Artefact.Machines à écrire 1.0 , de Maurice G. Dantec
Si les derniers mois ont été silencieux sur ce blog, ils n’ont cependant pas été chômés. J’ai même pris le temps, malgré une grosse masse de travail en philosophie, de lire quelques romans, et d’avancer un patient travail de réflexion sur la science-fiction, dont le résultat devrait être quelque chose de bien plus rigoureux que ce que je vous ai anarchiquement proposé ici depuis deux ans. Le projet d’ensemble n’a rien d’original : il s’agit d’une relecture patiente et consciente d’un certain nombre de romans francophones, depuis Michel Jeury jusqu’à aujourd’hui (Volodine, Colin, Damasio, Dufour, Dantec…), à travers la constitution d’une méthode de lecture à la fois souple et métaphysiquement forte. C’est pourquoi les notes se sont ici raréfiées, quand bien même j’accumulais les pages de notes par dizaines. J’ignore à ce jour la forme que ce travail prendra finalement, si je trouverai le temps et l’envie de produire cet effort de longue haleine, et même si cela a vraiment un sens de chercher à penser dans et par la science-fiction, un peu comme en son temps Guy Lardreau avait tenté de le faire dans Fictions philosophiques et science-fiction.
Je vous indique une chronique déjà ancienne, publiée sur ActuSF, d’Artefact. Machines à écrire 1.0 de Maurice G. Dantec. J’avais souhaité, tout en exprimant une forte déception à l’encontre de la majeure partie du livre, engager un travail plus patient que cette chronique sur la novella centrale du livre intitulée « Artefact », notamment sur la transcription des hypostases divines en réalités littéraires intervenant dans le fil de la narration. C’était, sans nul doute, la source de la beauté de ce texte. On y lisait une réflexion inspirée - tout à la fois récapitulation du travail déjà accompli et projection de la démarche que Dantec voudra poursuivre - sur l’écriture, sur l’expérience désarmante que tous les grands auteurs confient avoir vécue : celle d’être poussé dans le dos, emporté, mécaniquement ou machinalement contraint d’écrire. Qu’un tel « art poétique » fictionnel trouve son expression la plus aboutie dans la théologie trinitaire, voilà qui était tout à fait saisissant, et qui m’a permis de me rappeler de ce que j’avais tant aimé dans Villa Vortex : la rencontre de la plus haute pensée religieuse et de la fiction la plus débridée.
Religion(s) et politique: figures médiatiques d'un duo infernal
Pour le retour du Systar, après deux mois de silence studieux, toujours pas d’article sérieux, mais encore un peu d’amusement, de récréation politiques.
Tout d’abord, je vous invite à indiquer en commentaires la séquence que vous préférez entre les deux moments de grossièreté publique que je fais figurer ci-dessous. Je procèderai ensuite à une relecture attentive de la manière dont s’est dernièrement posé, dans le débat public, le problème du rapport entre religion et politique.
J'hésite encore à me prononcer pour dire lequel des deux sert le mieux d'idiot utile à l'autre. Mais il faut avouer que l'un comme l'autre contribuent grandement à rendre le débat public sur la religion et sur le rapport de celle-ci à la politique, le plus bête possible. L'art de mal poser les problèmes étant avant tout celui d'inventer deux perspectives aussi caricaturales l'une que l'autre, aussi fausses et impossibles l'une que l'autre, sans doute Nicolas Sarkozy et Bernard-Henri Lévy sont-ils passés maître dans cet art précis. D'un côté, noyés parmi un déluge de remarques polémiques à l'emporte-pièce, les fameux discours de Riyad et du Latran, où les premiers gênés furent sans doute les croyants, qui se seraient bien passés d'une publicité aussi tonitruante pour le supplément d'âme et de spiritualité qu'ils sont censés porter en eux et communiquer aux autres. De l'autre, le sempiternel éloge de Voltaire, de la partie la plus intolérante des Lumières, celle qui voulut moins faire la place à la pluralité des croyances qu'en anéantir la racine en l'homme, par l'incontournable ancien Nouveau Philosophe, Bernard-Henri Lévy. Pourquoi d'ailleurs en parler, lors même que l'on sait la vacuité de ces deux positions? Tout simplement parce que ces voix, du fait même qu'elles sont audibles dans les médias, masquent toujours les réflexions plus fines et plus argumentées qui devraient pourtant attirer l'attention de tous.
J'en veux pour preuve la livraison du Monde du 15 février 2008, caractéristique de la prééminence médiatique de notre duo infernal.
Commençons par le Président. Et rappelons, à titre de mise en bouche, ce que l'histrion Philippe Sollers écrivait hier dans Le Journal du Dimanche à son sujet, toujours sur le mode du: « moi j'ai tout mieux compris que tout le monde, et comme toujours la réalité est bien plus drôle et plus chrétienne que ce que vous croyez »:
« Le Vrai Sarkozy
Je l'ai déjà dit: tout le monde se trompe sur Sarkozy, par manque de pénétration psychologique. On s'en tient à des apparences trompeuses – bling-bling, Rolex, agitation amoureuse, passion des médias -, alors que c'est un homme profond, blessé, en route vers la transcendance. Son cas a été subtilement analysé à Rome, lors de sa visite au pape et de sa prise de fonction comme chanoine à Saint-Jean-de-Latran. J'ai mes renseignements, je ne dévoilerai pas mes sources. Il suffit de savoir que le Président a été exorcisé à son insu, ce que le temps, peu à peu, mettra en évidence. En deux mille ans, les papes ont acquis un sacré coup d'oeil. Sarkozy, dit un rapport secret, est en réalité un enfant turbulent et glouton, ayant, en toute circonstance, un désir sincère de grandeur et d'affirmation. Avec humilité, cependant, il est à la recherche d'un amour vrai, lequel, encore profane, devrait un jour embraser son coeur. Son intérêt pour Dieu peut sembler opportuniste, mais non, il admire vraiment les religions, même s'il n'a pas encore tout à fait admis que la seule qui soit absolument vraie est la catholique. Pour l’instant, il semble pratiquer un relativisme et un syncrétisme brouillons, parfois même désinvoltes, mais aucun doute, c’est à Rome qu’il sera, italiennement, de plus en plus conduit. C’est un Sarkozy apaisé et serein qui se dévoilera dans les années qui viennent. Il ne serait même pas impossible, alors qu’on le croit fasciné par les illusions de ce monde, qu’il termine sa vie dans un ordre monastique strict. Il faut y veiller, et à cet égard, il serait bon de lui donner un autre guide spirituel que son dominicain blanc un peu voyant. Pour reprendre la grande tradition, un jésuite serait préférable, d’autant que le Président ne semble pas avoir encore découvert l’Asie. Cet homme est foncièrement bon, il veut bien faire, et il doit être encouragé contre les laïcards et les républicains fanatiques de tout poil. La conversion retentissante de Tony Blair au catholicisme n’est qu’un début. Celle de la reine d’Angleterre viendra en son temps. Veillons et prions. »
Encore une fois, la conversion de Sollers au catholicisme laisse dubitatif. On peine à y voir autre chose et plus que la dernière posture qu’il aura trouvée pour s’amuser et continuer à utiliser une intelligence pourtant notable à des fins futiles, à savoir : amuser la galerie.
La position de Sarkozy sur la et les religion(s) est très difficile à cerner. Elle semble, comme sur nombre d’autres sujets de communication récents de l’Elysée, bâtie sur de vagues improvisations épousant un certain air du temps qui se voudrait spirituel, réactif sans paraître trop réactionnaire. Que Le Monde écrive qu’il « théorise » ces positions un peu incongrues, voilà qui paraîtra surprenant. En réalité, on a bien plus eu l’impression d’un élève pris en faute de raisonnement lors d’un oral, qui choisirait, plutôt que de reconnaître qu’il s’est aventuré sur un terrain qu’il ne connaît pas, de persévérer selon la bonne vieille règle du « plus c’est gros, plus ça passera. »
Reprenons les éléments principaux. Au Latran, le 20 décembre 2007, le chef d’Etat français disait :
« La morale laïque risque toujours de s’épuiser quand elle n’est pas adossée à une espérance qui comble l’aspiration à l’infini », phrase on ne peut plus mal tournée. S’agit-il de dire que la morale laïque est la sécularisation inaboutie d’une pensée de l’infini ? S’agit-il de dire qu’elle n’est jamais qu’une version maquillée et oublieuse de ses origines, de la morale religieuse ? Quant à l’aspiration à l’infini, je ne crois pas qu’elle travaille tant que cela les croyants. Personne n’entre en religion par amour ou désir de l’infini. On y entre par amour de Dieu lui-même, selon le cercle vertueux de la grâce, on y entre par amour d’autrui, mais jamais par amour de l’ « infini ».
Cette construction intellectuelle des plus approximatives devait servir à justifier un propos somme toute étonnant sur l’homme de foi et l’instituteur :
« dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé et le pasteur parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance. »
Là encore, la formulation précise laisse quelque peu perplexe. Qui a un jour prétendu que l’instituteur devait incarner la source de la moralité des enfants ? Qui, ensuite, pourrait affirmer que la moralité et la foi naissent chez l’enfant par l’admiration devant un engagement ou devant le sacrifice de soi qui serait celui de l’ecclésiastique ? De tout cela, il ressort l’impression persistante d’un individu qui tenterait de défricher à l’improviste un terrain inconnu, et qui, pour les besoins de la cause, tisserait de toutes pièces des comparaisons entre incomparables, des points de mesure entre incommensurables.
Ce dont ensuite on s’est offusqué n’est pas tant que Sarkozy ait exprimé ses opinions sur la foi – elles sont ce qu’elles sont, quoiqu’un peu évasives et maladroites - , mais qu’il veuille les exprimer en tant que Président de la République : il a ainsi déploré la « chape de plomb intellectuelle » (mais laquelle ? son élection a fort bien montré que, pour la fin des années 2000, c’était son idéologie à lui qui avait triomphé…) qui se serait offusquée « qu’un président en exercice puisse dire tout simplement que l’espérance religieuse reste une question importante pour l’humanité. »
Le problème, là encore, tient à l’extrême flou de la position du Président. Parle-t-il en croyant ? Certes non. En agnostique ? Peut-être, mais en quoi doit-il, dans l’exercice de sa fonction, confier cet aspect-là de sa réflexion personnelle ? Et surtout : qu’espère-t-il en tirer en termes de politique ? Y a-t-il une politique à déduire de ces quelques phrases évasives ? Si tel était le cas, s’il ne s’agissait que d’utiliser les clergés dans le but de structurer la psyché des masses, sans doute verrions-nous renaître une forme de théologico-politique fort simpliste, qui mettrait bien moins l’accent sur la sincérité des démarches individuelles que sur la puissance de régulation et de jugulation de ces masses que détient tout clergé. C’est précisément ce que l’Eglise, la Synagogue, et les imams modérés, ne recherchent pas, nous semble-t-il, soucieux qu’ils sont de prendre la mesure de la dimension subjective de la foi, et non de son unique force de structuration des comportements globaux des sociétés.
Les justifications que le Président a cru bon d’apporter par la suite mettent de plus en plus mal à l’aise : misant sur un « immense besoin de spiritualité » qui relève de la formule fourre-tout, besoin qui aurait surgi du double échec totalitaire et consumériste, il nous propose alors un lien de causalité tout à fait surprenant : les totalitarismes sont nés de l’absence de Dieu… Comme si Dieu était réellement mort, semble-t-il, comme si le mot de Nietzsche, dont personne, dans le débat public, ne semble vouloir abandonner la commodité rhétorique de la récupération à contresens, avait un sens évident pour tous, et que les nihilismes pointés par l’halluciné de Sils-Maria avaient tous intégralement triomphé…
« le drame du XXème siècle n’est pas né d’un excès de Dieu mais de sa redoutable absence. Il n’y a pas une ligne de la Torah, de l’Evangile ou du Coran, restituée dans son contexte et la plénitude de sa signification, qui puisse s’accommoder des massacres commis en Europe au cours du XXème siècle au nom du totalitarisme et d’un monde sans Dieu. »
On reste pantois devant tant de belle naïveté. Naïveté d’une découverte de l’Evangile coupé de son essentiel complément paulinien, celui qui, précisément, a porté les germes théoriques, pratiques, politiques, de la christianisation du monde, bref : de la constitution d’un Empire chrétien comme manifestation historique de l’universalité chrétienne. Naïveté devant la méconnaissance du totalitarisme, « au nom » duquel d’ailleurs rien n’a été commis, puisqu’il ne s’agit tout au plus que d’un concept de sciences politiques dont personne n’arrive à déterminer l’exacte pertinence face à l’objet qu’il prétend circonscrire, devant la méconnaissance du déchaînement de forces païennes, donc d’une résurgence de la croyance fanatisée à l’extrême, bien plus que d’une « absence » de l’idée de Dieu… Le « Gott mit uns » du ceinturon SS, les thèmes fantasmés, hallucinés, de l’Empire de 1000 ans, ou même du « Dieu à venir » cher à Heidegger, laissent plutôt l’impression non d’une absence de déité dans l’Histoire, mais d’une présence toujours réelle, quoique pervertie, des structures de la religiosité. Dans tous les cas, la matrice du totalitarisme ne saurait se ramener à l’athéisme contemporain.
Sarkozy, dans la vague soupe théologique qui sous-tendait donc son discours, demeure surtout un monothéiste, et sans doute un chrétien qui ne veut pas le reconnaître. Tel n’était pas ce qui, à titre de chef d’Etat, lui était demandé, ni au Latran, ni à Riyad, ni nulle part. Il y a chez cet assoiffé d’Histoire, de réussite et de jouissance, une propension à se mesurer aux plus grandes énigmes humaines, à aller plus vite que sa propre finitude, comme une volonté de consumer en quelques mois les mystères qu’il faut pourtant toujours une vie entière d’homme pour laisser flamber en vérité. Dans ce contexte, la maladresse qui est la sienne à propos de l’éducation de la mémoire des enfants sur la Shoah s’explique très bien : là encore, Sarkozy veut entrer dans l’Histoire en résolvant à lui seul les nœuds problématiques qui constituent la part d’ombre de toute civilisation. Il veut être celui qui aura su éduquer les générations nouvelles au scandale du Mal. Celui qui aura su favoriser l’accès des foules aux splendeurs de l’Esprit. Celui qui aura rédimé les corps et les âmes. C’est beaucoup d’ambitions pour un seul homme.
Sans doute notre désaccord avec ces pratiques tonitruantes et ces effets d’annonce d’apprenti sorcier n’outrepassera-t-il pas la défiance pour cette posture d’ambitieux, pour cet homme qui voulait tutoyer les grands de ce monde et comprendra peu à peu que cela lui est interdit, qui voulait remettre de l’Esprit en politique et verra très vite que l’Histoire ne le laissera pas faire.
Face à ce maladroit, à cet empressé de chaque instant, nous trouverons sans doute bien pire. Sarkozy a l’excuse de n’être pas « du métier », si l’on peut dire, de n’être ni philosophe, ni historien, ni théologien de formation. Excuse que d’autres, comme l’incontournable Bernard-Henri Lévy, n’ont pas. Face aux errances théologico-politiques du Président, nous trouverons la resucée ringarde de Voltaire par BHL. Dans l’interview qu’il donne au Monde des Livres, la position exprimée n’est que posture et pose, au point de nous faire presque regretter les tâtonnements du Président en matière de religion. Phrases nominales emplies de fausse profondeur, éternelle complainte face à l’althussérisme et à l’anti-humanisme lacanien ( !) qui auraient façonné l’intégralité d’une génération intellectuelle, poncifs voltairiens et autres fulgurances en chemise blanche se succèdent en cascade pour donner à Sarkozy un parfait contrepoint, et former ainsi ce que nous appelons un « duo infernal », à savoir l’affrontement de deux positions erronées qui ont besoin l’une de l’autre pour pouvoir exister en s’affrontant. Lisons et ricanons, donc.
« Quelle est la place de Voltaire et de son œuvre dans votre itinéraire philosophique ?
Histoire complexe. Car très peu de place au commencement. Très peu de place, dans l’itinéraire d’une génération formée au lacanisme, à l’althussérisme et aux règles austères de l’antihumanisme théorique. Demi-philosophe, pensions-nous. Métaphysicien du dimanche. Un écrivain immense, certes. Mais justement, presque trop grand. Trop gigantesque. Eclipsé par l’énormité même de ce nom propre, devenu quasi-nom commun. Ah, la fatalité des œuvres perçues, à tort ou à raison, comme moins éclatantes, moins intelligentes que leurs auteurs ! Pauvre Voltaire… Et puis, au fil des ans, contre les clichés, les idées toutes faites, l’obscurité de cette gloire trop vaste, la conjuration des non-lisants, le hideux sourire, etc., la double découverte – pour moi, en tout cas, à la fin des années 1970 – d’une aventure de vie et de pensée qui va, soudain, beaucoup compter. Vie ? Mobilité. Lucidité. Energie indomptable. Courage physique et moral. Stratégie. Guerre.
Oui, le fait même d’exister et d’écrire conçu comme une guerre de tous les instants. « Je fais la guerre », dit-il à ceux qui lui reprochent de s’acharner contre le mauvais dramaturge Crébillon. Je suis une armée à moi tout seul. Je suis un parti. Un Etat. Je suis ce réseau d’amis, cette inavouable constellation d’alliés, d’émissaires ambigus et plus ou moins fidèles, je suis cette machine militaro-littéraire qui me permet de résister aux puissants et de les interpeller, de survivre et de contre-attaquer, de ruser sur l’accessoire et de ne rien céder sur l’essentiel. Un type d’homme, une physiologie, qui annoncent ce qui, bien plus tard, deviendra l’Intellectuel et que je retrouverai dans l’aventure et le cas de Sartre.
Pensée ? Eh oui. La pensée de Voltaire. Son système. C’est-à-dire son pessimisme ; son anti-naturalisme ; sa lumineuse noirceur ; sa conviction que la civilisation est un mince, très mince vernis, qu’abolira toujours un désastre de Lisbonne ; son refus des consolations, théodicées, enchantements, que fournissent les théologiens, mais que ne dédaignent pas, hélas, les philosophes patentés. Voltaire contre Leibniz. Voltaire contre la terrible illusion d’un Mal soluble dans le meilleur des mondes. Voltaire comme un formidable antidote à l’universelle volonté de guérir. »
Là encore s’observe à l’œuvre la création de fausses alternatives – Voltaire contre on ne sait trop quel antihumanisme théorique (le structuralisme ?) – qui permet de caser subrepticement dans le corps de la logorrhée quelques retentissantes âneries sur les théodicées, sur « l’universelle volonté de guérir » (on apprend donc à l’occasion que rendre le monde et l’existence supportables est une forme de maladie qui nécessite l’antidote voltairien…). Face au ridicule des formules, on préfèrerait presque les phrases binaires de Nicolas Sarkozy. Face à l’apologie de la petite politique guerroyante des derrières de portes, face au terrorisme intellectuel qui semble ici loué, on préfèrerait presque la plainte sarkozyenne contre la « chape de plomb intellectuelle », face à l’oxymore dégoulinant les rythmes berceurs du Latran. Face au théisme anti-catholique enfin, le crypto-christianisme anti-athée…
La fatigue nous gagnant, nous ne reproduirons pas l’intégralité de l’entretien accordé à Jean Birnbaum, mais simplement les dernières phrases, témoignant malgré elles de l’égocentrisme du personnage de BHL, passé maître dans l’art de récupérer les causes perdues pour briller (Daniel Pearl, le Darfour, encore récemment, le tout en chemise blanche, brushing et légère barbe soignée) :
« Selon vous, où l’œuvre de Voltaire trouve-t-elle aujourd’hui son actualité la plus intense ?
Dans la lutte contre l’islamisme radical. Pas l’islam, l’islamisme. La folie meurtrière de ceux qui, comme les tortionnaires du Chevalier de la Barre, dans des termes finalement voisins des leurs, martyrisent et tuent au nom de Dieu. Voltaire a puissamment contribué à ce que soit écrasé l’infâme de son époque. Le même Voltaire nous aidera à terrasser l’infâme d’aujourd’hui – c’est-à-dire le parti, à la fois très vaste et indécis, de ceux qui voient dans le Coran un livre impeccable, intouchable, et dont les prescriptions seraient sans recours ni merci.
Il a, ce voltairianisme contemporain, le visage de Salman Rushdie quand il réclame le droit à la fiction jusques et y compris dans sa lecture de la geste de Mahomet. Il a celui de l’écrivaine bangladeshie Taslima Nasreen revendiquant le droit, conquis par les héritiers des autres religions monothéistes, de quitter la foi de ses pères et de se choisir elle-même, librement, un destin. Et il a celui, enfin, d’Ayaan Hirsi Ali, cette jeune Hollandaise d’origine somalienne condamnée à mort par les islamistes, pourchassée, vouée à une impossible vie, parce qu’elle croit, premièrement, que l’on peut être né en islam mais ne pas vouloir y demeurer – et deuxièmement, que l’on peut y rester mais sans s’interdire d’en réviser, moderniser, démocratiser, certaines prescriptions (mariages forcés, mutilations subies ou consenties, primat de la règle communautaire sur le désir des sujets, etc.). Ayaan Hirsi Ali n’est pas Voltaire. Mais c’est Voltaire qui l’inspire. C’est Voltaire qu’on veut assassiner à travers elle. Ils sont, ces assassins possibles, comme le pétainiste Abel Bonnard livrant aux nazis la statue de bronze de Voltaire afin qu’ils en fassent des obus. Défendre Rushdie, Nasreen ou Ayaan Hirsi Ali, c’est défendre la statue, la mémoire, l’héritage de Voltaire. »
Bien. Nous voilà face à l’énormité faite tirade, mais une fois encore : plus c’est gros, plus ça passe.
Nous avions cru, bêtement, que c’était la lecture de Voltaire qui pouvait permettre d’améliorer le temps présent. BHL, lui, fait le contraire : il défend Rushdie, Nasreen et Ayaan Hirsi Ali (à qui il vient de remettre une récompense d’honneur dans on ne sait trop quelle soirée branchée parisienne) non pour les défendre en soi, mais bien pour défendre Voltaire, et peut-être même le défendre contre les nazis. BHL n’évoque alors rien moins que ce Superman triomphant tenant par la peau du dos un nazi, qui servit d’affiche à l’exposition du Musée du Judaïsme sur les super-héros. Toujours de la pose, de la posture, de l’imposture. D’une réelle défense de la laïcité, nul ne trouvera la trace ici. Ni non plus des religions, vouées à se dénaturer pour être enfin acceptables dans les termes de l’éthique-bouillie de BHL, vouées à renier la transcendance de leurs textes, la force parfois choquante d’un message exigeant. Et ce n’est pas l’éternelle modernisation du Coran à laquelle l’inventeur du nullissime néologisme « fascislamisme » semble aspirer (mais malheureusement, les aspirations de BHL, les imams radicaux s’en contrefoutent…) qui nous fera croire qu’il a compris la moindre chose au rapport entre religions et modernité politique.
Au terme de cette relecture du Monde du 15 février 2008, nous ne pourrons donc exprimer qu’un grand embarras. Face à l’incompétence philologique et historique d’un décideur politique ne semble exister sur la scène médiatique que des contre-pôles inaudibles, masqués qu’ils sont par les coups de cymbale permanents du béhachélisme ambiant, que tout le monde dénonce en en reprenant pourtant la posture. Le théologico-politique revient comme éventualité politique pour les temps à venir (1), pour d’étranges raisons, liées principalement à la trajectoire singulière d’un homme – Sarkozy - , mais faute de voix claires et dépassionnées pour reposer correctement le problème, faute d’audibilité chez les vrais philosophes, ceux qui modestement écrivent, travaillent et enseignent avec une âpreté méthodologique sans faille, une ambition et une hauteur de vue réellement stupéfiantes (voyez les penseurs du « messianique », de l’ « existence » – Bensussan, Derrida, Juranville - , voyez les Gauchet, les Manent même, Vattimo, Zizek même, voyez les rigoureuses mises au point d’un Taguieff…), la scène médiatique demeure, une fois de plus, le lieu de la manifestation la plus auto-satisfaite d’un impensé radical dans le champ de nos existences d’êtres politiques et historiques.
(1) Et sans que l’on puisse, finalement, trancher pour savoir si cette résurgence de « Dieu » dans la politique est une bonne ou une mauvaise chose, puisque personne n’a pris la peine de bâtir, au-delà des ritournelles laïcardes et/ou anti-sarkozystes primaires, de réels critères d’évaluation de cette réintroduction de la religiosité dans le débat public…
Il m'est toujours aussi difficile de situer clairement le Systar sur l'échiquier politique. Jugez plutôt:
j'ai voté le 22 avril et le 6 mai (ce qui, pour certains, est déjà suspect, mais tant pis: j'ai horreur de la mentalité « je lave plus blanc que blanc » qui mène à l'abstention les « purs », ceux qui n'ont toujours pas compris que la politique, comme l'ensemble des phénomènes humains, « c'est comme l'andouillette, c'est bien que ça sente un peu la merde, mais pas trop quand même1 »).
je n'ai pas voté à gauche lors de ces deux élections.
Pourtant j'ai cessé, deux mois auparavant, de collaborer à un site qui se voulait « de droite ». Précisément parce que je préférais garder la liberté de choisir la façon dont je voulais me dire « de droite » (entre autres raisons obscures et méta-magmatiques de cette séparation).
Je collabore en ce moment à un excellent site de science-fiction, qui s'est récemment fendu d'une édition papier soignée de trente textes franchement niais « engagés », anti-Sarko, l'ensemble du projet étant nourri non pas par la « peur » (encore heureux), mais par une « inquiétude viscérale », expression qui m'a laissé pour le moins perplexe.
Pourtant je dois bien dire que je suis très fier de signer, quand j'en ai le temps, des chroniques pour ce site jovial, profus, et dirigé de main de maître par messieurs Jérôme Vincent (pour l'ensemble du site) et Eric Holstein (pour la rubrique où j'interviens: littérature de science-fiction).
Comme vous le voyez, la situation n'est pas simple.
Mais la façon de résoudre le problème peut l'être. C'est l'idée même de « situation » en politique qui est suffisamment tordue, et intellectuellement grossière, pour que l'on s'autorise à refuser d'être défini par le contenu de l'enveloppe que l'on glisse dans les urnes les dimanches d'élection. Sans aller jusqu'à affirmer, comme le fait avec une elégance d'esthète mon collègue agrégatif de l'Esthénie, une « esthétique de l'inengagement », ni faire non plus miennes les perspectives radicales de Dupastre, inoubliable personnage de Raymond Abellio qui prônait, par rapport au cours chaotique du monde, un « détachement » toujours plus grand, c'est la notion, distincte de celle de « situation » politique il est vrai, d' « engagement », et notamment d'engagement à gauche, que je voudrais interroger.
Je suis depuis un certain temps frappé par ce fait, à mon sens irrécusable, que la gauche est victime du fait qu'elle dissocie les deux sens du juste: jamais elle n'a autant réclamé de « justice », jamais elle n'a autant manqué de « justesse » de ton pour la réclamer. On braille, on s'indigne, on signe de la pétition