indépendante de l'étant. Finkie qui est un fan absolu des célèbres textes sur la technique et sur Nietzsche reproduit exactement le même paralogisme d'une absolutisation du réel rendu indépendant des actions humaines, tout en se plaignant que celui-ci soit complètement piétiné par les hommes, sans même se rendre compte que le réel n'est rien d'autre que ce que les hommes en font.

Quant à Paris-Plage, c'est très intéressant en effet (et Paratext semble dire que ça n'a rien à voir avec l'argent donc, ce qui serait plus intéressant), mais c'est là toute l'ambiguïté de Finkie : tout le monde sait que Paris-Plage n'est pas une plage ; y a-t-il vraiment illusion dans ce cas ? Il y a illusion quand on prend du factice pour du réel. Mais Paris Plage est perçu comme factice, même si beaucoup de touristes l'apprécient.
Enfin, il est possible que se superpose au réel un plan d'illusion, qui resterait à définir ; mais si tel était vraiment le cas, nous aurions affaire à un phénomène qui a un nom : la pure folie. Pourquoi pas...

Euh, je sais pas si j'ai été très clair ; si ce n'est pas le cas, faites le moi savoir, je rectifierai !

Bien à vous,

GL

Ecrit par : Gai Luron | 31 octobre 2006

"comment peut-il admettre que cette illusion que serait le sujet peut toutefois avoir une efficace sur le réel ?"
Question naïve concernant cet apparent paradoxe : où dit-il que le sujet est une illusion ?
Constater le passage d'un sujet défini, entre autres, par une certaine rigidité du réel à un sujet qui s'auto-engendre ne signifie pas qu'il y ait illusion.
Mais ma lecture de ces cours n'est plus très fraîche... D'avance, pardonnez l'éventuel contre-sens.

Ecrit par : paratext | 31 octobre 2006

En tout cas, je n'aurais jamais cru qu'on pourrait tenir une si longue conversation autour de Paris-plage... ;-)

Ecrit par : George | 31 octobre 2006

Vous avez raison paratext, il ne le dit pas explicitement.
Ce que je veux dire par l'illusion du sujet est la chose suivante : soit le sujet est un concept juste, soit c'est un concept faux. Pour le critiquer, il faut qu'il soit faux, donc illusoire.
C'est très net que lorsque Finkie critique le sujet façon Galilée qui construit le réel plutôt qu'il ne le reçoit, il dénonce ici une certaine conception du sujet comme cela même qui organise le réel, critique qui n'a de sens - à mon avis - que si le sujet est une invention factice. Il évoque d'ailleurs la mise en demeure du réel par le sujet, en reprenant le terme heideggerien de Gestell.

La critique du sujet est l'espèce de fil directeur rarement énoncé comme tel de ses cours, et pourtant ce n'est qu'à partir de cette critique de la modernité comme règne du sujet qui substitue l'éphémère à l'éternité, le construit au donné, l'historicité à la tradition, etc. que se comprennent ses cours. Et une critique n'a de sens que si ce qui est critiqué relève de l'illusion, non ?

Ecrit par : Gai Luron | 01 novembre 2006

Ecoutez, je vais relire "Nous autres, modernes" - dès que j'aurai achevé Grande Jonction... - et tenter, plus tard, de vous répondre sur ce point.
Par ailleurs (dites-moi si je vous ennuie, hein !) mais en revenant sur vos commentaires précédents, j'ai relevé :
"Il y a chez lui cette "trace" de Levinas, proprement insupportable, lorsqu'il évoque la question de l'innocence et de la nocence ; le soi serait, presque par essence, nuisance pour autrui. Je crois qu'il y a là transformation d'un possible en une essence, qu'il y a essentialisation de quelque chose de l'ordre du putatif. L'homme par essence nuisible à ses semblables (thèse de Levinas) est tout aussi grotesque que l'innocence humaine, à juste titre pointée du doigt par Finkie"

Hors, quand AF parle de "nocence" et d'"in-nocence" (le tiret est important), il me semble qu'il évoque plutôt ce thème tel que décrit par Renaud Camus (cf. Du sens, ainsi que ses différents Eloges : de la syntaxe, de la honte, du chuchotement, du paraître).
"Définie selon l'étymologie comme une absence (idéale) de nuisance, l'in-nocence selon Camus n'est pas un acquis mais, de même que l'éducation, un processus, un combat en soi et dans la société contre la nocence, que celle-ci se manifeste à l'égard des personnes ou qu'elle sévisse contre la nature ou le cadre de vie. " (http://www.in-nocence.org/)

Ecrit par : paratext | 01 novembre 2006

Cher Paratext,

Vous ne m'ennuyez pas du tout ! Bien au contraire.
Si AF emploie la nocence au sens de Renaud Camus (que je vous remercie de m'avoir fait découvrir) j'avoue ma mésinterprétation.
Il me semblait que ça provenait aussi de Levinas, mais votre interprétation est très séduisante.

GL

Ecrit par : Gai Luron | 06 novembre 2006

dsl mais j'ai rien compris c'est tout. merci bq

Ecrit par : sissou | 02 octobre 2007

"Par ailleurs, je serais bien plus d'accord avec Marx qu'avec Finkie sur un point : la question de l'égalité et de l'argent. Marx a écrit des pages magnifiques et indépassables sur l'argent comme vecteur de l'égalité, sur le marché financier comme lieu démocratique par excellence où toutes les différences venaient se résoudre en égalité."

J'aurais besoin de la référence, j'ai du sauter quelques pages du Capital moi...

Ecrit par : Skutanea | 17 décembre 2007

Skutanea: Je te la filerai quand j'aurai enfin lu le Kapital en allemand (il est au programme d'agrèg!).
Mais, à titre de préliminaire explicatif: ne jamais oublier que Marx, ce n'est pas le marxisme, et qu'on est souvent très surpris quand on fourre soi-même le nez dans Marx, de voir à quel point il n'y avait nullement un discours univoque appelant à l'action violente, mais d'abord et principalement une philosophie. Dès lors, une méditation sur l'argent risque fort de paraître moins caricaturale que les condamnations hâtives dont se fendent à qui mieux mieux nos marxistes médiatiques habituels...

Ecrit par : Bruno | 23 décembre 2007

Sissou: keske t'as pas compris??

Ecrit par : Bruno | 23 décembre 2007

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