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07 novembre 2006
Le porche du Mystère de la deuxième vertu - Charles Péguy

La première inspiration est capitale, et les autres suivront. La première parole de joie est la plus difficile, et la fête qui ne prend pas fin suivra. Le premier labour est difficile, est les autres seront la répétition du premier, et suivront.
La première prière, le premier lever de regard vers le ciel est le plus humble et le plus humiliant, et les autres ensuite suivront.
Voici la méditation à laquelle Péguy convie le lecteur dans Le Porche du Mystère de la deuxième Vertu. Ecrit de poésie, écrit de prière aussi et surtout, c'est par une musique de l’âme enfantine qu’il faut se laisser emporter. Il faut suivre l’image poétique, jouer le jeu de la terre et de la grosse simplicité, car il n’est de juste foi que simple et droite comme les paysans du plat pays beauceron. Attendant le premier souffle, le premier coup d’aile suite auquel toute la volée de prières surgira dans le ciel, le lecteur avance, appréciant variations, reprises, répétitions, modulations.
Il n’y a là ni poésie, ni prière pures, mais un chant de versets, une forme singulière, aux apparences de théâtre, puisque le personnage de madame Gervaise prête sa voix à Péguy, qui prête sa plume à Dieu lui-même. Les mondes sont reconduits à la simplicité d’un paysan travaillant au dehors l’hiver et pensant à ses enfants, et pensant que ses enfants feront de même pour les générations qui succèderont. Le tableau terrestre, terrien, terreux, supplante l’artifice, les azurs de Lorraine effacent par avance tout artifice.
Car il est question de la deuxième des trois vertus théologales, de celle que Péguy porte en son cœur, car elle signifie le seul jour qui vaille la peine d’être vécu, peut-être : celui de la naissance. La vertu est espérance, elle est la petite fille perdue au milieu de ses deux grandes sœurs Foi et Charité, elle est la permanence et la persistance de ces hommes qui, contre toute attente, savent encore croire que ce sera mieux demain qu’aujourd'hui.
Il faut, sans métaphore, le premier battement d’ailes, le premier rire de petite fille, et cet homme solitaire qui travaille dans les froidures hivernales, il faut tout cela, tous ces moments de vie quotidienne des gens de la terre, il faut aussi ce grand sommeil qu’est la nuit, chantée en un hymne final inoubliable, car Péguy a saisi que l’homme est de chair, et que le chrétien habite toujours une terre où il est chez lui avant que d’être dans le Royaume de son Dieu.
Chez soi avant que d’être chez soi, le chrétien est incarné, charnu, charnel, « encharné », sensible, autant qu’il est esprit, immatériel, spirituel, impalpable, potentiellement glorieux.
Lors de riches heures de philosophie à la Sorbonne, lorsque la philosophie médiévale retrouve les lieux où elle fleurissait au Moyen-Age sous la forme de théologie et de scolastique, on explique souvent que bien des auteurs médiévaux, lisant dans la nature comme dans le deuxième livre qui correspondrait physiquement à la Bible, premier livre, ont exposé une « métaphysique pansémiotique ». Nulle inquiétude devant cette formule alambiquée: elle signifie simplement que tout ce qui se rencontre dans la nature se laissera lire comme un signe patent de la présence de Dieu dans sa création.
Péguy, prolongeant l’art du mystère médiéval, prolonge aussi, le temps d’une œuvre littéraire, cette métaphysique pansémiotique. L’eschatologie prend la mesure des paysages de Lorraine, des chaumières rustiques de la France paysanne du début du vingtième siècle, les grands mystères se laissent lire à même l’enfance, à même l’évidence de la vie la plus dénuée, la plus humble, la plus fragile. L’étonnement de Dieu devant la merveille de cette espérance est grand et réel sans l’être, quand il avoue :
« Mais l’espérance, dit Dieu, voilà ce qui m’étonne.
Moi-même.
Ça, c'est étonnant.
Que ces pauvres enfants voient comme tout ça se passe et qu’ils croient que demain ça ira mieux.
Qu’ils voient comme ça se passe aujourd'hui et qu’ils croient que ça ira mieux demain matin.
Ça c'est étonnant et c'est bien la plus grande merveille de notre grâce.
Et j’en suis étonné moi-même.
Et il faut que ma grâce soit en effet d’une force incroyable.
Et qu’elle coule d’une source et comme un fleuve inépuisable.
Depuis cette première fois qu’elle coula et depuis toujours qu’elle coule.
Dans ma création naturelle et surnaturelle.
Dans ma création spirituelle et charnelle et encore spirituelle.
Dans ma création éternelle et temporelle et encore éternelle.
Mortelle et immortelle.
Et cette fois, oh cette fois, depuis cette fois qu’elle coula, comme un fleuve de sang, du flanc percé de mon fils.
Quelle ne faut-il pas que soit ma grâce et la force de ma grâce pour que cette petite espérance, vacillante au souffle du péché, tremblante à tous les vents, anxieuse au moindre souffle,
soit aussi invariable, se tienne aussi fidèle, aussi droite, aussi pure ; et invincible, et immortelle, et impossible à éteindre ; que cette petite flamme du sanctuaire.
Qui brûle éternellement dans la lampe fidèle.
Une flamme tremblotante a traversé l’épaisseur des mondes.
Une flamme vacillante a traversé l’épaisseur des temps.
Une flamme anxieuse a traversé l’épaisseur des nuits.
Depuis cette première fois que ma grâce a coulé pour la création du monde.
Depuis toujours que ma grâce coule pour la conservation du monde.
Depuis cette fois que le sang de mon fils a coulé pour le salut du monde.
Une flamme impossible à atteindre, impossible à éteindre au souffle de la mort[1]. »
Il faut accepter d’entrer dans le fleuve de mots joyeux qui sont ceux de Péguy, la simplicité, non dénuée paradoxalement d’une certaine virtuosité, des versets qui rappellent qu’au couronnement d’épines répondra un jour le couronnement de rameaux issus d’un arbre sans épines. L’éclair jaillit, la lumière s’impose dans la nuit, mais sur la nuit nulle méprise : la nuit elle-même est le repos de l’espérance sûre et sereine : seul veille, insomniaque, celui dont la confiance en Dieu est défaillante. Il y a dans tout cela des naïvetés, l’éradication systématique de la psychologie contournée et maniérée, faussement subtile et élevée, qui prédomine aujourd'hui, il y a dans tout cela la fraîcheur qu’ont, précisément, les enfants.
Nous le saurons à présent, nous sommes les désirés de Dieu, aimés nous pouvons Lui manquer comme nous manquerait l’absente aimée, c'est pour cela d’ailleurs que rien n’est jamais perdu en chrétienté : aucun amour n’est parfaitement extinguible s’il vient de Dieu :
« Nous pouvons manquer à Dieu.
Voilà le cas où il s’est mis,
Le mauvais cas.
Il s’est mis dans le cas d’avoir besoin de nous.
Quelle imprudence. Quelle confiance.
Bien, mal placée, cela dépend de nous.
Quelle espérance, quelle opiniâtreté, quel parti-pris, quelle force incurable d’espérance.
En nous.
Quel dépouillement, de soi, de son pouvoir.
Quelle imprudence.
Quelle imprévision, quelle imprévoyance,
Quelle improvidence
de Dieu
Nous pouvons faire défaut.
Nous pouvons faire faute.[2] »
La terre nous convie à l’infini, tel est le sens inlassablement décliné dans chaque phrase du Porche. Il y a invitation, appel, accueil eschatologique à franchir le porche, mais l’invitation est belle et peut avoir lieu parce que nous sommes sur terre, terrestres. L’espérance a un sens parce que nous sommes soumis à la mort, de même que le renouvellement des jours est possible uniquement par le fait que :
« C'est la nuit qui est continue, où se retrempe l’être, c'est la nuit qui fait un long tissu continu,
Un tissu continu sans fin où les jours ne sont que des jours. [3]»
« C'est la nuit qui est le tissu du temps, la réserve d’être[4] […] »
Rien n’aurait été utile ni nécessaire, l’Incarnation, le sacrifice et la Résurrection de Jésus Christ, si nous-mêmes n’avions pas été incarnés, et n’avions pas connu la beauté (car c'est aussi et malgré tout une beauté et une chance) d’être dans le temps, fugaces, éphémères, mortels. La poésie de Péguy prend la mesure de cette croyance, et s’imposent comme des évidences des tremblements, des vacillements de flamme, pour suggérer la posture humaine, la condition créaturelle : êtres de l’hésitation, nous balbutions, titubons, errons, gaspillons notre temps, mais depuis la nuit matricielle, obscure et infinie où tout se fonde, chaque matin il est donné à l’homme de marcher selon la droiture, dans la droite direction, et le corps droit sous le ciel de Dieu.
L’orgueil humain s’appauvrit, la simplicité triomphe, et c'est ce triomphe sans vanité que Péguy décrit à chaque phrase. Tout peut être lu comme une série de variations innnombrables et virtuoses sur le thème très « cliché » de l’espérance chrétienne. Mais il n’y a pas que virtuosité. Une analyse « cellulaire », locale, du long poème nous révèle que tout se réduit à de petits tableaux simples, concrets, terriens, en-deçà desquels et sur lesquels aucun discours, aucun bavardage clinquants ne sont possibles.
Disons enfin, surtout pour les lecteurs non chrétiens et plus généralement non croyants, que Péguy restitue avec une maestria sans pareil le mouvement d’une âme lorsqu’elle entre en prière. Toute prière, lorsqu’elle est bien menée, bien entendu parle, elle n’est pas ce (soi-disant) mysticisme (soi-disant) passif qui effraie tant ceux qui ne la pratiquent pas. Cette prière profère, intérieurement ou de vive voix, des paroles de louange, d’adoration ou de remerciement. Les paroles prononcées peuvent se réitérer à l’infini, en intégrant de très légères variations dans leur contenu : l’âme parle, et non plus l’homme engagé dans le quotidien du vingt-et-unième siècle. Dans ce processus d’itération et de variation combinées, les notions trop chimiquement pures de répétition, de reproduction, et même de changement, deviennent parfaitement caduques.
Il n’y a bientôt plus aucun sens à rechercher une quelconque « originalité » ni à vouloir marquer sa différence, réaffirmer son identité. La prière est un sourire de l’âme, donc une joie, et toute joie réelle et sincère dure, perdure, se continue en mutant tout en demeurant toujours prière. Voici pourquoi, en Péguy, il n’est pas donné à lire seulement un auteur bigot, champêtre et angélique, mais le lecteur se voit transporté dans la réalité de la prière, qui possède une qualité littéraire d’une nature assez peu explorée, et où ni l’individualité de l’homme ni la transcendance de Dieu ne sont mises en avant l’une aux dépens de l’autre. Dans la prière, une âme véritable rencontre, sans fusion, un Dieu véritable. Une posture, une certaine tonalité d’existence, un regard unique et à nul autre pareil porté sur le monde de la vie, et un seuil qu’une vie entière sera requise pour franchir : tel est ce que Charles Péguy offrait en donnant son Porche.
[1] Charles Péguy, Le Porche du mystère de la deuxième vertu, Poésie Gallimard, p. 20-21.
[2] Charles Péguy, Le Porche du mystère de la deuxième vertu, Poésie Gallimard, p. 102.
[3] Charles Péguy, Le Porche du mystère de la deuxième vertu, Poésie Gallimard, p. 148.
[4] Charles Péguy, Le Porche du mystère de la deuxième vertu, Poésie Gallimard, p. 149.
01:35 Publié dans Littératures | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, critique littéraire, christianisme, spiritualité, mystique, poésie
Commentaires
C'est beau, tout ça, en plus pour en arriver à conclure sur la prière; très fort, Bruno!
Bon, je mets le Pléiade de Péguy sur ma liste au Père Noël, hop!
Ecrit par : Elise PELLERIN | 08 novembre 2006
Oh, le Pléiade, ça coûte cher, sur Systar on n'avait pas les moyens, on s'était contenté du petit Poésie Gallimard... ;-)
Il est beau, ce texte, très beau, très sympa. Péguy est une de mes dernières heureuses découvertes (oui, je comble les honteuses lacunes de ma culture, petit à petit...).
Sur ta liste de Noël, mets donc Villa Vortex, Cosmos Inc et Grande Jonction!!!
Ecrit par : Bruno | 10 novembre 2006
quel est le début exact de la citation sur l'espérance de Charles Péguy:
la foi que que j'aime le mieux ou la vertu que j'aime le mieux, les extraits trouvés sur internet ne sont pas convaincants qui a le texte exact, merci
Ecrit par : coudert | 10 janvier 2008
Merci de réveiller Péguy d'entre les morts... J'errais à la recherche de paroles simples et fortes, et me voilà nourrie. Je suis aumônier des hôpitaux, et mon doctorat de théologie ne m'est pas d'un aussi grand secours que notre ami Charles...
Ecrit par : marion | 19 mars 2008
magnifique de trouver Péguy et "la petite Espérance" sur la toile : merci, Bruno ; je cherchais le texte de "la nuit" et je tombe sur votre site. Cela me ferait plaisir que vous alliez faire un tour sur mon site : particulièrement l'article 48...
Marike
Ecrit par : marike | 23 mars 2008
Je reviens à votre site, après avoir satisfait à ma quête... quel bel article vous avez écrit là...Merci. J'ai bien aimé que vous reveniez au grand Moyen Age philosophique et théologique, commun à tous les chrétiens dans la mesure où ils le feront leur, selon Montaigne, où ils prendront le temps d'apprivoiser cette grande somme de connaissances et de réflexion, de la digérer, donc de la faire autre et la même. J'ai bien aimé que vous nous éclairiez sur ce terme de "métaphysique pansémiotique" : apprendre à lire à nouveau "Le grand livre" de la nature, et que vous nous éclairiez sur le sens de la prière par l'oeuvre de Péguy.
Ecrit par : marike | 23 mars 2008
@ Marion: heureux que le texte ci-dessus vous ait semblé utile dans votre démarche d'aumonier.
Je ne doute pas que votre travail de théologie pure ne vous permette néanmoins de trouver que dire et que penser face à la maladie et à la mort des gens que vous accompagnez.
@ Marike: c'est souvent au bout d'un long chemin qu'on découvre des cohérences/cohésions pourtant évidentes. Qu'une bonne partie de la modernité provienne tout droit du Moyen-Age théologique et philosophique relève de ce type d'évidences inaperçues. Péguy permet de rétablir ces lignes de cohérence.
la métaphysique pansémiotique: si vous avez quelques dizaines d'euros devant vous, vous avez un livre de Blumenberg récemment traduit à ce sujet: La lisibilité du monde... je ne l'ai pas lu mais il devrait vous intéresser.
Je file voir votre site.
Ecrit par : Bruno | 30 mars 2008
Bon courage pour les épreuves.
Ecrit par : Adrien | 13 avril 2008
Adrien:
je lis ton encouragement aujourd'hui seulement.
-> Merci!
Ecrit par : Bruno | 18 avril 2008
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