18 mai 2007

So phare away... from Alain / So Farrago... from Damasio!

                                      


Comment ne pas saluer par tout le tintamarre possible l’excellent numéro 42 de la revue Galaxies – Science-fiction, dont le dossier central est consacré à l'oeuvre splendide d' Alain Damasio ? Damasio : s’il m’est déjà arrivé d’évoquer rapidement, au détour de divagations littéraires, le damoiseau en question, je n’ai toutefois pas encore évoqué frontalement ce qui s’est passé avec ses deux romans, La Zone du Dehors et La Horde du Contrevent. Je parle bien d’événement, de ce qui « se passe », lors de la lecture des livres de Damasio, car l’art de cet auteur hors-normes est précisément de ne point laisser le lecteur se contenter de caresser les concepts sous-jacents à la construction d’une narration – il me faudra démontrer plus longuement l’inanité de cette conception de la littérature de l’imaginaire, d’ailleurs, en en montrant les présupposés métaphysiques, lourds de sens et parfois même potentiellement réactionnaires - , mais plutôt de fondre totalement ces concepts matriciels dans une fluidité narrative qui doit engager le corps du lecteur tout entier.

La Horde, justement : par ce livre le corps revivait, je me rappelle, au cœur de ce bel hiver si doux, c'étaient les départs du vendredi soir vers la banlieue que j’accompagnais de quelques sorties de Caracole, le troubadour génial, mage des mots charnels, de l’argot de Golgoth, impitoyable meneur de Horde, pour qui la vie, comme je l’ai déjà dit ailleurs, tient plus à son orientation téléologique, donc à l’impossibilité d’un accomplissement pourtant nécessaire, au « sens », qu’ à la chair de l’instant, qu’à l’habitation de chaque douceur quotidienne, ce que j’avais nommé la « substance » du réel…

La Horde, c'était le défi qu’Alain Damasio a lancé à toute ma génération d’anciens gamins déçus par la gauche politicarde, à toute ma génération de « montés à Paris » qui n’y ont principalement découvert qu’un grand vertige de solitudes insondées – quoique entrecoupées d’amitiés qui furent comme autant de cœurs de lumière consolateurs - , c'était cette affirmation impitoyable, sans répit, sans merci, que l’on ne saurait de son existence propre éradiquer le « lien », l’intrusion en moi-même de cet autre sans qui je ne suis rien et ne sais rien être ni personne.

Mais La Horde, et c'est ainsi, aussi, que le livre a existé en moi, c'était un livre sur la traversée de l’humain, sur les possibilités pour tout un chacun de se laisser un jour intégralement transir, transpercer, de part en part, par ce qui, de nous, est à la fois le plus et le moins humain, ce qu’Alain nomme le « hors humain ». La Horde venait faire surhumainement ressentir à quel point, en chacun de nous, le processus d’humanisation, le devenir toujours plus « soi-même comme un autre1 », c'est-à-dire le fait que nous ne sommes nous-mêmes que des métaphores, des transferts permanents d’identité et d’altérité, que cette genèse, donc (encore un thème sur lequel je tenterai, dans les jours à venir, à grand renfort de lectures philosophiques récentes, d’apporter quelque lumière…), est interminable. Je suis devenu Sov et Oroshi, moi qui savais depuis quelque temps déjà avoir en moi du Pietro Della Rocca.

La Horde, c'était mille et mille choses, c'était sentir que Damasio est un mage, le savoir d’emblée, mais se laisser prendre à la systématique de son écriture, sentir le poids des phonèmes, sentir les coulées, les disruptures, combien tout cela relève d’un subtil mélange de calcul et d’intuition, d’actualisation d’un programme linguistique et en même temps de novation pure, bref, encore une fois : de système et d’étoile… Un patient travail d’élucidation des ontologies linguistiques (i.e. : la façon dont chaque lettre est la matérialisation d’une conception de la matière, ou de ce qui est, la façon dont un mot, dont une construction de phrase, par la sensation qu’elles procurent, viennent instiller inconsciemment dans l’esprit du lecteur une certaine conception du monde, et toute une philosophie constituée) qu’a convoquées et/ou engendrées Alain Damasio, resterait à mener, bien sûr, tâche dont je tenterais, du moins partiellement, de m’acquitter un jour, sachant que, comme toute pratique herméneutique qui s’affronte à d’authentiques métaphores2, cette tâche est infinie, par essence !

Mais venons-en, après une évocation trop rapide et trop subjective de La Horde du Contrevent – je laisse provisoirement de côté La Zone du Dehors, roman passionnant sur lequel il y aurait beaucoup à dire, par le fait même que le livre se voulait, de façon totalement assumée et revendiquée par Alain Damasio, militant - , au numéro de Galaxies lui-même. En mentionnant, d’emblée, le plaisir de voir la reviviscence d’une revue de si haute tenue, qui s’était faite quelque peu rare ces derniers mois. Je vous le recommande donc vivement, ne serait-ce que parce que l’objet, notamment par la splendide couverture évoquant, volontairement ou non, le bloc soudé des membres de la Horde s’acharnant à remonter le vent , couverture d’Aleksi Briclot, est très agréable à regarder et à manipuler.

J’avoue ne pas tout comprendre à la politique de la revue sur certains aspects : quel est l’intérêt réel d’une rubrique courrier des lecteurs qui n’accueille guère que les petits règlements de compte entre Stéphanie Nicot et Gilles Dumay, bref les petites guéguerres entre revues dont tout le monde se fout, excepté leurs propres protagonistes ? De plus, d’où vient l’attention étrange portée à des thématiques parfaitement hors-sujet par rapport à la revue elle-même : dans son bon éditorial, Stéphanie Nicot nous donne de l’ « autrice » pour parler de Robin Hobb, féminisation du mot dont le grotesque semble assez net ; une note de bas de page sur Jeremy Bentham, cité dans l’excellent article d’Olivier Noël sur Damasio, nous explique que c'est l’un des premiers philosophes à avoir défendu le droit à l’homosexualité, ce dont on se contrefout dans ce contexte, puisque La Zone du dehors n’est pas particulièrement un livre sur l’homosexualité ou les pratiques sexuelles « minoritaires » (au sens des « devenirs minoritaires » deleuziens, of course), et surtout puisque Olivier Noël nous explique que c'est la pensée de cet auteur qui est l’origine du modèle, convoqué dans le roman, d’une omnivision gestionnaire de tous par tous (ce qui est l’un des enjeux critiques majeurs du livre)… Enfin une réponse du courrier des lecteurs félicite l’un d’eux de ne pas être sexiste parce qu’il a commencé son courrier par « Madame, Monsieur »… !

N’ayant pas encore lu les différentes nouvelles publiées dans ce numéro, je vous laisse l’heureuse primeure de leur découverte, vous conseille un petit détour vers la rubrique de critique littéraire dirigée par mon pote Olivier Noël, pour en venir, enfin, au morceau de choix de ce numéro : le dossier Damasio. Une nouvelle d’Alain, un long texte d’analyse et de présentation signé d’Olivier, qui réussit le tour de force de balayer les problématiques principales des livres d’Alain tout en restant d’une clarté limpide pour le lecteur, et une interview tout en croustillances damasiennes, où l’auteur revient sur la manière dont il conçoit son propre travail d’écrivain, son rapport à la sensation comme matrice de toute cosmogenèse, etc.

La nouvelle « So Phare away », donnée par Alain pour cette livraison de la revue, est tout à fait remarquable. Les lecteurs les plus enthousiastes y retrouveront la même sensualité scripturale, le même coulé narratif qu’aux meilleurs moments de La Horde. L’ambition globale est bien sûr moindre, et le noyau de pensée qui anime la nouvelle se décrypte d’une manière assez aisée. L’intuition fondamentale d’Alain, incluse dans le titre « So Phare away », est que la surexposition à la lumière n’est pas révélation, mais négation : vivre toujours dans la pleine lumière, sous les regards de tous les autres, est une forme de « prostitution » au sens quasi-étymologique : un placement au-devant, en avant, qui implique une vulnérabilité accrue à l’anéantissement pur et simple. Être sur le devant de la scène en permanence, c'est n’avoir plus le temps de perfectionner son jeu d’acteur, c'est même, in fine, n’avoir bientôt plus rien à jouer. C'est supprimer les coulisses par vertige de la clameur de l’avant-scène, sans voir que tout le mystère de l’acteur est dans l’alternance de la scène et de l’ombre.

Imaginez une ville aux mille phares, certains s’érigeant à plusieurs centaines de mètres de hauteur, qui ne cesseraient d’émettre les messages lumineux privés des particuliers. Imaginez une immense cacophonie luminale, qu’Alain synthétise avec son habituelle inventivité verbale en « cacoptique ». Au sol, des marées d’énergie minérale, d’une matière qui alterne entre fluidifications et pétrifications, se répandent de façon rythmée. Le fondement n’est jamais un socle absolu parfaitement accessible à la lumière du regard, il n’est pas le roc, la sphère d’évidence ou d’indubitabilité qui fut la métaphore de toute origine dans la philosophie transcendantale de Descartes à Husserl. Au fondement, il y a le mouvement, mais aussi la viscosité, la boue – intuition que l’on pourrait dire, de ce point de vue, plus bergsonienne, que cartésienne. Et l’énergie de la matière elle-même se cesse de se cristalliser, de redevenir liquide.

L’enjeu est alors de voir comment la quête de la verticalité n’est, dans la conception que développe la nouvelle d’Alain, qu’un refuge, une illusion, une solution provisoire mais vouée à créer une nouvelle boue, cette fois-ci non plus minérale ou matérielle, mais bien lumineuse. Ce que l’on prend pour des raffinements ou des édifications stables dans nos civilisations ne sont peut-être que la reproduction à l’infini de la gangue instable et magmatique qui est l’origine de toutes choses. L’un des sens obvies de cette nouvelle d’Alain, c'est donc que l’illusion que nous pourrions être des bâtisseurs en accroissant à l’infini la communication, en tissant des réseaux d’immatérialités, de virtualités pures (les forums, les spams publicitaires, tout l’arrière-monde d’irréalité et de comportements désincarnés an-éthiques qu’internet a pu engendrer en quelques années, notamment…), et la fascination pour la lumière comprise comme transcendance ne sont peut-être que de simples répétitions, dont le degré de réalité ne cesse d’ailleurs de décroître, de ce qui a lieu souterrainement et où la vie et la mort ne se sont pas encore séparés suffisamment pour permettre l’engendrement d’une authentique civilisation. Au fond, nous ne sommes jamais devenus humains, peut-être, d’ailleurs, parce que, tel Farrago, personnage de la nouvelle qui est toujours « au loin », qui ne croise qu’épisodiquement la femme qu’il aime et va finir par ne plus pouvoir la voir, parce qu’il est l’être de l’éternel départ, celui qui signe alors qu’il n’a rien écrit, nous sommes incapables d’engendrer d’authentiques œuvres : nous n’avons jamais été des pères, ni pour des œuvres ni pour des enfants, et nous ne saurons jamais réellement en être. Tout comme dans la Horde, il n’y a « ceux qui nous ont enfanté » que pour montrer qu’ils ont échoué, et tout comme le père de Golgoth se fait broyer la main par son fils, celui-ci refusant à son parent la dignité due à un « père », ici le motif de la filiation est rendu problématique. A cela, ajoutons l’explication, à laquelle je ne saurais souscrire intégralement, mais très intéressante, de l’origine de la « narcose Sarkozy », proposée dans la postface de février 2007 à la réédition de La Zone du Dehors : Alain Damasio disait que cette « narcose », « C'est votre sommeil qui l’entretient, citoyens, quand ce n’est pas votre propre désir de chefs, de pères et de contrôles. » (je souligne). Être père, effectivement, comme l’avait si bien dit et vu Péguy, c'est quelque part renoncer au monde comme lieu de tous les possibles surgissements de liberté, c'est focaliser sa propre puissance d’exister et le feu de ses attentions sur cette chair enfantée qui est nous sans l’être. C'est développer un amour de la permanence, de la consistance, une fidélité aux choses, et prioritairement à l’enfant, qui s’accommode mal avec l’événementialité d’un pur devenir, avec l’altérité fondamentale qui fait d’un homme libre ce qu’il est. L’enfant, pour le moment dans l’œuvre de Damasio, est le grand absent. Il est l’impossible, ce qui n’a pas (encore) de sens. Disant cela, j’énonce plus un constat, provisoire, qu’un jugement de valeur. Il faut d’ailleurs immédiatement ajouter à cela une importante précision : qu’il n’y ait pas d’enfant dans l’œuvre de Damasio ne signifie pas qu’il y manque une intelligence de l’enfance ; on aura vu dans la douceurs d’une feuleuse, dans les douceurs sonores des mots de Sov, de Caracole, et surtout de mon Oroshi bien-aimée, tous les signes de la présence éclatante d’une enfance, d’un âge où la conscience ne s’est pas encore départie de sa part d’instinctualité quasi animale. On sent parfois dans la prose de Damasio une adéquation au monde qui ne peut être que celle de l’enfant, pour qui toute parcelle d’un espace est susceptible de devenir un lieu bien-aimé. La scission avec la terre, comprise comme berceau transcendantal, ne s’est pas (encore) accomplie. Cette enfance n’est donc, ultimement, que l’autre nom de ce qu’Alain Damasio a pu nommer le « sens de l’immanence ». Nous ne saurions être pères, nous qui n’avons jamais quitté la terre enfantine et ne sommes jamais devenus adultes.

Revenons à l’intuition essentielle de « So Phare away » : le monde de la lumière absolue, c'est-à-dire de la non-lumière (une réalité qui est partout n’est rien – de déterminé – précisément parce qu’elle est tout), est un monde du néant, il est l’inhumanité même, l’indistinction primordiale et demeurée inchangée. A ce titre, les cadres qu’Alain a insérés dans la narration sont tout à fait significatifs : on y voit que tout message authentique ne peut apparaître que dans la rupture claire et nette par rapport à un fond de noirceur primordiale. La lumière existe parce qu’elle est rare et circonscrite. Plus la lumière se superpose, se laisse advenir, se multiplie à l’infini, plus elle couvre la totalité de la noirceur fondamentale, et plus elle nie celle-ci. Tous les messages deviennent alors tendanciellement illisibles. C'est l’un des motifs nouveaux dans l’œuvre d’Alain, sans doute, quoique leur tonalité nietzschéenne ne soit pas sans rappeler la passion de notre auteur pour l’aristocratique (ah, Pietro !), pour l’impossible égalisation de toutes choses, et pour l’idée que toute genèse authentique, toute onto- ou auto-genèse ne peut être que solitaire. L’artiste absolu dans la Horde, Caracole, est certes habillé d’un patchwork de vifs (sorte de « principes » dynamiques bouclés sur eux-mêmes qui font de nos êtres ce qu’ils sont, pour l’expliquer rapidement à nos lecteurs…), mais il est aussi le personnage infiniment seul, celui que l’on peut suspecter de trahison (parce que ses motivations sont incompréhensibles en termes de « lien » transitif vers autrui), il est l’autochrone : le personnage temporel qui forme boucle avec lui-même, et n’est jamais réellement connecté aux autres. C'est d’ailleurs là le grand mystère de ce personnage, dont la générosité ne saurait s’expliquer par son essence : il n’est pas généreux et gentil par essence, parce qu’il serait programmé pour l’être, mais bien par surcroît. Caracole est l’être de l’événement impossible, improgrammable, imprévisible. Il n’exprime pas son essence quand il existe, son existence excède son essence. Il est bien ce que Derrida aurait appelé un « événement », un vrai accueil ou un vrai don. La vraie générosité, le vrai pardon, la vraie hospitalité ne sont jamais ce que nous savions possible de faire pour nous-mêmes, mais bien un événement pur, ce qu’Alain nomme un « auto-dépassement » pour qualifier le thème génétique de toute La Horde du Contrevent.

Mais cependant que je dégrossis à la hache les thématiques de « So Phare away », je n’ai toujours pas commencé à « faire mon boulot », à savoir à décortiquer le jeu de sensations qui préside à l’écriture et donc à la lecture de ce si beau texte, et à analyser les métaphysiques implicites qui leur sont toujours liées… Une première remarque, pour ouvrir le bal en ce sens : à la rigidité verticale du [r3] du « phare » s’oppose la profondeur coulante et horizontale de la marée d’ « asphalte », la sifflante et la liquide ayant cet effet de création fluidifiante et immanentiste, tandis que, matriciellement parlant, l’unité phonétique minimale [fa], présente dans « phare » et « asphalte », nos deux réalités antagonistes dans la lumière, est en quelque sorte le « bruit » de cette matière primordiale, de ce magma toujours en mouvement qui est la totalité de l’étant, le [f] signalant le mouvement, tandis que le « a », voyelle moins perçante à l’évidence qu’un [i] ou qu’un [u] pour l’oreille, laisse sonner à l’oreille cette pesanteur dont la matière ne se départit pas, sinon pour devenir, comme par hasard, la « lumière » des phares, le mot « lumière » ayant l’avantage d’être naturellement plus « aérien » à l’oreille » que le [a] ou que des nasales du style [on], [in] ou [en], par sa pluralité de voyelles naturellement perçantes. Cette remarque initiale sur la matrice sonore de l’écriture sensualiste d’Alain doit être répétée pour un nombre de mots et d’effets d’échos à peu près incalculable, puisque chaque mot est susceptible d’une analyse phonético-ontologique de ce type.

Autre type de remarque qui doit être formulée pour pouvoir jouir pleinement de la transition du son au sens dans l’écriture de Damasio : toute construction de phrase est elle-même métaphore du mouvement. Prenons, à la première page de la nouvelle, un exemple simple : « Depuis ce matin, ça émet d’ailleurs de partout, de tous les phares et plus que jamais. Ça signale l’inéluctable. Ça scintille. Ça halogène ses voisins et ça déchire la nappe au laser. » Tout d’abord, notons encore le jeu des sonorités : l’alternance de [i] et de [a] signale bien le jeu de questions-réponses entre les différents phares qui émettent des signaux lumineux, l’alternance de présence et d’absence lumineuses qui vont tendre ultimement à n’être plus que blancheur photonique pure et omniprésente. Et pour montrer néanmoins que la lumière est une forme de réalité bien plus artificielle, Damasio verbalise l’halogène, infectant littéralement le mouvement pur par l’artificialité de l’halogène, le naturel par le fabriqué. Tout le jeu d’émissions de lumières dans la nuit s’origine, syntaxiquement, dans un sujet grammatical réifié, anonymisé : il n’y a plus d’auteurs de messages, il n’y a plus que du « ça » originaire, qui se répète anaphoriquement en têtes de propositions : l’engendrement de la proposition provient d’une source inidentifiée, tout comme la lumière n’a plus ni origine ni destination assignables, elle n’est plus que diffusion, déchirure sans volonté d’atteindre réellement son but. Une fois encore, et décidément cela demandera examen4, Damasio retrouve sans le savoir un schéma derridien, celui de la destinerrance : l’impossibilité de savoir si le message que j’adresse arrivera bien à sa destination assignée, et s’il ne va pas se perdre pour errer indéfiniment dans le monde. Ce schéma, qui est celui de la lettredamour (oui oui, en un mot) de Derrida dans La carte postale, devient celui de l’incommunicabilité d’un message authentique, lorsque Farrago, dans l’immense brouillage photonique, ne parvient presque plus à prévenir Sofia, qu’il aime, qu’il va tenter de la retrouver, alors qu’ils ne se voient qu’une fois tous les six mois… Il faudrait toutefois affiner le parallèle, bien sûr : chez Derrida, la destinerrance relevait de l’a priori de toute écriture transitive : le fait qu’elle soit dative implique, par définition, la possibilité de sa dispersion ou de son errance. En cela, on trouvait sans doute un geste de subversion par rapport à la compréhension de l’écriture telle que Derrida la glosait chez Husserl dans son introduction à L’origine de la géométrie : l’écriture y était l’acte de sédimentation et d’omnitemporalisation du sens : le sens se fixe par l’écriture et devient virtuel, c'est-à-dire qu’il ne dépend plus de l’actualité de la présence des orateurs et des auditeurs pour être transmis, mais par définition, il peut être transmis même quand l’émetteur n’est plus là. Chez Damasio, au contraire, il y a, dans cette « destinerrance » de la lumière codée, la conséquence empirique de l’oubli de l’essence de tout sens : rare, distinct, élitiste. La multiplicité absolue retourne au zéro, au néant de sens.

Si, comme je le pense, la trajectoire intellectuelle et littéraire de Damasio forme chiasme avec celle de Dantec (le point de croisement se faisant sans doute autour de Deleuze, et plus encore peut-être de Nietzsche), que ce soit sur l’économie de la transcendance et de l’immanence, qui ne sont niées ni chez l’un ni chez l’autre, mais agencées d’une manière inverse (Dantec, dans son œuvre la plus récente, redécouvre peu à peu l’immanence à partir de la transcendance divine fondamentale, et de l’Un, comme j’ai tenté de le montrer en commentant son American Black Box, tandis que Damasio, en partant de l’immanence de la sensation, redécouvre le mouvement même de la transcendance du corps et de la conscience vers des ontologies, fussent-elles déthéologisées… !), si donc Dantec et Damasio forment un chiasme, il est frappant de constater que l’aphorisme d’American Black Box : « Quand on est nombre, on est ombre », est une formulation différente, mais au sens très similaire, de l’intuition de Damasio dans « So Phare away », qui veut que quand il n’y a plus que de la lumière, on ne voie plus rien…

Voici, donc, pour quelques remarques introductives à ce qui se veut une damasiologie à venir, par définition inachevable puisqu’elle reviendrait à une interprétation infinie du jeu des sensations que l’œuvre de Damasio peut provoquer dans le corps singulier de chacun, et donc des effets de sens que cette sensualité opère sur la conscience du lecteur… La nouvelle est belle, donc, touchante par bien des aspects, vous y retrouverez le satin et les froufrous qui constituent le tissu fondamental de l’écriture d’Alain ; l’article d’Olivier Noël éclairera les novices, et rappellera les grands enjeux de cette œuvre singulière, l’interview du premier par le second vous permettant d’entendre le maestro gloser sa propre pratique et sortir ici ou là quelques piques polémiques des plus goûtues… Bon vent donc, bon voyage dans ces « Galaxies » du printemps 2007, et rendez-vous très prochainement pour la poursuite de nos esquisses derridamasiologiques… !

1 Pour reprendre le titre superbement polysémique d’un essai de Paul Ricoeur, véritable mamelle philosophique pour moi ces dernières semaines…

2 Un aveu : la conception de la métaphore qui me semble aujourd’hui la plus pertinente est celle de la métaphore comme acte, comme disrupture, comme menace du sens discursif, et comme déploiement d’une posture existentielle. Cette conception s’inspire plus ou moins librement des pensées de Paul Ricoeur et de Hans Blumenberg. Elle implique une posture de prudente méfiance vis-à-vis de la notion de « métaphorisation » avancée par Serge Lehman, telle qu’Alain Damasio la rapporte dans l’entretien accordé à Galaxies, comme traduction/incarnation/réelisation d’un concept en sensation ou en image sensible. Cela tient au fait, pour le dire vite, qu’une telle conception implique, paradoxalement, une théorie du concept comme érosion ou comme usure de métaphores primitives. En effet, le postulat implicite de Serge Lehman est que la métaphore et le concept sont essentiellement traductibles l’un dans l’autre, conception qui comporte trop de présupposés philosophiques pour pouvoir être reprise telle quelle dans le cadre d’une phénoménologie de l’œuvre de science-fiction… J’avais hâtivement désamorcé le problème dans mon texte « Transcession », paru sur ce blog il y a quelques mois, en soutenant que la métaphore n’est pas tant la version évoluée ou au contraire érodée d’un concept, qu’une manipulation, ou un déplacement, de ce qui n’est qu’une énergie, et non un concept : la métaphore est ce qui sensibilise le mouvement même de l’être au monde, de la genèse de soi, elle a affaire au transcendantal, et non au concept, elle est dynamisme, diction du mouvement pur, et non retranscription appliquée. Les conséquences de ce que j’avançais là sont assez importantes : elles impliquent rien moins que l’impossibilité de toute intrusion d’une « idéologie » comme système de retranscription conceptuelle close de l’intégralité de la réalité, dans une œuvre qui voudrait se présenter comme authentique imagination, et non comme pure propagande. L’enjeu est crucial : il s’agit de se demander si toute science-fiction n’est pas, par essence, et si elle est bien comprise, an-idéologique, ou mieux encore : contre-idéologique…

3 Que me soit ici pardonnée ma nullité en notation phonétique, code que je n’ai jamais appris. Je mets donc entre crochets les lettres correspondant aux sons dont je parle.

4 Je pourrais dire : Damasio, c'est un deleuzien, donc c'est normal qu’il retrouve implicitement un certain nombre de thèmes qui ont été développés par les auteurs de l’époque de Deleuze, cette fameuse génération française, trinitairement incarnée par Derrida, Foucault et Deleuze, qui avait pour dénominateurs communs une mise en question au moins méthodologique, sinon réelle, de la notion de « sujet », qui fit primer la notion de pluralité et d’insaturabilité des systèmes de pensée sur celle de vérité univoque intemporelle… Ce serait vrai sans l’être, et un peu trop facile !

Commentaires

Flemme d'aller corriger, mais tout le monde aura compris que c'est bien Olivier qui a interviewé Alain, et non l'inverse... Même si, par les temps qui courent, les Transhumains qui montent en grade et sont nommés rédac'chefs de belles revues, ça peut s'interviewer aussi...!

Ecrit par : Systar | 18 mai 2007

Bravo pour cet article Bruno, dans lequel tu écris des choses très justes. Le lien avec Dantec en particulier, m'apparaît, à moi aussi, pertinent - dans une certaine mesure.
A bientôt pour ma réplique sur "So phare away"...

Je rappelle aux visiteurs que je présente ce numéro de Galaxies ici : http://findepartie.hautetfort.com/archive/2007/05/17/alain-damasio-dans-galaxies-42.html

Ecrit par : Transhumain | 18 mai 2007

Merci, Olivier! Le lien avec Dantec n'en est pas vraiment un... J'ai fait là ce que je déteste faire, c'est-à-dire de la philo avec des noms (Deleuze, et Nietzsche!) et non des concepts, c'était plutôt l'annonce d'une possible étude entre nos deux champions!
A tout bientôt pour ta réplique, donc!

Ecrit par : Bruno | 18 mai 2007

Je trouve votre papier intéressant – et j'apprécie particulièrement votre intention de philosopher avec des concepts (et non des noms, si j'ose cette formule). On manque de place ; les développements seront pour un autre endroit & une autre fois. Mais je voulais relever les pistes que vous ouvrez sur la métaphore et ses métamorphoses. Dès qu'on emploie ce nom – métaphore – on a l'impression qu'un mur d'ennui pluvieux surgit à l'horizon… C'est un trompe-l'oeil, bien sûr (peut-être une ruse de la nature pour protéger ses ateliers les plus sensibles des regards indiscrets). La création continue du monde s'effectue précisément à cet endroit. Il y a quelques années, j'avais forgé l'expression "physique des métaphores" pour qualifier l'instrument critique idéal sur ces sujets. Peut-être est-il temps de contracter cette expression : le vieux blason "métaphysique" en sortirait augmenté.
… Et je suis aussi d'accord avec vous sur le texte-phare de Damasio. Il est excellent.

Cordialement,
SL

Ecrit par : serge lehman | 18 mai 2007

Oh, merci de votre passage, Serge... C'est un admirateur d'Immortel ad vitam (et du beau dialogue avec Bilal qui figurait dans les bonus du DVD, dialogue qui fut fondamental dans mon envie de comprendre comment fonctionnait cette littérature et cet art de la SF que j'aimais tant) et d'Aucune étoile aussi lointaine, qui vous remercie!
Ah, méta-physique... on n'en finira jamais avec le sens de cette "phoricité", et de ce "méta", en philosophie: y a-t-il translation/mutation/déplacement latéral/transcendance...? la question n'est déjà pas tranchée entre historiens de la philo, a fortiori devons-nous nous sentir bien petits lorsque nous tentons, à notre tour, de revisiter pour revivifier ces notions dans le cadre de nos lectures de SF...
Comme vous le dites, en commentaires on manque un peu de place, mais je compte redéployer toutes ces questions posément dans des textes prochains... histoire de clarifier les problèmes et de prendre le plaisir de continuer la discussion!

Bien cordialement,

Bruno G.

Ecrit par : Bruno | 18 mai 2007

Voilà, j'ai commis moi aussi un petit texte sur So phare away : http://findepartie.hautetfort.com/archive/2007/05/27/alain-damasio-le-repeupleur-so-phare-away.html
A bientôt l'ami !

Ecrit par : Olivier Noël, Transhumain | 27 mai 2007

C'est un très beau texte, très personnel, et beckettien, comme il se doit sur ton blog.
Hallucinant, tout ce tintamarre autour d'Alain... Bon, je vais essayer d'aller m'inscrire sur le CC, même si j'ai pas forcément envie de jouer au porte-flingue d'Alain, qui n'en a nul besoin!

Ecrit par : Bruno | 31 mai 2007

C'est bon, je peux cafardiser, en fait. Je m'en suis d'ailleurs donné à coeur joie. A toi de relancer la machine là-bas, si tu veux pousser encore un peu la discussion sur la Horde...

Ecrit par : Bruno | 31 mai 2007

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