02 juillet 2009
Citoyens clandestins & Le Serpent aux mille coupures, de DOA

Le dernier opus de DOA, Le Serpent aux mille coupures, est un texte nerveux, rapide, qui se lit comme la déclinaison périphérique et française de ce que Don Winslow a magistralement décrit dans l’imposante Griffe du Chien. Au début des années 2000, les narcotrafiquants d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud, face à la saturation du marché américain de la drogue, tentent de conquérir un marché nouveau, extrêmement lucratif : l’Europe. C'est ainsi que quelques gangsters débarquent dans le Sud-Ouest de la France, dans la campagne viticole traversée par le racisme ordinaire, à Toulouse, et croisent le chemin d’un mystérieux motard visiblement rompu dans l’art d’exécuter les importuns.
Pour ne pas déflorer ce bon roman, dont la chute, bien qu’on la devine par moments dans le cours du texte, est parfaitement jubilatoire, n’en disons pas plus, et invitons le lecteur avide de lectures fluides et enlevées à se pencher sur ce Serpent.
DOA est, avec Antoine Chainas, ma belle découverte de ce printemps 2009. Son Citoyens clandestins, primé par le Grand Prix de littérature policière 2007, est un bijou de construction, de nervosité et, une fois encore, de fluidité. La narration sous formes de courts développements de quelques pages, qui portent en même temps trois ou quatre fils majeurs de l’intrigue – le personnage de Lynx, celui de Karim/Fennec, celui d’Amel Belhimeur… - voués évidemment à s’entrecroiser, à se séparer à nouveau pour finalement converger vers une scène finale magistrale, manifeste une maîtrise romanesque, littéraire et scénaristique remarquable.
L’intrigue : dans les Balkans, une intervention de soldats français visant à récupérer une arme chimique tourne bizarrement, et la France se retrouve dans la panade : l’arme chimique passe aux mains de terroristes islamistes, juste après le 11 septembre 2001. Dès lors, pour la récupérer, diverses officines chargées de la défense silencieuse des intérêts français se retrouvent lancées à la poursuite de cette arme chimique : services secrets, police, et une mystérieuse organisation privée à laquelle, visiblement, l’Etat sous-traite les opérations les plus sales : la SOCTOGEP. Le meilleur agent de cette société, Lynx, se révèle un bien curieux personnage, formé au parachutisme, au tir de précision, à l’enlèvement, à la torture et à l’exécution discrète de cibles prédéterminées, et qui opère toujours en écoutant de la musique (ce qui constitue une bande-son excellente pour le livre, notamment lors de la scène inaugurale, où Lynx sniper exécute des gangsters en écoutant Aucun Express de Bashung…). Une sorte d’arme absolue humaine qui, on s’en doute, risque à tout moment de devenir incontrôlable, et qui ne semble guère motivé par la fibre patriotique… Un agent des services secrets français, Karim, tente de s’infiltrer dans le milieu djihadiste parisien pour découvrir si et quand les terroristes pensent utiliser l’arme chimique. Une jeune journaliste ambitieuse, Amel Rouvières-Belhimeur, enquête, appuyée par un prestigieux reporter, sur les agissements de tout ce petit monde, et va bientôt trouver, en rencontrant Jean-Loup Servier, un trentenaire mystérieux qui partage son temps entre Paris et Londres, un soutien et une consolation inespérés lorsqu’elle va se trouver dépassée et déçue à la fois par son travail et par sa vie de couple.
Des scènes d’actions ultra-violentes, très visuelles, stupéfiantes de dynamisme, alternent avec des moments « suspendus » où les personnages semblent chercher un apaisement qui ne vient jamais, une minéralité tranquille qu’ils ne trouvent que dans des rencontres épisodiques, fugaces. Je pense à cette scène magnifique où Amel et Jean-Loup boivent du vin blanc à l’aube, non loin des Champs-Elysées, et où Jean-Loup ne trouve l’apaisement qu’en allant découvrir au Virgin Megastore des Champs le dernier album des Doves, dont il écoute la très belle Sea Song.
Tout le choix des musiques du livre manifeste une recherche de grâce, d’une énergie enfin libérée des pesanteurs du monde, que ce soit dans la violence et la torture d’un prisonnier rythmées par l’Out of control des Chemical Brothers, dans le Wild is the wind de Bowie, dont la tonalité résume à elle seule l’existence de Lynx, si ce n’est pas plutôt la Dance of the bad angels.
Mais nous avons là un livre français, bien français, si jamais nous restreignons le ressort scénaristique de la quête de rédemption à l’art proprement américain. L’apaisement voulu n’est pas un rachat, une demande de pardon, il y a le sentiment du « trop tard » que rien ne viendra reprendre ni transfigurer. Lynx est une sorte de monstre solitaire définitivement incontrôlable parce qu’il n’attend absolument plus rien du monde, mais aussi parce qu’il n’acceptera pas de se sentir lâché, trahi. Tout le roman, si mes souvenirs de lecture sont bons, est émaillé par une sensation dominante : celle de « perdre pied », de sentir que l’existence ne fait fond sur aucun fond premier, que tout ce qui semblait solide se dérobe et perd en consistance, que les alliés n’en sont jamais vraiment, qui entraîne la perte « de tout espoir », perte définitive.
En cela, ces Citoyens clandestins, cette expérience de la clandestinité que DOA a mise en scène et déclinée sur plusieurs personnages aux profils très divers, est l’expérience d’une déception : le monde s’enfuit et nous laisse seuls, dans l’abandon, et l’abandon essentiel devient la seule émotion durable qui traverse la vie. L’oxymore du titre du livre relate cet abandon primordial, qui infecte toutes les perceptions du monde des personnages.
Si Le Serpent aux mille coupures filait le thème, déjà largement exploité par Winslow, du «combat perdu d’avance », Citoyens Clandestins, lui, se focalisait sur la solitude, sur le fait de « perdre pied », jusque dans la scène finale du roman, elle aussi époustouflante, dont l’élément aquatique et le motif de la disparition définitive dans un infini aquatique rappellera aux uns les meilleurs passages du Grand Bleu, aux autres la disparition du prêtre Domenach dans une chute d’eau potentiellement infinie, sous New York, dans les Visages immobiles de Raymond Abellio.
Lynx est un personnage fabuleux, parce qu’il incarne, tout comme Karim et Amel, la solitude. Pour reprendre en la détournant, la phrase des Ennéades de Plotin, Lynx est cet être qui « fuit seul vers le Seul », qui s’achemine vers une pure négativité une, sans contenu, sans identité, et s’y achemine à la force de son désespoir. En cela, DOA nous a donné un grand roman, peut-être, sur la négativité pure qui ne se laisse pas consoler, apaiser, transformer par une nouvelle positivité. Le roman creuse, torture, fouille, sonde, mais il ne fait que cela, il ne prépare aucune vie nouvelle à venir.
Est-ce ce point-là du travail de DOA, qui semble rejoindre le personnage de Nazutti du Versus d’Antoine Chainas, qui a encouragé Baptiste Liger de Lire à proposer l’étiquette de polar nihiliste pour caractériser l’œuvre de ces deux écrivains et d’autres ? Ce n’est pas impossible. Cela ne poserait pas de problème, si le nihilisme voulait vraiment dire la mise en scène réglée, calculée et esthétiquement parfaite, d’une négativité que rien ne vient contrebalancer et renverser en positivité ultime. Mais le nihilisme comme courant de pensée ne signifie pas cela. Il est, historiquement, l’envers du christianisme, il est ce qu’ont affronté les grands écrivains chrétiens souvent catalogués comme réactionnaires (ce qui renforce a fortiori la perplexité du lecteur qui se voit proposer, pour les livres qu’il a aimés, l’étiquette de « polar nihiliste de droite »…). Il s’assimile surtout, à mon sens, à un grand désir d’indifférenciation, de désindividuation générale, d’égalisation ultime des êtres. Rien à voir, donc, avec la démarche esthétique de Chainas ou de DOA, qui proposent des personnages parfaitement individués, traversés par une singularité qui les rend inoubliables au lecteur, et dont la rage d’exister manifeste bien que même le néant et la mort ne leur conviennent pas. On pourrait discuter sur les mots, et l’intuition de lecteur de B. Liger est très intéressante, mais je pense que la dénomination qu’il proposait était un poil trop imprécise.
La vérité quasi eidétique qui se pourrait déduire de la lecture de Citoyens Clandestins, qui fut pour nous illuminée par la présence du personnage de Lynx, par cette individualité émouvante dans sa lutte contre le monde, mais aussi dans sa lutte contre ce qui nie le monde, pourrait peut-être se dire ainsi : être seul, c'est être le seul. La solitude forge la singularité, l’unicité d’un être. C'est dans l’expérience de l’abandon, de la scission entre l’existence personnelle et le monde désormais impersonnel et hostile, c'est à ce point crucial et critique que s’épanouit la grâce d’un être réel, toujours inespéré, et définitivement inoubliable.
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12 juin 2009
Une première année de philosophie dans le Mammouth
Une première année d’immersion dans le monde de l’enseignement s’achève. C'est l’occasion de rassembler les diverses impressions qui ont émaillé ces quelque neuf mois – au fond, une année scolaire a la durée d’une gestation…
Le système éducatif fonctionne étrangement. Il faut tout d’abord reparler de cette chose étrange par laquelle on fait passer les jeunes professeurs stagiaires : l’IUFM. Si, à Toulouse, en philosophie, je n’ai certainement pas à me plaindre de la qualité de la formation dispensée, en revanche l’ensemble de ce système, dont j’ai pu prendre la mesure lors de la fameuse « semaine commune » qui regroupe et mélange de jeunes stagiaires de toutes les disciplines, est éminemment critiquable. Ce qui s’y rencontre massivement, sous la forme d’une usine à gaz qui abrite un nombre incalculable de gens qui n’aiment plus les élèves, et sont de toute façon devenus incapables de faire face à des classes – pour peu qu’ils l’aient jamais été… - , c'est un système de pensée globalement hallucinatoire, basé sur quelques fantasmes aussi bêtes que tenaces. On essaie de se débarrasser par tous les moyens de toutes les distinctions. Celle entre le professeur et l’élève, celle entre l’école et les lieux de vie. Et celles qui existent entre les élèves eux-mêmes. Une immense complaisance envers les comportements anormaux vient ainsi idéalement compléter une haine inavouée mais très réelle de la réussite et du bon élève (il n’est qu’à voir le nouveau nom attribué aux ZEP : on parle désormais de collèges « ambition réussite », sans doute pour mieux espérer qu’on n’en restera jamais qu’à des ambitions). La chasse aux discriminations, abusivement menée jusqu’à se demander si les énoncés de mathématiques des épreuves de recrutement pour les grandes écoles d’ingénieurs ne sont pas sexuellement discriminatoires, masque fort mal une détestation tenace pour la différence, ou encore pour ce qu’on appelle la « séparation » au sens fort. L’horizon idéalisé de ce système de pensée est une vie impersonnelle et collective, où l’écart absolu d’un enfant à l’autre se trouve réduit et ramené à une identité de condition socio-économique, culturelle, et donc, à terme (ce qui est sans doute le plus grave : intellectuelle). La grande désindividuation, le désembourgeoisement des enfants favorisés, la remise à niveau de toutes les aspérités qu’on nomme d’habitude « singularités », voilà ce qui est visé et incessamment promis.
On dit souvent que les enfants en échec sont ceux qui sont « sortis » du système. En réalité, le système s’accommode très bien de ces élèves-là, il a même besoin d’un grand nombre d’enfants en difficulté pour continuer de justifier certains de ses organes, et certains postes de chercheurs en sciences de l’éducation dont les biais intellectuels et méthodologiques n’ont d’égaux que leur fondamentale inutilité. Les seuls élèves qu’il n’arrive pas à inclure dans son idéologie et dans son organisation concrète, ce sont les bons élèves. L’élitisme n’a pas bonne presse. Ce même rejet de l’ambition de créer et de recréer incessamment des élites intellectuelles se retrouve d’ailleurs parfois chez les professeurs. C'est dès lors chaque année un petit miracle continuellement recommencé que, malgré le rejet massif de l’élitisme et de la méritocratie, qui sont pourtant les seuls idéaux politiques acceptables en termes d’éducation, des dizaines de milliers d’élèves continuent de vouloir intégrer des classes préparatoires aux grandes écoles. Tout a pourtant été fait pour qu’ils n’en aient pas envie : écrasement de la notation autour de la moyenne (ce qui est la vraie tendance dominante dans la notation, et non pas, comme l’affirme Antibi, la tendance à s’assurer de l’existence d’une « constante macabre »), désinformation une nouvelle fois fantasmatique sur l’ambiance de ces classes… Sans parler bien sûr de l’argument imparable : ces classes étant une spécificité française (tout comme, quelques années plus tard, l’agrégation, concours bourgeois et francocentré d’une ringardise avérée, comme chacun sait), il faut les éviter, puisque la plus-value intellectuelle qu’on en retire se monnaie mal dans le monde internationalisé du travail.
Revenons sur le désir secret qui traverse beaucoup d’ « acteurs du système », comme on disait dans les IUFM. Ce désir de voir tous les enfants traités à la même enseigne, dans un travestissement odieux de l’universalisme républicain. J’ai été sidéré d’en trouver une déclinaison réellement haineuse dans la perception que nombre de gens ont de l’enseignement privé (et évidemment, de son fer de lance : le privé catholique sous contrat avec l’Etat). C'est pour les riches, ça viole la laïcité, c'est pour les gens qui veulent pas que leurs enfants fréquentent la réalité et les couches populaires, etc. Nous on croit au service public, on aime pas les bahuts qui sélectionnent par le fric. De toute façon ces bahuts surnotent les mômes pour que les parents continuent à faire un gros chèque, etc. Le camion-poubelles de conneries du même genre déborde dangereusement. Cela devenait presque mon petit happening masochiste personnel de glisser alors dans la conversation que j’étais un pur produit intellectuel et idéologique du privé, et que je pensais très sérieusement à me débrouiller pour aller y enseigner prochainement… Précisons tout de même, à titre purement informatif, par simple amour de la vérité, que :
- on peut mettre ses enfants dans le privé même si on est financièrement défavorisé ; parfois même on ne paye rien.
- Le contenu des cours dispensé dans le privé sous contrat est strictement le même que dans le public.
- Ce ne sont pas des usines à endoctrinement religieux : on y trouve des athées, et des gens de différentes confessions.
- On y travaille souvent plus au calme, dans la sécurité, une discipline minimale y est maintenue, et ces choses-là sont des droits élémentaires des élèves comme des professeurs, sur lesquels il est aberrant qu’il y ait matière à discussion, sinon à dispute.
- Si les lycées privés placent des élèves dans les grandes prépas parisiennes, c'est bien qu’ils ne surnotent pas et que les élèves qui y sont, sont bien formés.
Une fois encore, la séparation, la distinction, l’altérité, l’inconnu, sinon l’inconnaissable, agacent, énervent, sont craints, fantasmés, et donc pris pour cible par la machine à fabriquer de la médiocrité.
D’ailleurs, disons-le d’emblée : ce sont les mêmes qui applaudissent à toute affirmation identitaire bruyante, surtout quand elle paraîtra un peu « exotique », laissant par exemple, dans les lycées publics, des élèves manquer des cours pour cause de Ramadan ou d’Aïd, et qui reprocheront aux catholiques de constituer des lycées où la foi pourra être accompagnée, et les gens se réunir au nom d’une commune conception de l’existence et de l’éducation.
Bref, je regrette de découvrir d’une manière aussi éclatante un unique grand désir de blancheur terminale, d’anonymat, de retour à une forme de vie homogène, collective, où chacun est tous les autres parce qu’il n’est lui-même personne. Désir qui n’est désir de rien, qui est désir du rien, désir de n’être rien, et qui n’est donc déjà plus un désir.
Cela devient dès lors presque un jeu de chercher, dans ce grand magma, les quelques personnes qui s’en démarquent. Nous nous cachons, la plupart du temps nous n’intervenons pas dans les discussions, mais nous parvenons à nous reconnaître les uns les autres. Ce n’est d’ailleurs pas qu’une question de convictions politiques (même s’il est drôle et passionnant de chercher à retrouver, dans une salle des profs, les fameux 20% qui ont quand même voté Sarkozy…), mais une question de volonté : celle de maintenir le cap, les exigences, la discipline, et le désir d’amener les élèves à bon port, c'est-à-dire plus loin qu’eux-mêmes seraient allés sans nous (d’où l’on déduira aisément tout le mépris que je peux porter aux pédagolâtres, mauvais lecteurs du Ménon de Platon, qui croient que l’enfant peut tout redécouvrir et tout reconstruire par lui-même…). Voilà autant de dispositions, souvent rencontrées cette année chez mes collègues, qui laissent, malgré tout, percer un optimisme assuré. On fait tout pour rendre les gens cons, mais étonnamment, ils résistent.
Venons-en à présent à la dimension symbolique de notre belle profession. La grande surprise de cette année aura été de voir à quel point une agrégation, ou un statut de professeur plus simplement, délivrent, dans la société civile, une aura positive, et plus encore le statut de professeur de philosophie. Cette aura a des causes parfois douteuses : nous sommes ceux qui comprennent l’incompréhensible, qui enseignent le difficile, qui parlent un français qui n’a pas l’air français. Nous sommes les êtres de la difficulté, de l’incompréhension élevée au rang d’énigme, sinon d’émouvant mystère.
Faites le test : avouez que vous êtes prof de philosophie, sur-le-champ on se sent obligé de vous dire : (rayez les mentions inutiles)
- ah moi j’aimais pas ça, j’y comprenais rien, je jouais aux cartes dans le fond de la classe.
- Ah, moi, mon prof de philosophie, en terminale, il était bizarre. D’ailleurs on n’avait fait que 3 notions du programme.
- Ah, et ils comprennent ? Qu’est-ce que vous pensez de Michel Onfray ? moi je trouve ça vraiment bien, et puis c'est clair, on comprend tout ce qu’il dit.
- Si vous n’y arrivez pas avec vos élèves, c'est parce que vous ne les aimez pas assez comme ils sont, faut vous adapter à leur mode de fonctionnement. En philosophie, vous coupez tout le temps les cheveux en quatre, faut pas s’étonner que les gens ne comprennent rien.
- Au bac j’ai eu 8, j’ai jamais compris comment ni pourquoi.
- De toute façon, les profs de philosophie notent entre 6 et 12, mais on sait jamais à quoi ça correspond.
- Au bac, mon sujet c'était…
- La philosophie, faudrait en faire dès le primaire, vous croyez pas ? (ou la version opposée : de toute façon, ils sont trop jeunes pour comprendre et pour s’intéresser, ils ont pas assez vécu).
- Moi, je serais à votre place, je…
N’en jetez plus, de grâce.
Pitié.
Si vous me dites que dans la vie vous êtes banquier, je ne me mets pas illico à commenter l’état actuel du système financier, ni à vous dire comment vous devriez gérer les portefeuilles de vos clients.
Si vous êtes plombier, je ne vous raconte pas de suite la fuite d’eau que j’ai eu il y a trois ans dans mon studio.
Alors, soyez gentils, aidez-nous, nous autres profs de philosophie, à ne pas détester parler de notre profession : ne nous dites pas sans cesse ce que nous devons faire, ou à quel point vous détestez ce que nous aimons. Croyez bien que toute la nouvelle génération de jeunes professeurs qui arrivent dans le métier, et beaucoup de profs chevronnés, se posent toutes les questions qu’il faut pour que l’enseignement de la philosophie soit harmonieux, efficace, et permette aux lycéens d’affiner leur compréhension du réel… Nous avons démontré une expertise, suivi des formations, et surtout nous essayons de cultiver le sens du kairos, de ce moment opportun qui est un art de s’adapter aux circonstances pour parvenir à un résultat satisfaisant, nous préparons énormément nos cours, les réécrivant plusieurs fois si nécessaire jusqu’à parvenir à un niveau de clarté adéquat… Bref : cessez de nous dire, même inconsciemment, même involontairement, que nous ne travaillons pas assez pour les élèves, ou que nous travaillons mal, perchés dans notre tour d’ivoire ou blottis dans des systèmes de pensée abscons qui ne s’embarrassent plus du sacro-saint quotidien de nos chères têtes brunes et blondes à mèches éborgnantes et à mascarat surdosé.
Quant au reproche, souvent adressé, de ne pas assez aimer les élèves, il faut lui répondre sereinement que, Dieu merci, on ne doit pas avoir besoin d’aimer quelqu'un pour bien faire son travail avec lui et vouloir sa réussite ; ensuite, que nous avons bien une forme d’amour pour les élèves, un amour désintéressé, un amour qui n’est pas désir ni amitié, mais une bienveillance essentielle, silencieuse mais toujours nécessaire quand nous rentrons dans une salle de classe. Nous les aimons d’ailleurs par-delà le désamour qu’eux peuvent nourrir à notre égard (j’en ai fait la pénible et très grotesque expérience en cette fin d’année). Et c'est parce que nous voulons leur bien que nous ne supportons pas de les voir, dans leur propre désintérêt, parler sans cesse en cours, sécher, ne pas faire leur travail sérieusement.
J’en viens alors à quelques remarques, plus ou moins inquiètes, sur l’enseignement de la philosophie en terminale. Je termine cette année avec le sentiment que nous ne servons, le plus souvent, que de tête d’enregistrement d’un niveau intellectuel déjà constitué, et peu à même d’évoluer positivement au cours du temps grâce à la philosophie. Ce constat est purement statistique, puisque j’ai aussi eu la joie très réelle de voir certain(e)s élèves progresser de manière substantielle, affiner leur réflexion, muscler la construction de leurs arguments, et comprendre en fin d’année des choses plus difficiles que ce qu’ils et elles peinaient à comprendre en septembre.
Mais, dans l’ensemble, faire face à une classe m’a semblé consister à remonter en permanence une pente qui les pousse à ne pas vouloir découvrir de nouveauté, à ne s’intéresser à rien (le bonheur, la liberté, le désir, la politique, toutes ces notions qui ont fait vibrer tant de gens, nous font encore vibrer, ne suscitent en beaucoup d’élèves aucun appétit intellectuel, aucune soif de comprendre, aucun changement). Au fil de l’année, j’ai décelé dans les comportements et les regards ce qu’on ne peut appeler autrement que « mépris ». De moins en moins de questions demandant de réexpliquer un point difficile, de plus en plus de tendances au bavardage incessant, clairement affiché et assumé.
D’où l’aveu suivant : les élèves sont souvent (sauf agréables et notables exceptions) de jeunes adultes très mal élevés. Il faudra se demander pourquoi, pour l’instant je n’en sais rien. Il est courant de croiser ses élèves dans les couloirs sans qu’un bonjour soit échangé. Courant aussi d’entendre leur bonjour et leur au revoir conventionnels encadrer un bavardage incessant pendant le cours (ce qui montre que nous, professeurs, n’existons comme individus dignes d’être salués que dans l’exercice de nos peu glorieuses fonctions, je pense). Acceptez d’accompagner un voyage de classe de trois jours, essayez d’être le plus accessible possible – quand bien même vous n’y êtes absolument pas tenu statutairement, et prenez sur un temps de vie privée qui pourrait être bien mieux employé – et vous aurez l’immense plaisir, au retour, de voir plus d’un élève sur deux quitter la gare sans dire un mot au professeur, ce en quoi ils ne font d’ailleurs qu’imiter leurs parents, qui ne descendent pas de leur voiture pour venir ne serait-ce que saluer les accompagnateurs.
On s’installe globalement dans une stratégie de la loose moyenne. On vise 10 toute l’année, avant, immanquablement, de finir à 8 au lieu de finir à 12. On cesse de prendre les cours. On ne respecte aucun conseil de méthode, on n’essaie même pas. On reproche à ceux qui voudraient suivre et ne le peuvent pas, de s’en plaindre en trop haut lieu et de ne pas respecter la loi du silence (digne d’une mentalité de clan mafieux) qui a cours au sein de la classe, et la sacro-sainte règle du lavage de linge sale en famille. On cherche la fusion collective avec l’esprit médiocre du groupe, les vécus n’ont de valeur que collectifs (pour cela, un blocage de lycée dénué de toute réflexion critique et de toute hauteur de vue par rapport aux mots d’ordre véhiculés par les syndicats lycéens et repris par pur psittacisme, est tout à fait efficace), et les individualités sont priées de se taire et de se conformer à la si belle harmonie du tout. Tout cela n’est évidemment pas dramatique, et n’empêchera aucun élève ayant satisfait à ce comportement moyen d’obtenir un bac que l’on sait d’ores et déjà bradé, saboté, travesti, et qui deviendra vraisemblablement dans les années à venir une série de QCM.
On n’est pourtant pas là dans le catastrophique, et c'est bien le problème. On est dans l’ordinaire, sinon dans le haut du panier, et pourtant, même ce haut du panier ne veut pas d’une vie plus brillante, d’une existence plus intense, d’une qualité de pensée plus affinée. Ce monde que nous tentons de leur offrir, la plupart du temps ils le refusent. Quand je vivais de petits moments de découragement passager, les premiers de ma carrière, je finissais par me demander si, avec certains élèves, j’avais ne serait-ce qu’un fragment de monde commun. J’avais l’impression que la réalité les intéressait tellement peu, comme objet de réflexion, de doute, et même de jouissance (mais d’une jouissance inédite, inouïe, distincte des jouissances qu’ils semblent rechercher, eux…) que nous ne devions pas avoir rapport, eux et moi, à la même réalité.
La remise en question se fera. J’essaierai de voir ce que j’aurais pu faire pour aller chercher les élèves que je n’ai pas réussi à emmener, malgré eux, malgré le système de consommation dans lequel ils aiment s’installer, à bon port. Tout en gardant bien en tête que, si un certain nombre d’élèves ont aussi apprécié le cours, et en ont heureusement bénéficié, je n’ai pas été non plus totalement dans l’erreur. Le temps jouera pour moi.
En attendant, je ne cesse de m’amuser des cris d’orfraie poussés par les professionnels de l’indignation, qui ont crié au béotien quand Sarkozy a signifié qu’il n’était peut-être pas utile, à un concours de recrutement de la Poste, d’interroger les candidats sur La Princesse de Clèves. Evidemment : on veut uniquement fabriquer des machines à produire et à consommer, on foule aux pieds la grande culture humaniste, à laquelle tout le monde devrait avoir accès, etc.
Mais bien sûr.
Et donc, si je suis la logique qui est ici défendue, je vais plaider pour une épreuve de mécanicien garagiste à l’agrèg de philosophie. (Ou pour une épreuve de menuiserie en licence de maths, par exemple). Parce que ces concours de recrutement de philosophie où l’on estime qu’un prof de philosophie doit se cantonner à la connaissance de la philosophie, et pas s’ouvrir à celle des joints de culasse ou des courroies de transmission, c'est tout simplement scandaleux.
Pour quitter le sarcasme, je trouve surtout que cette logique d’enfermement des individus dans une unique fonction de consommation du réel (double génitif), aux deux versants symétriques : produire de la richesse au travail pour mieux pouvoir consommer la richesse produite par les autres quand on ne travaille pas, cette logique, ce n’est pas Sarkozy, ni la droite, ni « le système », qui l’impose. Ce sont les gens qui se l’imposent. Ce sont les lycéens qui ne rentrent pas dans les librairies (et qu’on ne me brandisse pas les milieux socio-culturellement défavorisés comme épouvantail, on sait très bien que les gosses de profs et de bourgeois sont tout aussi cons que les autres, parfois), ou des bibliothèques. Ce sont eux qui n’empruntent quasiment rien dans leurs CDI. Ce sont eux qui choisissent de ne pas s’intéresser aux langues anciennes, à l’histoire,à la poésie, et à la philosophie. Ce sont bien eux qui font librement et consciemment le choix de ne pas saisir les mains qu’on leur tend. Parce qu’aucun système ne se fabrique ni ne se pérennise sans que les individus y aient un tant soit peu consenti, parce qu’au fond il ne sert à rien de critiquer TF1 ou M6 et qu’on demeure bien toujours libre d’éteindre la télé, ou d’y regarder autre chose.
Au fond, j’ai revérifié, en acte, pendant cette année, que je croyais bien, au plus profond de moi-même, aux deux choses qui distinguent la philosophie de tous les autres discours prétendant décrire et expliquer le monde. J’ai maintenu l’ambition de proposer un discours universel, ou potentiellement universalisable. J’ai maintenu la volonté de croire à la liberté individuelle. Que cette universalité et cette affirmation de la liberté menacent sans cesse de se trouver ébranlées par les relativismes, l’inertie, l’amour du confort qu’est l’absence de pensée, ne suffit décidément pas à les révoquer comme caduques, fallacieuses, ou dangereuses, ni à me faire redouter de retrouver, dès septembre, un nouveau public avec qui recommencer l’aventure.
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03 juin 2009
Le Déchronologue, de Stéphane Beauverger - Versus, d'Antoine Chainas

Il faudra(it) reparler du roman de Stéphane Beauverger, Le Déchronologue, paru il y a peu à La Volte. Je ne m'amuserai pas à rivaliser de virtuosité interprétative avec Olivier ni François à ce sujet, mais simplement, je me contenterai d'en rappeler l'importance : ce roman est tout entier porté par une narration généreuse, par l'unité d'une voix, celle du personnage étrange, lettré, raffiné, violent et furieusement alcoolique, qu'est le capitaine Henri Villon. A l'évidence, Stéphane Beauverger a étoffé ses possibilités d'écrivain sur le plan du style. Cela ne passe pas par quelque esbroufe permanente qui prétendrait tenir lieu de beauté de la langue, mais par la parfaite cohérence d'un point de vue, d'un souffle tout uniment tenu pendant 400 pages, et une fluidité qui ne se trouve jamais prise en défaut. Les fines gueules regretteront presque les aspérités, la dureté premières qui caractérisaient la trilogie dite du « Chromozone », mais à chaque projet son style, à chaque histoire les moyens bien spécifiques de susciter l'enthousiasme du lecteur.
La pure narration, et l'effacement tendanciel de tout discours, de tout commentaire, voire même de toute private joke, voilà ce qui caractérise ce nouveau Beauverger. L'humilité du personnage n'est plus à louer, encore faut-il saluer à quel point elle transparaît heureusement dans ce roman.
N'étant pas totalement désengagé de la patiente genèse de ce roman, je me garderai bien d'en faire trop à son sujet, invitant surtout les lecteurs désireux de lire de belles aventures (piraterie, paradoxes temporels, amour désespéré, empires amérindiens, fanatisme civilisationnel, guerre de religions : n'en jetez plus !) à faire main basse sur ce bel objet, illustré par l'œil infaillible de Corinne Billon.

Mon coup de cœur de printemps est allé au très fort roman d'Antoine Chainas, Versus. Il y avait longtemps que je n'avais pas lu de polar. Tout juste m'étais-je contenté - mais si j'ai bien compris, il faut distinguer les deux genres, par leur différence de tension narrative, de type de dénouement, d'ambition esthétique, en somme ! - de lire le roman noir de Thierry Marignac, Renegade Boxing Club, paru cet hiver (roman dont j'ai pensé le plus grand bien). Le nom de Chainas, je l'avais retenu du fait qu'il lui avait été vaguement reproché de faire du Dantec, d'en reprendre les techniques narratives, la découpe, etc. Peu importe la véracité d'une telle assertion (plutôt nulle que totale, à mon avis de simple lecteur), l'essentiel était dans ce rapprochement : tout le monde n'a pas forcément le talent nécessaire pour ne serait-ce que sembler plagier le Dantec des Racines du Mal...
Rarement un livre m'a autant secoué, et obligé à atteindre une telle vitesse de lecture (l'anglophile averti parlera de page turner) : l'excès y est la règle. L'histoire est assez simple, elle raconte les tribulations d'un flic de 46 ans, Paul Nazutti, qui vit, pense, frappe comme un animal ceux qu'il traque : les pédophiles. Adoptant des méthodes ultra-violentes, n'hésitant pas à s'auto-mutiler pour faire porter le chapeau à ceux qu'il arrête après les avoir passés à tabac, notre flic est, comme le décrit volontiers l'auteur, un animal. Lorsque un flic idéaliste, Andreotti, lui est adjoint pour reconstituer un binôme de travail, Nazutti doit enquêter sur une série de meurtres d'une étonnante logique : un tueur de pédophiles semble vouloir rendre lui-même la justice... On découvre bien vite que Nazutti participe à d'étranges cérémonies nocturnes au cours desquelles la violence atteint des degrés vertigineux, et qu'Andreotti va peu à peu découvrir et tenter de comprendre.
Tout au long du roman, Chainas met en scène la montée de la bestialité, sa logique d'étouffement du doute, l'obsession sans cesse contrariée de rédemption, dont nous comprenons qu'elle est l'obsession centrale du polar lui-même. La plume de Chainas est d'une totale justesse, tout au long du roman (pourtant roboratif : 640 pages en format de poche), quand elle entend épouser la logique obsessionnelle de haine qui est celle de son personnage. Dans les longs monologues intérieurs de Nazutti, construits par petites touches sèches et visant juste, où xénophobie, frustration sociale, détestation poujadiste d'élites fantasmées, racisme ordinaire, posture d'ange déchu, de mari cogneur ne sachant pas aimer, s'entremêlent pour dresser un portrait de la barbarie qu'engendre mécaniquement l'époque. Nazutti est un personnage-chef d'œuvre : il porte le roman en hurlant contre l'époque. Ce faisant, nous retrouvons un type de personnage bien précis, déjà rencontré... dans un roman totalement différent : le Festins secrets de Pierre Jourde. Un jeune agrégé de lettres, pour son année de stage, rencontre dans le collège où il se trouve affecté, un professeur d'histoire-géo étrange, Zablanski, qui gratifie le néophyte de l'Educ'nat' d'interminables monologues sur la pourriture du système, de l'époque, du réel lui-même. Des mois après la lecture du livre de Jourde, je me rappelle encore cette diatribe invraisemblable de Zablanski, adressée à l'encontre de ces « jeunes » qui écoutent du rap à fond dans leur BMW décapotable, vivront comme des occidentaux en perte de valeurs (argent facile, séduction facile, détestation de l'effort), dealeront, mais pour mieux reprocher à leurs sœurs, sous prétexte de les « protéger », de ne pas porter le voile, traiteront toutes les autres filles comme des salopes tout en idéalisant la pureté de leur propre mère, trouvant dans les beat binaires du rap le rythme régressif du battement de cœur maternel entendu lorsqu'ils n'étaient encore que des fœtus...
Mutatis mutandis, Nazutti et Zablanski se rejoignent.
Pas nécessairement dans le fait que l'un et l'autre auraient frontalement raison. Le réel est suffisamment agaçant pour ne pas pouvoir, justement, être résumé dans des discours uniquement critiques, sinon imprécateurs. Mais on entend émerger avec ce genre de personnages romanesques, semble-t-il, la puissance sourde d'un refus : le refus d'applaudir à l'anormal, le refus d'applaudir à la violence, le refus d'aimer des gens qui, viscéralement, nous haïssent, le refus de se laisser dire que c'est un tort, une faute morale, un aveuglement intellectuel, une régression vers l'intolérance, de ne pas supporter le réel tel qu'il va, et tel qu'il nous blesse.

Le polar semble avoir cette puissance naturelle de refuser le réel, en tout cas de refuser l'acquiescement niais, désarmé et irresponsable à ce réel qui vient et qui ne nous laisserait aucune place, aucun espoir de vie digne d'être vécue, aucune grandeur à venir, aucune joie authentique. Et pour signifier ce refus, à tout le moins pour le mettre en scène, Chainas s'est doté d'une voix, d'une perception du monde, d'un corps également, ceux de Nazutti.
Nazutti est un personnage qui procède par accélérations croissantes : jusque dans le style, dans ces nappes de répétitions qui font la patte littéraire de Chainas désormais, on sent le défi que l'écrivain s'est posé à lui-même : toujours plus vite, toujours plus intense, toujours plus proche de la haine pure. Nous avons ainsi lu le livre en nous demandant, à chaque clôture de chapitre, comment le livre pourrait continuer selon la même logique d'accentuation de la haine. Le pari est pourtant rempli, et bien rempli.
Un dernier mot, enfin, sur l'intérêt du travail de Chainas. Nous y lisons, à présent que nous avons achevé la lecture d'Anaisthesia, son nouveau roman - moins ambitieux, moins « réussi » aussi, mais « logique » si on le replace dans une démarche d'ensemble - , une réflexion bien engagée sur le corps, ses possibilités réelles, ce que cela signifie d'être un corps, d'avoir un corps, d'être un être de sécrétions, de perception, d'être capable de sortir de son propre corps, d'avoir des pulsions inavouables, d'avoir des organes, de laisser son corps être détruit (par les coups, par les blessures, par les virus aussi...). Tout part du corps, tout y revient. Comme pour mieux marcher à la mort, semble suggérer parfois l'auteur. L'approche clinique, précise, des dégâts causés par un combat à mains nues, par l'impact d'une balle (et cette attention portée, de manière saugrenue, sinon drôle, sur le fait que les pistolets menacent souvent, s'ils ne sont pas de bonne qualité, d'exploser à la figure de leurs détenteurs...), le réalisme méticuleux des descriptions - ou en tout cas l'effet de réel provoqué par l'accumulation de détails vrais et moins vrais... ! -, tout cela ne cesse de nous ramener à l'unique obsession du livre : qu'est-ce qu'un corps meurtri ? qu'est-ce qu'une chair violentée, attaquée, martyrisée ?
Dans la prochaine mise à jour du Systar, si je suis courageux, je vous parlerai de Citoyens clandestins, de DOA, polar construit comme une cathédrale, mené tambour battant par une plume infaillible, habité par un personnage totalement fascinant : Lynx...
17:32 Publié dans Polars | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, critique littéraire, science-fiction, polar, stéphane beauverger, antoine chainas
17 mars 2009
Les tours de Samarante, de Norbert Merjagnan - 1 - L'esprit et le messianique

Le premier roman de Norbert Merjagnan, Les tours de Samarante, est un bijou, disons-le d’emblée. Après avoir été, un temps, rebuté par le glossaire de fin de livre – encore un de ces faux créateurs qui pense remplacer des idées absentes par des néologismes creux… - lorsque je l’avais feuilleté en librairie, je me suis laissé tenter, et il le fallait. Nous tenons là un vrai metteur en scène, un narrateur généreux et inspiré dont la prose rappellera la trilogie des Guerriers du silence de Bordage, ou celle des Noctivores de Beauverger. Il y a des rapprochements moins flatteurs, on en conviendra. Mais c’est un fait : Merjagnan manifeste la même violence, la même facilité à donner dans l’hypotypose marquante, la même générosité dans les péripéties, et la même faculté, enfin, à inventer des mystiques et des motifs messianiques, que les conteurs à l’instant cités. C’est une science-fiction généreuse qui est alors donnée à lire, intégralement soucieuse de produire un monde cohérent, foisonnant, et transitive, c’est-à-dire non autoréférentielle. On y parle finalement moins de la condition humaine – objet d’étude qu’à juste titre on réservera aux classes de philosophie de terminale, lieux par excellence de l’apprentissage d’une pensée de l’acceptable (et seulement de celui-ci) – que d’une inhumaine condition, de tout ce qui emporte l’homme au-delà de lui-même : l’idée (qui pourrait bien être la seule matière réelle, on le verra), l’intelligence collective, la dépersonnalisation/désindividuation, la violence pure, le sacrifice de l’enfant, la quête de l’origine matricielle, de la mère, la reconnaissance du rôle métropolitique de toute ville, véritable mère des enfants qu’elle abrite… Merjagnan est un nouveau grand auteur de science-fiction (ou d’imaginaire, si l’on veut utiliser un vocable plus large, tenant compte de la part plus réellement magique que scientifique de certaines péripéties de son livre), parce que son livre est un livre de science-fiction au sens fort : son livre pense. D’une façon parfois inchoative, encore mystérieuse, floue, peut-être trop intuitive et pas assez consciente par moments, certes, mais peu importe : on comprend certaines choses, et ce qui n’a pas encore été pensé le sera sans doute dans la suite que l’auteur devrait donner prochainement de ce roman, dont la fin ouverte appelle quelques explications et la mise en scène d’une effroyable guerre dans la ville magnifique de Samarante.
Un mot de l’intrigue : de la grande ville aux six tours gigantesques, Samarante, un grand guerrier, Oshagan, a jadis été banni. Equipé d’armes climatiques millénaires, il revient y accomplir sa vengeance. Pendant ce temps, une jeune femme fabriquée de toutes pièces pour être hyper-sensible aux caractères des humains et pressentir les comportements se retrouve aux prises avec la mystérieuse organisation policière de Samarante ; un jeune garçon des bas-fonds de Samarante, Triple A, ne rêve que de défier le pouvoir et d’escalader les tours de la ville, ce qu’il ne tarde pas à payer de son corps charnel et de son individualité… Le récit orchestre la convergence de ces trois destins exceptionnels…
La plume de Merjagnan présente d’impressionnantes capacités à varier le rythme, les effets de suggestion visuels et sonores ; posons peut-être un léger bémol sur certains rares passages trop secs, trop paratactiques, et semblant trop immédiats dans leur écriture, qui jurent avec la tonalité globale du récit. Notre goût personnel nous pousse néanmoins à nous réjouir de l’apparition récente d’une telle écriture, par conséquent, qui ne craint pas d’en faire trop, et peut donner à la phrase française de science-fiction contemporaine l’occasion de se renouveler non par l’option du minimalisme, mais bien par celle de l’enrichissement sonore, du rythme ample et assumé.
Après ces quelques jugements de valeur portés sur la qualité esthétique du roman de Merjagnan, je voudrais maintenant relever, sans les redistribuer dans l’ordre contraignant d’une démonstration systématique, quelques éléments présents dans le livre, montrant précisément comment ce livre, par sa densité – après tout, nous avons un monde, et pléthore de péripéties, en moins de 300 pages, ce qui relève tout de même du tour de force – et son inspiration, pense. Ou comment l’expérience de la lecture n’est rien d’autre ni de moins que l’expérience de ce moment de joie où l’idée nous vient « à l’idée », justement…
« Les Tours n’ont rien à voir avec le reste de la ville. Leurs créateurs n’ont rien à voir avec le reste des hommes. Elles ne sont pas faites de pierre ou de métal comme le sont tous les autres bâtiments qui les entourent. Il lui vient à l’esprit qu’elles sont faites de l’idée de la pierre, de l’idée du métal et que rien, jamais, ne pourra atteindre la perfection de cette matière. » (pp.32-33)
Hyper-platonisme, ici, où l’idée ne se distribue même plus en une multitude de réalités sensibles dont elle demeure le principe unitaire et le dénominateur commun. L’idée devient la matière elle-même, elle n’est rien d’autre. Les tours de Samarante sont le lieu où est tentée une fusion totale de l’idée et du matériau brut, sans qu’on en passe par l’information aristotélicienne (coopération d’une matière et d’une forme), ou par la distribution de la forme intelligible en réalités sensibles. Cela débouchera sur l’idée d’une matière pensante, dans le fil du roman. Il ne sera alors pas étonnant que l’on rencontre des descriptions où Samarante est redécrite comme chair, apparition d’une matière vivante qui n’est pas image, mais déjà la totalité de ce qu’elle a à montrer.
On notera également l’élégance de la solution apportée au problème de l’union du sensible et de l’intelligible : non pas postulat d’un monde intermédiaire, imaginal, qui hypostasie le problème sans forcément le résoudre, mais compréhension du réel comme chair, matière animée, matière vitale, et donc pensante, et auto-suffisante.
« Ce sont eux qu’il est venu chercher. Les hommes qui ont bâti les Tours. Ils sont morts, peut-être. Depuis le début. Bien avant tout ce qu’il connaît. Il ne cherche pas à savoir d’où vient ce qu’il pense. »
(p. 33)
Le passage est caractéristique de la décision massive prise par l’auteur de minimiser le rôle de la conscience dans la pensée et dans l’action des personnages. La conscience n’est pas constituante, ce n’est jamais elle qui mène la danse dans le rapport des êtres au monde qu’ils habitent : on retrouve là le grand leitmotiv deleuzien, la déclaration de guerre permanente faite aux philosophies de la constitution, et l’injonction de prétendre moins peindre nos corps sur le monde que laisser le monde se peindre sur nos corps. A partir de ce décentrement, qui possède depuis bien longtemps ses lettres de noblesse en philosophie, Merjagnan met en place un récit dans le récit : outre le récit du rapport des personnages au monde de Samarante, et aux autres personnages, chacun est impliqué dans le récit des rapports qu’il noue à ses propres affects, telle cette colère personnifiée, et magnifiée, qui aidera Oshagan à accomplir ce qu’il croit être sa vengeance.
Désubjectivation – affranchissement par rapport à un pôle de référence égocentré et individualisé, donc solitaire par définition - ou désindividuation, et oscillation entre individualité et refuge trouvé dans l’anonymat d’une collectivité pour laquelle la distinction entre sujet et objet tombe, sont les motifs permanents qui traversent le roman (intégration de Triple A aux machines surveillant la ville, Grande Penseuse, machine théta, etc. sont autant de variations autour de ce thème unitaire).
A nouveau, grâce à quelques gestes esthétiques simples et beaux voulus par Merjagnan – mettre en scène la colère, la « furor » latine finalement - , son roman pense.
« Dab envoie sur le réseau un signal de présence. Aucun câble, aucun branchement n’est nécessaire. La trame épouse les structures physiques. Les murs, les plafonds, les planchers, les immeubles agissent en matériau conducteur, comme presque tout le reste, le mobilier, les vêtements, les gens à travers leur corps. Le réseau ne se trouve pas dans la ville, il est la ville. Tout est relié, connecté par défaut. En théorie, il reste possible, à tout moment, de couper le contact. La réalité, c’est que cela coûte cher et nécessite un véritable audit de paranoïa. S’isoler signifie aménager des caissons non conductibles, porter des bottes isolantes, se garder de toucher n’importe quel élément de son environnement direct, se refuser à utiliser le plus basique des objets du quotidien. Tout cela pour rien dans la mesure où le réseau est si dense, embouteillé par des bataillons de lampes de chevet, de machines à café et de thermostats, que le bruit de fond qui le hante offre une protection efficace contre les systèmes de surveillance. La trame est indispensable à une ville. Sans elle, la cité ne serait plus qu’un troupeau de pierres indifférenciées et stupides. » (pp. 65-66)
C’est le lien qui fonde la différence, l’union qui distingue, le pré-individuel qui individue. La solitude est stérile, mortelle ; la solitude n’existe pas.
Le réel est signifiant quand il est trame, quand il est relié, quand il est le lien même.
Ontologie radicalement opposée à l’idée de monade, ou même de « substance ».
Si l’on repense à la matière dont les tours sont faites, Samarante n’est pas une ville matérielle, ni substantielle, elle est un immense réseau de nature idéelle. Samarante a une structure romanesque par excellence : elle est un réseau immatériel d’idées qui tiennent lieu de matière. Ce qui la tient dans l’existence est son intrigue même, l’intrication de tous ses composants dans le tout organique – la trame, le réseau -, qu’elle est.
Inutile, pour autant, de tirer le roman de Merjagnan vers des problématiques trop orientées sur le Livre, la création auto-indicative, lorsque ces thèmes ne sont que discrètement effleurés. Mais on est, là, dans cette hésitation qui est celle des bons romans : se montrer soi-même, et perdre le monde, ou au contraire éclater purement vers ce que l’on a à dire, et exister alors moins comme œuvre littéraire que comme pure hypotypose, récit extatique qui cache sa nature et sa fonction tout en accomplissant parfaitement celles-ci. « Ut pictura poesis » : n’oubliez pas d’insister sur le ut, c’est lui qui fait tout trembler.
« Quelques dizaines de mètres au-dessus de l’univers doré et reclus de l’Inc, Triple A vole sur la paroi transparente de l’esplanade. Une joie enfantine déboule sous sa poitrine et se mêle à l’adrénaline de la peur. Il voudrait rire. Le souffle lui manque. Son cerveau court avec lui à toute berzingue. La vitesse provoque des étincelles, des idées soudaines qui illuminent sa compréhension des choses avant de disparaître aussi brusquement. La Tour est déjà loin derrière lui. Il voulait grimper tout en haut, contempler les crêtes des montagnes qui, à ce qu’on dit, entourent la ville. Ne plus voir que du ciel. Il était venu chercher une liberté qui lui était impossible dans les bas-fonds de la Faille. Il se trompait. Elle ne l’attendait pas sur les hauteurs de la Tour. Il n’a jamais été aussi libre que maintenant, dans l’état d’incertitude qu’a provoqué son geste insensé. Il serre un peu plus fort son arme vide dans la main. La liberté est apparue avec le déclic. Avec le tir. C’est là qu’il l’a rencontrée, fragile, insaisissable, plus belle que tout ce qu’il avait espéré. Comme un avant-goût d’infini. Pas l’infini des dieux ni du ciel, mais celui qui n’attendait qu’un signe pour éveiller son âme. Et voler avec lui par-dessus le monde. Dans sa course, dans ce petit moment égaré, à l’écart, il sent que se niche l’un des plus grands secrets des hommes : pouvoir se perdre et se trouver, à la même seconde, dans l’impulsion d’un simple geste décalé.
Triple A ne pense pas. Il se jette à corps perdu, comme une particule aléatoire percutant les isentropies physiques de la ville. » (pp. 74-75)
Le moment où le jeune Triple A braque son arme sur l’une des tours et tire nous semble un moment typiquement messianique, au sens où nous entendons cet adjectif.
Merjagnan nous montre une révolte totale. Aveugle, inconsciente, totalement incalculée – Triple A ne s’interroge à aucun moment sur les possibilités de réussite de son acte, ni sur les conséquences qu’il aura, l’important est seulement d’impacter au présent - , c'est l’acte pur de révolte, de libération d’une énergie négative de résistance sauvage (résistance sans objet déterminé, donc résistance sans objet tout court). Il y a néanmoins, dans la pure négativité irrationnelle de cet acte, un espoir qui peut se déployer sans être dirigé intentionnellement sur un objet particulier. C'est l’espoir d’une rupture totale dans le temps. C'est l’espoir que le temps puisse lui-même changer de nature. Et c'est cela, le cœur même du messianique. Quand la liberté pure tente de surgir, de devenir visible, de se phénoménaliser, de se manifester.
Le problème est sans doute que, comme Kant et le christianisme le savaient déjà fort bien, la liberté n’est peut-être rien de phénoménal, ni de phénoménalisable. Elle n’apparaît jamais pure dans le monde, puisqu’elle est peut-être toujours seulement située dans le pré-mondain, ou l’archi-mondain, dans le transcendantal si l’on préfère. D’elle, nous ne serons jamais sûr, dans le cours de notre vie vécue, d’avoir vu la trace ou la manifestation entière, voire glorieuse. Nous ne pouvons que penser qu’elle est ce qui structure anonymement, silencieusement, notre expérience, ce qui en dessine les contours, le visage, le contenu.
Ainsi la liberté n’apparaît pas. Le messianique, qui en est l’une des déclinaisons, non plus, par conséquent. Ce qui apparaît, c'est la tentative de rupture dans l’ordre de la phénoménalité, ou ce non-mondain qui perce malgré tout dans le mondain, mais ne cesse, à l’instar du Christ rappelant que son royaume n’est pas de ce monde, de rappeler qu’il n’est pas du monde, mais rend possible le ou les mondes.
L’extrait ici examiné propose alors une inflexion intéressante par rapport à ce que l’on pouvait atteindre d’un événement typiquement messianique. Notre intuition centrale à propos du messianique consiste à reconnaître que le messianique tend souvent, dans son échec même à apparaître dans le monde, à dégénérer en chaos phénoménal (en quoi l’idée messianique de Rédemption a dégénéré en révolutions politiques menées sous la bannière du marxisme-léninisme, par exemple). Le messianique perce toujours au risque de se trouver auréolé d’une couronne (ou d’une traîne) de pur chaos incontrôlable, ce que toute l’œuvre d’un Volodine, ce que tout l’univers du post-exotisme, donc, permettent d’appréhender par le biais de la littérature.
Merjagnan invite à envisager un autre aspect du messianique, de ce point de vue. Comment Triple A va-t-il payer son acte ? Non pas en provoquant ou en subissant un chaos immaîtrisé, mais au contraire en étant intégré totalement au réseau, en étant soumis au réseau, dont nous avons vu qu’il constitue la texture même de la réalité dans le roman de Merjagnan. Le messianique, loin d’ébranler l’ancienne phénoménalité, l’ancienne façon d’exister, d’apparaître dans le monde, loin donc de remettre en cause la vérité du monde, et loin également de payer son échec d’un dérèglement chaotique des phénomènes, se trouve récupéré, réassimilé dans la vérité même du monde. La tentative de percée au-delà du monde est rabattue dans la pure immanence du réseau.
« Le temps de la peine, l’esprit du gamin sera transféré dans un circuit de technigence. La sélection du terminal demeure variable. Il pourra appartenir à un complexe analytique, l’un de ces réseaux que les Ordres utilisent pour réguler l’essence du chaos. Ou finir en un appareil autonome, un docte ou un drone. » (p. 77)
Réguler l’essence du chaos : notons le monstre conceptuel que Merjagnan n’a aucun scrupule à nous proposer : une essence du chaos. Autant parler de la stabilité du devenir pur, de l’être qui devient. Paradoxe deleuzien que nous ne porterions guère dans notre cœur, s’il n’était ici mis au service d’une méditation de qualité, qui nous affirme ici, pour reprendre la terminologie adoptée depuis trois ans maintenant sur ce blog, que l’étoile se laisse enclore par le système, ou, vérité non chrétienne par excellence, que la lumière qui n’est pas du monde se laisse absorber par la ténèbre mondaine et vient enrichir celle-ci dans son triomphe et sa visée omni-englobante.
« La colère n’est pas une amie. Une intime, oui.
Car elle vient à lui nue. Sans parole. A peine le touche-t-elle qu’elle le pénètre. Le sang bout, les veines enflent. Elle tourne à vif la peau des entrailles. Oshagan encaisse. La douleur se diffuse et creuse la chair. Elle presse le supplice contre les os, un tour, puis un tour, puis un tour. Jusqu’à ce qu’on premier cri crève.
La colère est l’ancêtre des émotions. La soupe magmatique qui couve sous les plaques chevauchées des sentiments. Ce n’est pas une sauvage. Sauvage reviendrait à dire qu’elle peut s’amadouer, cependant que la chaleur de son feu ne tolère pas d’autre vision que celle d’une totale incandescence. La colère monte de l’abîme. Du gouffre chtonien où dégoutte une terre en sang. Ventre, boyasse, antre, elle fermente et bouillonne, saute d’humeurs en cendres, elle brûle. Quand la croûte, enfin, se déchire, quand vient l’instant, la colère ne sort pas. Elle érupte.
La lave aux lèvres, Oshagan se retire des hommes.
Il s’interne.
Il s’isole en cellule d’abcès. Des boursouflures de chairs capitonnées, lacées au fil du temps, se referment sur lui. La mémoire où il s’emmure suinte comme une plaie.
Les doigts fumants, le guerrier empoigne le fer rouge de la colère qu’il enfonce jusqu’au bras dans le pus, creusant et brûlant un passé qui ne guérit pas. » (p. 84)
Transcendance d’un sentiment qui s’impose au psychisme sans en provenir : la colère ici personnifiée est toute platonicienne, comme l’était la matière des tours. Où l’on s’aperçoit par conséquent qu’ériger les affects au rang de moteur de toute pensée et de toute action ne mène pas forcément à des découvertes d’une radicale nouveauté philosophique, mais à une revisitation patiente de vérités profondément humaines, qui n’ont pas à s’excuser de n’être pas originales, ni de n’avoir pas été découvertes au vingtième siècle.
C'est la chair qui traduit immédiatement la colère, ce en quoi la chair est presque aussi importante que le sentiment, puisqu’elle en est l’expression instantanée, frontale, fidèle. La chair fournit ici le matériau/réceptacle (Platon n’aurait-il pas ici parlé de khôra ?), précédant le départ du sensible et de l’intelligible, où les étants vont trouver le moyen de se déterminer et donc de commencer à exister ? La chair est l’étoffe même où toutes les existences viennent dessiner le vêtement qu’elles seront. Ici, elle est le substrat, la cire portée à incandescence qu’un sceau imposée d’en haut, ou des profondeurs (mais c'est encore une verticalité qui est à l’œuvre, et c'est cela qui importe ici), viendra individuer, singulariser.
« Samarante est une ville ceinte de montagnes creusées par les ravines et les coulées d’anciens volcans. Les soleils s’attardent rarement, le soir venu, dans la plaine encaissée où la cité fut bâtie.
Derrière les murailles, on entend parfois le son des guitares grimper d’un défilé de pierres. Un groupe d’étudiants titube dans une nuit révolutionnaire. Les rues s’emplissent d’un brouhaha antique, résonnant de l’écho de fêtes révolues. Des ombres dansent au passé. La ville paraît alors plus grande. Les immeubles se dédoublent derrière l’apparition de bâtisses fantômes tirées, dans les lueurs des feux de joie, d’époques ensevelies.
Samarante est bâtie dans l’épaisseur du temps. Elle est, pour tout le peuple des Cités, « la ville des Âges ». Sa jeunesse est restée, mais en mémoire, figée comme les laves sculptant les monts dressés autour, de toute part.
Tandis qu’il la retrouve après dix ans d’exil, Oshagan se rend compte, avec une acuité nouvelle, une virulence qui lui donne la chair de poule, que la cité est pareille à lui.
Revenante. » (pp. 90-91)
Dans l’expérience du retour du guerrier se dessine la ville, personnage principal du roman, et objet de la méditation la plus profonde et la plus aboutie de Merjagnan.
Samarante, si l’on suit la géophysique proposée, est le creux d’un berceau, elle est un berceau. De ce fait, si l’on traduit la métaphore, elle est l’origine de l’expérience humaine. La ville est la matrice de l’humanité. Sa vérité, à nouveau, n’est pas vérité du monde, puisqu’elle est l’origine de toute expérience possible du monde pour un homme. Il restera à voir comment l’auteur parvient à nous montrer que la ville relève du transcendantal.
Instant de grâce dans la description de la ville, où Samarante est découverte comme Alticcio, ou comme la Metropolis que Serge Lehman approchait dans « Superscience ».
17:13 Publié dans Science-fiction | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, science-fiction, critique littéraire, philosophie, messianique, norbert merjagnan